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Full text of "Guenon - Le Regne de la Quantite et le Signe des Temps"

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Posté par Bo^va 



René Cuénon 



Le règne 
de la quantité 

et les signes des temps 



m/' 



Gallimard 



Poste par Boyava 

sur wnAfw.awaxsphairs.corïTi 



■ droits de Wnrfuclfon, dfe reproduction et d'ntfnptalîon 
serves pour tous les jsoys, y compris PU, R. S. S. 

© Éditiom Caltiniard, 1945. 



Posté par Bo^va 

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Avant-propos 



Depuis que nous avons écrit La Crise du Monde 
moderne, les événements n'ont confirmé que trop 
complètement, et surtout trop rapidement, toutes 
les vues que nous exposions alors sur ce sujet, bien 
que nous l'ayons d'ailleurs traite en dehors de toute 
préoccupation d'« actualité » immédiate, aussi bien 
que de toute intention de « critique » vaine et stérile. 
Il va de soi, eu effet, que des considérations de cet 
ordre ne valent pour nous qu'en tant qu'elles repré- 
sentent une application des principes à certaines 
circonstances particulières ; et, rem.arquons-le eu 
passant, si ceux qui ont jugé le plus justement les 
erreurs et les insuffisances propres à la mentalité de 
notre époque s'en sont tenus généralement à une 
attitude toute négative ou n'en sont sortis que pour 
proposer des remèdes à peu près insignifiants et bien 
incapables d'enrayer le désordre croissant dans tous 
les domaines, c'est parce que la connaissance des 
véritables principes leur faisait défaut tout autant 
qu'à ceux qui s'obstinaient au contraire à admirer 
le prétendu « progrès » et à s'illusionner sur son abou- 
tissement fatal. 

Du reste, même à un point de vue purement désin- 



Posté par Bcivava 

sur wryOTftT.ffiwassî'ahairo.com 



8 Le régne dr. la quanlitè 

tôr<;ssc et « théorique », il ne siiifit jtas do (Iciioncci" 
des crrevirs et de les faire apparailre toiles qu'elles 
sont réellenicnt en elles -mêmes ; si utile que cela 
puisse être, U est encore plus iritcressart et j)lus 
instructif de les expliquer, cVst-à-dij-Q de l'eclieriJier 
tomineat et pourquoi elles se sont pro<luites, car 
tout te qui existe en quelque façon que ce se il, inÊme 
l'erreur, a néeessairenient sa raison d'être, et le 
désordre lui-mÈnie doit finalement trouver sa place 
parmi les éléments de l'ordre universel, ("est ainsi 
que, si le. monde moderne, considéré en lui-raênic, 
constitue une anomnlie et même une sorte de mons- 
truosité, il n'en est pas moins vrai que, situe dans 
l'ensenible du cycle historique dont il fait paitie, il 
correspond exacteiiient aux conditions d'une cer- 
taine phase de ce cycle, celle que la tradition hindoue 
désigne comme la période extrême du Kali-Yuga ; 
ce sont ces conditions, résultant de la marche même 
de la inanifeslation cyclique, qui en ont déterminé 
les car artères propres, et l'on peut dire, à cet égard, 
que l'époque actuelle ne pouvait pas être autre tjue 
ce qu'elle est effectivement. Seulement, il est bien 
entendu que, pour voir le désordre comme un élément 
de l'ordre, ou pour réduire l'erreur à une vue parliclle 
et déformée de quelque vérité, il faut s'élever au- 
dessus du niveau des contingences au domaine des- 
quelles appartiennent ce désordre et cette erreur 
comme tels ; et de même, pour saisir la \Taie signi- 
fication du monde moderne conformément aux lois 
cycliques qui régissent le développement de la pré- 
sente humanité terrestre, il faut être entièrement 
dégagé de la mentalité qui le caractérise spécialement 
et n'en être affecté à aviciin degi'é ; cela est même 
d'autant plus évident que cette mentalité implique 
forcément, et en quelque sorte par définition, une 
totale ignorance des lois dont il s'agit, aussi bien 



Posté par Bovia^ 



Ai>ant-propos 9 



que de toutes les autres vérités qui, dérivant plus 
ou moins directement des principes transcendanU, 
font essentiellement partie de cette connaissance 
traditionnelle dont toutes les conceptions propre- 
nieot modernes ne sont, consciemment ou incons- 
ciemment, que la négation pure çt simple. 

Nous «ous étions proposé depuis longtemps de 
donner à La Crise du Monde moderne une suite d'une 
nature plus strictement « doctrinale », afin de mon- 
trer précisément quelques aspects de cette explica- 
tion de l'époque actuelle suivant le point de vue 
tradilionnel auquel nous entendons nous en tenir 
toujours exclusivement, et qui d'aîlleiirs, pour les 
raisons mêmes que nous venons d'indiquer, est ici, 
non seulement le seul valable, mais même, pourrions- 
nous dire, le seid possible, puisque, en dehors de 
lui, une telle explication ne saurait même p;is être 
envisagée. Des circonstances diverses nous ont obligé 
à ajourner jusqu'ici la réalisation de ce projet, mais 
peu importe pour qui est certain que tout ce qui doit 
arriver arrive nécessairement en son temps, et cela, 
bien souvent, par des moyens imprévus et complè- 
tement indépendants de notre volonté ; la ïiâte 
fébrDc que nos contemporains apportent à tout ce 
qu'ils font ne peut rien contre cela, et elle ne saurait 
produire qu'agitation et désordre, c'est-à-dire des 
effets tout négatifs ; niais seraient- ils encore des 
« modernes » s'ils étaient capables de comprendre 
l'avantage qu'il y a à suivre les indications données 
par les circonstances, qui, bien loin d'être « fortuites » 
comme se rixaaglue leur ignorance, ne sont au fond 
que des expressions plus ou moins particularisées de 
l'ordre général, humain et cosmique tout à la fois, 
auquel nous devons nous intégrer volontairement 
ou involontairement? 

Parmi les traits caractéristiques de la mentalité 



Posté par Bovaya 

Bur MnAmw.ffiwasfaTïhairo.corïii 



10 Le règne de ht quatUUé 

inodctna, nous prendrons ici tout d'abord, conune 
point central de notre étii<le, la tendance à tout 
ré<luire au seul point de vue quantitatif, tendance 
si marquée dons les conceptions « scientifiques » do 
ces derniers siècles, et qui d'ailleurs se remarque 
presque aussi nettenient dans d'autres domaines, 
notamment dans celui de l'organisation sociale, si 
bien que, sauf une restriction dont la nature et la 
nécessité apparaîtront par la suite, on pourrait pres- 
que définir notre époque comme étant essentiellement 
et avant tout le e règne de la quantité ». Si nous choi- 
sissons ainsi ce caractère de préférence à tout autre, 
c« n'est d'ailleurs pas uniquement, ci même princi- 
palenîent, parce qu'il est un des plus visibles et des 
moins contestables ; c'est surtout parce qu'il se pré- 
sente è nous comme véritablement fondamental, 
par le fait que cette réduction au quantitatif traduit 
rigoureusement les conditions de la phase cyclique 
ù laquelle l'hiunanitc en est arrivée dans les temps 
modernes, et guc la ten<lance dont il s'agit n'est 
autre, en définitive, que celle qui mène logiquement 
au terme même de la « descente » qui s'effectue, avec 
une vitesse toujours accélérée, du commencement 
à la lin d'un Manvantara, e*est-à-<lire pendant toute 
la durée de maniîestation d'une humanité telle que 
la nôtre, (lotte « descente » n'est en somme, comme 
nous avons eu déjà souvent l'occasion de le dire, que 
l'éloignemcnt graduel du principe, nécessairement 
inhérent à tout processus de manifestation ; dans 
notre monde, et en raison des conditions spéciales 
d'existence auxquelles il est soumis, le point le plus 
bas revêt l'aspect de la quantité pure, dépourvue 
de toute distinction qualitative ; il va de soi, d'ail- 
leurs, que ce n'est là proprement qu'une limite, et 
c'est pourquoi, en tait, nous ne pouvons parler que 
de « ten<lance », car, <lans le parcours même du cycle, 



Posté par Bo^va 

sur lAfwww.ffiwa^sTïhairo.corïii 



Avant- propos 11 

la limite ne peut jamais cire atteinte, et elle est en 
quoique swrte en dehors et au-dessous de toute exis- 
tence réalisée et même réalisable. 

Maintenant, ce qu'il importe de noter tout parti- 
cul iferenient et dès le début, tant pour éviter toute 
équivoque que pour se rendre compte de ce qui peut 
donner lieu à certaines illusions, c'est que, cb vertu 
de la loi de l'analogie, le point le phiK bas est coirime 
un reflet obscur ou une image inversée du point le 
plus haut, d'où résulte ecltc conséquence, para- 
doxale en apparence seulement, que l'aljsencc la 
plus complète de tout prineij>e implique une sorte 
de « contrefaçon » du principe même, ce que certains 
ont exprimé, souk une forme « tliéologique », en disant 
que « Satan est le singe de Dieu n. Cette remarque 
peut aider grandement à eomprcudie quelques-unes 
des plus sombres énigmes du monde moderne, 
énigmes que lui-même nie d'ailleurs p.nree qu'il ne sait 
pas les apercevoir, bien qu'il les porte en lui, et parce 
que cette négation est une condition indispensable du 
maintien Je ianaenlalité spéciale par laquelle il existe : 
si nos contemporains, dans leiir ensemble, pouvaient 
voir ce qui les dirige et vers quoi ils tendent réelle- 
ment, le monde moderne cesserait aussitôt d'exister 
conime tel, car le <<. redressement » auquel nous avons 
souvent fait allusion ne pourrait manquer de s'opé- 
rer par là même ; niais, comme ee « redressement » 
suppose d'autre part l'arrivée au point d'arrêt où 
la « descente » est entièrement accomplie et où « la 
roue cesse de tourner », du moins pour l'instant qui 
marque le passage d'un cycle ;\ un autre, il faut en 
conclure que, jusqu'à ce que ce point d'arrêt soit 
atteint elTccLivement, ces choses ne pourront pas 
être conlpriscs par la généralité, mais seulement par 
le petit nombre de ceux qui seront destinés à prépa- 
rer, dans une mesure ou dans une aulnï, les germes 



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12 Z.B règne de la quantité 

du cycle fiilur. Il est à peine besoin de dire que, dans 
tout ce que nous exposons, c'est à ces derniers que 
nous avons toujours entendu nous adresser exelu- 
sivement, sans nous préoccuper de Tiiiévitable 
incompréhension des autres ; il est vrai que ces autres 
sont et doivent être, pour un certain temps encore, 
l'immense majorité, rnais, précisément, ce n'est que 
dans le « règne de la quantité )) que l'opinion de la 
majorité peut prétendre à Être prise en considération. 
Quoi qu'U en soit, nous voulons surtout, pour le 
moment et en premier lieu, appliquer la prcecdent.e 
remarque dans un doinaine plus restreint que celui 
que nous venons de mentionner : elle doit servir, à 
cet égiird, à empêcher toute confusion entre le point 
de vue de la science traditionnelle et celui de la 
science profane, alors m.Éme que certaines similitudes 
extérieures pourraient paraître s'y prêter ; ces simili- 
tudes, en effet, ne proviennent souvent que de corres- 
pondances inversées, où, tandis que la science tradi- 
tionnelle envisage essentiellement le terme supérieur 
et n'accorde une valeur relative au terme inférieur 
qu'en raison de sa correspondance même avec ce 
terme supérieur, la science profane, au contraire, 
n'a en vue que le terme inférieur et, incapable de 
dépasser le domaine auquel il se réfère, prétend y 
réduire toute réalité, Aôisi, pour prendre un exemple 
qui se rapporte directement à notre sujet, les nombres 
pythagoriciens, envisagés comme les principes des 
choses, ne sont nullement les nombres tels que les 
entendent les modernes, mathématiciens ou physi- 
ciens, pas plus que l'immutabilité princîpielle n'est 
l'immobilité d'une pierre, ou que la véritable unité 
n'est runiformitc d'êtres dénués de toutes qualités 
propres ; et pourtant, parce qu'il est question de 
nombres dans les deux cas, les partisans d'une 
science exclusivement quantitative n'ont pas manqué 



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sur vew^.aMsix^ihaTa.iaDm 



Aitant-propos 13 

de vouloir compter les Pythijf;orit!icnK parmi leîirs 
a précJirscurs »! Nouk ajouterons sculenienl, pour 
ne pas trop anticiper sur les «lévcloppenicnts qui 
vont suivre, que cela montre encore que, comme nous 
l'avons déjà dit ailleurs, les sciences profanes dont 
le monde moderne est si fler ne sont bien réellement 
que des « résidus » dégénérés des antiques sciences 
traditionnelles, comme d'ailleurs la quantité elle- 
mÊme, à laquelle elles s'efforcent de tout ramener, 
n'est pour ainsi dire, sous le point de vue où elles 
l'envisagent, que le « résidu » d'uiie existence vi<lée 
de tout ce qui constituait son essence ; et c'est ainsi 
que ces prétendues sciences, laissant échapper ou 
même éliminant de propos délibéré tout ce qui est 
véritablement essentiel, s'avèrent en définitive 
incapables de fournir l'explication réelle de quoi que 
ce soit. 

De même que la science traditionnelle des nombres 
est tout autre chose qiie l'arithmétique profane des 
modernes, mêm.e en joignant à celle-ci toutes les 
extensions algébriques ou autres dont elle est sim- 
ceptible, de même aussi il est une « géométrie sacrée », 
non moins profondément différente de la science 
<( scolaire )) que l'on désigne aujourd'hui par ce mÔme 
nom de géométrie. Nous n'avons pas besoin d'insis- 
ter longuement là-dessus, car tous ceux qui ont lu 
nos précédents ouvrages sav ^nt que nous y avons 
exposé, et notamment dans Le Symbolisme de la 
Croix, maintes considérations relevant de cette géo- 
métrie symbolique dont il s'agit, et ils ont pu se 
pendre compte à quel point elle se prête à la repré- 
sentation des réalités d'ordre supérieur, du moins 
dans toute la mesure où celles-ei sont susceptibles 
d'Être représentées en mode sensible ; et d'ailleurs, 
au fon<l, les formes géométriques ne s ont- die s pas 
nécessairement la buse même de tout symbolisme 

\ 



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14 Le règne de la quantité 

figuré ou « graphique », depuis celui des caractères 
alphabétiques et numériques de toutes les langues 
jusqu'à celui des yantras initiatiques les plus com- 
plexes et les plus étranges en apparence ? Il est aisé 
de comprendre que ce symbolisme puisse donner 
lieu à une multiplicité indéfinie d'applications ; mais, 
en même temps, on doit voir tout aussi facilement 
qu'une telle géométrie, bien loin de ne se référer qu'à 
la pure quantité, est au contraire essentiellement 
a qualitative r> ; et nous en dirons tout autant de ïa 
véritable science des nombres, car les nombres prin- 
cipiels, bien que devant être appelés ainsi par ana- 
logie, sont pour ainsi dire, par rapport à notre monde, 
au pôle opposé de celui où se situent les nombres de 
l'arithmétique vulgaire, les seuls que connaissent 
les modernes et sur lesquels ils portent exclusivement 
leur attention, prenant ainsi l'ombre pour la réalité 
même, comme les prisonniers de la caverne de Platon. 
Dans la présente étude, nous nous efforcerons de 
montrer plus complètement encore, et d'une façon 
plus générale, quelle est la véritable nature de ces 
sciences traditionnelles, et aussi, par là même, quel 
abîme les sépare des sciences profanes qui en sont 
comme une caricature ou une parodie, ce qui per- 
mettra de mesurer la déchéance subie par la men- 
talité humaine en passant des unes aux autres, mais 
aussi de voir, par la situation respective de leurs 
objets, comment cette déchéance suit strictement 
la marche descendante du cycle même parcouru par 
notre humanité. Bien entendu, ces questions sont 
encore de celles qu'on ne peut jamais prétendre traiter 
complètement, car elles sont, de leur nature, véri- 
tablement inépuisables ; mais nous tâcherons tout 
au moins d'en dire assez pour que chacun puisse 
en tirer les conclusions qui s'imposent en ce qui 
concerne la détermination du « moment cosmique » 



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Avant' propos 15 

auquel correspond l'époque actuelle. S'il y a là des 
considérations que certains trouveront peut-être 
obscures malgré tout, c'est uniquement parce qu'elles 
sont trop éloignées de leurs Iiabitudcs mentales, 
trop étrangères à tout ce qui leur a été inciilqué par 
l'éducation qu'ils ont reçue et par le milieu dans 
lequel ils vivent ; nous ne pouvons rien à cela, car 
il est des choses pour lesquelles un mode d'expres- 
sion proprement symbolique est le seul possible, et 
qui, par conséquent, ne seront jamais comprises par 
ceux pour qui le symbolisme est letlTe morte. Nous 
rappellerons d'ailleurs que ce mode d'expression 
est le véhicule indispensable de tout enseignement 
d'ordre initiatique ; mais, sans même parler du 
monde profane dont l'incoriipréheusion est évidente 
et en quelque sorte naturelle, il suffit de jeter un 
coup d'œil sur les vestiges d'initiation qui subsistent 
encore en Occident pour voir ce que certains, faute 
de u qualification » intellectuelle, font des symboles 
qui sont proposés à leur méditation, et pour êlTC 
bien sûr que ceux-là, de quelques titres qu'ils soient 
revêtus et quelques degrés initiatiques qu'ils aient 
reçus H virtuellement », ne parviendront jamais à 
pénétrer le vrai sens du moindre fragment de la 
géométrie mystérieuse des k Grands Architectes 
d'Orient et d'Occident »! 

Puisque nous venons de faire allusion à l'Occident, 
une remarque s'itnpose encore : quelque extension 
qu'ait prise, surtout en ces dernières années, l'état 
d'esprit que nous appelons spécifiquement v. mo- 
derne », et quelque emprise qu'il exerce de plus en 
plus, extérieurement tout au moins, sur le monde 
entier, cet état d'esprit n'en demeure pas moins 
purement occidental par son origine : c'est bien en 
Occident qu'il a pris naissance et qu'il a eu longtemps 
son domaine exclusif, et, en Orient, son inHuence 



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16 Le règne de la quantité 

ne sera j'amaîs autre chose qu'une « occidentalisa- 
tion ». Si loin que puisse aller cette influence dans 
la suite des événements qui se dérouleront encore, on 
ne pourra donc jamais prétendre l'opposer à ce que 
nous avons dit de la diiférence de l'esprit oriental 
et de l'esprit occidental, qui est en somme la même 
cîiose pour nous que celle de l'esprit traditionnel et 
de l'esprit moderne, car il est trop évident que, dans 
la mesure où un homme s'm occidentalise », quels que 
soient sa race et son pays, il cesse par là même d'être 
un Oriental spirituellement et intellectucUemcnt, 
c'est-à-dire au seul point de vue qui nous importe 
en réalité. Ce n'est pas là une simple question de 
« géographie », à moins qu'on ne l'entende tout autre- 
ment que les modernes, car il y a aussi une géographie 
symbolique ; et, à ce propos, l'actuelle prépondé- 
rance de l'Occident présente d'ailleurs une corres- 
pondance fort significative avec la fin d'un cycle, 
puisque l'Occident est précisément le point où le 
soleil se couche, c'est-à-dire où il arrive à l'extrémité 
de sa course diurne, et où, suivant le symbolisme 
chinois, f! le fruit mûr tombe au pied de l'arbre ». 
Quant aux moyens par lesquels l'Occident est arrivé 
à établir cette domination dont la « modernisation » 
d'une partie plus ou moins considérable des Orien- 
taux n'est que la dernière et la plus fâcheuse consé- 
quence, y suffira de se reporter à ce que nous en 
avons dit dans d'autres ouvrages pour se convaincre 
qu'ils ne reposent en définitive que sur la force maté- 
rielle, ce qui revient à dire, en d'autres termes, que 
la domination occidentale elle-même n'est encore 
qu'une expression du <t règne de la quantité ». 

Ainsi, de quelque côté qu'on envisage les choses, 
on est toujours ramené aux mêmes considérations 
et on les voit se vérifier constamment dans toutes 
les applications qu'il est possible d'en faire ; cela n'a 



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Avant-propos 17 

d'ailleurs rien qui doive surprendre, car la vérité est 
nécessairement cohérente, ce qui, bien entendu, ne 
veut nullement dire a systématique », contrairement à 
ce que pourraient trop volontiers supposer les philoso- 
phes et les savants profanes, enfern^cs qu'ils sont dans 
des conneptions étroitement limitées, qui sont celles 
auxquelles le nom de « systèmes s convient j)ropre- 
ment, et qui, au fond, ne traduisent que l'insunisanee 
dcsmcntnlitGS individuelles livrées h elles-mêmes, ces 
mentalités fussent-elles celles de ce qu'on est convenu 
d'appeler des a hommes de génie », dont toutes les 
spéculîttions les plus vantées ne valent certes pas 
lu connaissance de la moindre vérité traditionnelle. 
Là-dessus aussi, nous nous sommes suffisamment 
expliqué lorsque nous avons eu à dénoncer les méfaits 
de r« individualisme », qui est encore une des carac- 
téristiques de rcsprit moderne ; mais nous ajouterons 
ici que la fausse unité de l'individu conçu comme 
formant jjur lui-mÈme un tout complet correspond, 
dans Tordre humain, à ce qu'est celle du prétendu 
« atome » dans l'ordre cosmique : l'un et l'autre ne 
sont que des éléments considérés comine a simples » 
à un point de vue tout quantitatif, et, comme tels, 
supposés susceptibles d'une sorte de répétition indé- 
finie qui n'est proprement qu'une impossibilité, 
étant essentiel le meut incompatible avec la nature 
rnSme.dcs choses ; en fait, cette répétition indéfinie 
n'est 4>as antre chose que \:\ multiplicité pure, veJS 
laquelle le monde actuel tend de toutes ses forces, 
sans cependant jamais pouvoir arriver à s'y perdre 
entièrement, puisqu'elle se tient à un niveau infé- 
rieur à toute existence manifestée, et qui représente 
l'extrême tt)ipOKé de l'unité principielle. Il faut doue 
voir le mouvement de descente cyclique comme 
s' effectuant entre ces deux pôles, partant de l'unité, 
ou plutôt du point qui est le plus proche dans le 



PosÉé par Bo^ya 

sur iwtftWtf.îEwsîs^Bhairo.corïii 



18 Le règne de la quaTUiié 

domuiiK; de la manifeslation, relativement à l'état 
d'existence que l'on envisage, et tendant de plus en 
plus vers /a multiplicité, nous voulons dire la multi- 
plicité considérée analytiquemcnt et sans être rap- 
jjortée à aucun principe, car il va de soi que, dans 
l'ordre principîel, toute multiplicité est comprise 
synthétiquement dans l'unité même. 11 peut sembler 
qu'il y ait, en im certain sens, multiplicité aux deux 
points extrêmes, de même qu'il y a aussi corrélati- 
vement, suivant ce que nous venons de dire, l'unité 
d'un côté et les « umtcs n de l'autre ; mais la notion 
de l'analogie inversée s'applique encore strictement 
ici, et, tandis que la multiplicité principielle est 
contenue dans la véritable unité métaphysique, les 
« unités » arithmétiques ou quantitatives sont au 
contraire contenues dans l'autre multiplicité, celle 
d'en h as ; et, remarquons- le incidemment, le seul 
fait de pouvoir' parler d' k unités » au pluriel ne 
montre-t-il pas assez combien ce que l'on considère 
ainsi est loin de la véritable unité? La multiplicité 
d'en bas est, j)ar définition, purement quantitative, 
et l'on pourrait dire qu'elle est la quantité même, 
séparée de toute qualité ; par contre, la multiplicité 
d'en haut, ou ce que nous appelons ainsi analogi- 
quement, est en réalité une multiplicité qualitative, 
c'est-à-dire l'ensemble des qualités ou des attributs, 
qui constituent l'essence des êti-es et des choses. 
On peut donc dire encore que la descente dont nous 
avons parlé s'cfTcctue de la qualité pure vt^rs la 
quantité pure, l'une et l'autre étant d'ailleurs des 
limittis extérieures à la manifestation, l'une au-delà 
et l'autre en deçà, parce qu'elles sont, par rapport 
aux conditions spéciales de notre monde ou de notre 
état d'existence, une expression des deux jirincipes 
universels que noua avons désignés ailleurs respec- 
tivement comme « esseiacc » et « substance », et qui 



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sur wfwwtf.fflvasfffipharo.corïn 



Afant-propos 19 

sont les deux pôles entre lesquels se protîuit loutc 
manifestation ; et c'est là le point que nous allons 
avoir à expliquer plus complètement en premier 
lieu, car c'est par ïh surtout qu'on pourra mieux 
comprendre les autres eonsidcrations que nous 
aurons à développer dans la suite de cette étude. 



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Pofié par Bnvaya 



CHAPITRE PRSHIRR 

Qualité et quantité 



Oq considère assez général(>,meiit la qualité et la 
quantité comme deux termes complémentaires, 
quoique sans doute on soit souvent loin de compren- 
dre la raison profonde de cette relation ; cette raison 
réside dans la correspondance que nous avons indi- 
quée en dernier lie;u dans ce qui précède, Jl faut donc 
partir Ici de la première de toutes les dualités cos- 
miques, de celle qui est au principe même de Texis- 
tence ou de la manifestation universelle, et sans 
laquelle nulle manifestation ne serait possil>le, sous 
quelque mode que ce soit ; cette dualité est celle de 
Purusha et de Prakritt suivant la docti-ine hindoue, 
ou, pour employer une autre terminologie, celle de 
r « essence » et de k (i substance », Celles-ci doivent 
Être envisage'; es comme des principes universels, 
étant les deux pôles de toute manifestation ; mais, 
à un autre niv(;au, ou plutôt à d'autres niveaux 
multiples comme les domaines pJus ou moins parti- 
cularisés que l'on peut envisagt;r à l'intérieur de 
l'existence universelle, on peut aussi employer ana- 
logiquement CCS mêmes termes dans un sens relatif, 
pour désigner ce qui correspond à ces principes ou 
ce qui les représente plus directement par rapport 



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sur iwMWtf.fflwa^sphairo.corïii 



22 Jf^e règne de la quantité 

à un certain mode plus ou moins restreint de la ma- 
nifestatioQ. C'est ainsi qu'on pourra parler d'essence 
et de substance, soit pour un monde, c'est-à-dire 
pour uti état d'existence déterminé par certaines 
conditions spéciales, soit pour un être c;onsidéré en 
particulier, on même pour chacun dfis états de cet 
être, c'est-à-dire pour sa manifestation dans cliacun 
des degrés de l'existence ; dans ce dernier cas, l'es- 
sence et la substance sont naturellement la coiTes- 
pondanre micro cosmique de ce qu'elles sont, au 
point de vue macrocosmique, pour le monde dans 
lequel se situe cette manifestation, ou, en d'autres 
termes, elles ne sont que des particularisations des 
mêmes principes relatifs, qui eux-mêmes sont des 
déterminations de l'essence et de la substance uni- 
verselles par rapport aux conditions du naonde dont 
ÎJ s'agit. 

Entendues dans ce sens relatif, et surtout par 
rapport aux êtres particuliers, l'essence et la sub- 
stance sont en somme la même chose que ce que les 
philoaojihes scclastiques ont appelé « forme » et 
« matière » ; mais nous préférons éviter l'emploi de 
ces derniers termes, qui, sans doute par suite d'une 
imperfection de la langue latine à cet égard, ne ren- 
dent qu'assez inexactement les idées qu'ils doivent 
exprimer \ et qui sont devenus encore bien plus 
équivoques en raison du sens tout di fièrent que les 
mêmes mots ont reçu comnxunément dans le langage 
moderne. Quoi qu'il en soit, dire que tout être mani- 
festé est un composé de « forme » et de k matière » 
revient à dire que son existence procède nécessaire- 
ment à la fois de l'essence et de la substance, et, par 



1. Ces inot« traduisent d'ime façon aenez peu lif^iirtuEf^ les termes 
grecs ETSt>ç ft ^i^l^i employés ilans le même sens par Aristote» et sur 
ïcsquËlR noup aurons è revenir -car Li suite. 



Posté par Bovaya 

sur mfwrtftf.awa^ahairo.corïii 



Qualité et quantité 23 

conséqueDt, qu'il y a en lui quelque chose qui cor- 
respond à l'un et à l'autre de ces deux principes, 
de telle sorte qu'il est comme une résultante de leur 
union, ou, pour parler plus précisément, de l'action 
exercée pur le principe actif ou l'essence sur le prin- 
cipe passif ou la substance ; et, dans l'application 
qui en est faite plus spécialement ku cas des êtres 
individuels, cette « forme » et cette « matière » qui les 
constituent sont rDa[)ectiven\ent identiques à ce que 
la tradition hindoue désigne comme nâma et rûpa. 
Pendant que nous en sommes à signaler ces concor- 
dances entre difïérentcs terminologies, qui peuvent 
avoir l'avantage de permettre à quelques-uns de 
trsinsposer nos explications en un langage auquel 
ils sont plus habitués, et par suite de les comprendre 
plus facilement, nous ajouterons encore que ce qiu 
est appelé a acte w et « puissance i>, au sens aristoté- 
iicien, correspond également à l'essence et à la sub- 
stance ; ces deux termes sont d'ailleurs susceptibles 
d'une apphcalion plus étendue que ceux de « forme » 
et de G matière » ; mais, au fond, diie qu'il y a en 
tout être un mélange d'acte et de puissance revient 
encore au même, car l'acte est en lui ce par quoi il 
participe à l'essence, et la puissance ce par quoi il 
participe à la substance ; l'acte pur et la puii^sance 
pure ne sauraient se trouver nulle part dans la marû- 
lestation, puisqu'ils sont en définitive les équivalents 
de l'essence et de la substance universelles. 

Cela étant bien compris, nous pouvons parler de 
l'essence et de la substance de notre monde, c'est-à- 
dire de celui qui est le domaine de l'être individuel 
humain, al nous dirons que, conformément aux 
conditions qui définissent propre nient ce monde, ces 
deux principes y apparaissent respectivement sous 
les aspects de la qualité et de la quantité. Cela peut 
déjà paraître évident en ce qui concerne la qualité. 



Posté par Bovaya 

sur mfwwf.îïwasfsahairo.corïii 



2& /-* règne de la qftantilé 

puisque rcsscnce est en soxnme ïa synthÈsc princi- 
piellc de tous les attributs qui appartiennent à un 
être et qui font que cet être est ce qu'il est, et qu'at- 
tributs ou qualités sont au fond synonymes ; et 
l'on peut remarquer que la qualité, ainsi envisagée 
comme le contenu de l'essence, s'il est permis de 
s'exprimer ainsi, n'est pas restreinte exclusivement 
à notre inonde, mais qu'elle est susceptible d'une 
transposition qui en universalise la signification, ce 
qui n'a d'ailleurs rien d'ctonuant dès lors qu'elle 
représente ici le principe supérieur ; niais, dans une 
telle universalisation, la qualité cesse d'Ctre le corré- 
latif de la quantité, car celle-ci, par contre, est stric- 
tement liée aux conditions spéciales de notre monde ; 
d' ailleurs, au point de vue théologique, ne rapporfce.- 
t-on pas en quelque sorte la qualité à Dieu même en 
parlant de Ses attributs, tandis qu'd serait manifes- 
tement inconcevable de prétendre transporter de 
même en Lui des déterminations quantitatives quel- 
conques'? On pourrait peut-être objecter à cela 
qu'Aristote range la qualité, aussi bien que la quan- 
tité, parmi les « catégories », qui ne sont que des 
modes spéciaux de l'être et ne lui sont pas coexten- 
sives ; mais c'est qu'alors il n'effectue pas la trans- 
pûsilion dont nous venons de parler et que d'ailleurs 
il n'a pas à le faire, l'cnuraération des « catégories », 
ne se référant qu'à notre monde et à ses conditions, 
si bien que la qualité ne peut et ne doit réellement 
y être prise que dans le sens, plus immédiat pour 
nous dans notre état individuel, où elle se présente, 
ainsi que nous l'avons dit tout d'abord, conime un 
corrélatif de la quantité. 

H est intéressant de remarquer, d'autre part, que 

1, On peut parlËr do Brah/tiA tingutut ou « qualifié », mais il ne 
Eaurait atii^'unetiieiit être question de Bruhina « quantifie »* 



Posté par Btivaya 

sur iwtftTOtf.awa^nharo.contii 



Qualité et quantité 2& 

la « forme » des scolastiques est ce qu'Âri'stote appelle 

eîSoç, et que ce dernier mot est employé également 
pour désigner 1' « espèce », laquelle est proprement 
une nature ou une essence commune à une multitude 
indéfinie d'individus; or cette nature est d'ordre 
purement qualitatif, car elle est vcritablement 
H innombrable », au sens strict de ce mot, c'est-à-dire 
indépendante de la quantité, étant indi\'isible et 
tout entière en chacun des individus qui appartien- 
nent à cette espèce, de telle sorte qu'elle n'est aucune- 
ment affectée ou modifiée par le nombre de ceux-ci, 
et qu'elle n'est pas susceptible de « plus » ou de 
« moins », De plus, eïSoç est étymologiquement 
]' <i idée », non pas au sens psychologique des modernes, 
mais en un sens ontologique plus proche de celui 
de Platon qu'on ne le pense d'ordinaire, car, quelles 
que soient les différences qui existent réellement à 
cet égard entre la conception de Platon et celle 
d'Aristote, ces différences, comme il arrive souvent, 
ont été grandement exagérées par leurs disciples 
et leurs coimnentateurs. Les idées platoniciennes 
sont aussi des essences ; Platon en montre surtout 
l'aspect transcendant et Aristote l'aspect immanent, 
ce qui ne s'exclut pas forcément, quoi qu'en puissent 
dire ïes esprits « systématiques », mais se rapporte 
seulement à des niveaux différents; en tout cas, il 
s'agit toujours là des « atchétj-pcs » ou des principes 
essentiels des choses, qui représentent ce qu on pour- 
rait appeler le côté qualitatif de la manifestation. 
En outre, ces mêmes idées platoniciennes sont, sous 
un autre nom, et par une fdiation directe, la même 
chose que les nombres pythagoriciens ; et cela montre 
bien que ces mêmes nombres pythagoriciens, ainsi 
que nous l'avons déjà indiqué précédemment, bien 
qu'appelés nombres analogiquement, ne sont nulîe- 
iinent les nombres au sens quantitatif et ordinaire 



Posté par Boyava 

sur wnAfw.aiwBisïsphairs.conii 



26 Le règne de la quantité 

de ce mot, mais qu'ils sont au contraire purement 
qualitatifs, coiTespondant inversement, du côt<; de 
l'essence, à ce que sont les nomfcrcs quantitatifs du 
côté tie la substance \ 

Par contre, quand saint Thomas d'Aquin dit que 
« numcrus stal ex parte materise », c'est bien du nom- 
bre quantitatif qu'il s'agit, et il afDrrne précist-mcnt 
par là que la quantité tient immédiatement au côté 
substantiel de la manifestation; nous disons sub- 
stantiel, car materia, au sens scolastîque, n'est point 
la « matière » telle que l'entendent les physiciens 
modernes, mais bien la substance, soit dans son 
acception relative quand elle est mise en corrélation 
avec forma et rapportée aux êtres particuliers, soit 
aussi, lorsqu'il est question de materia prima, comme 
le principe passif de la n^nifestation universelle, 
c'est-à-dire la potentialité pure, qui est l'équivalent 
de Praffritl dans la doctrine hindoue. Cependant, 
dès qu'il est question de « matière s, en quelque sens 
qu'on veuille l'entendre, tout devient particulière- 
ment obscur et confus, et sans doute non sans rai- 
son * ; aussi, tandis que nous avons pu montrer 
suffisamment le rapport de la qualité avec l'essence 
sans entrer dans de longs développements, nous 
devrons nous étendre davantage sur ce qui concerne 

1. On peut remarquai' aussi que le nom d'un cUr, en tant q«*ex- 
pression de son essence, est priipremcnt un nombre, entendu dans 
ce même sens qualitatif ; et tecj établit un lien étroit entre Isi cnoiicp- 
tion des nombres pythagoriciens, et par suite celle des idées pla- 
tonicien nés, et l'emploi du terme sanscrit tmnia pouf désigner le 
tôté essentiel d'un Être. 

2. Signalons aussi, à propos de l'essence cl de la substance, que 
les SKolastiques rendent tréquemmeol par siibslantia le Utme {jroc 
oualot, qui au cuntraire est piupiement et lit-téfalement n esscince >, 
ce qui ne eoiitribuc pas peu à augmenter la contusion du langage ; 
de là des expressions comme celle de « forme substantielle » par 
exemple, qui s'applique fort mal A ce qui constitue en risilité le 
côté cssentitïl d'un être, et non point son cftté substantiel. 



Posté par BePfava 

sur iwiwiftf.fflwasfffiphairo.com 



Qualité el quantité 27 

le rapport de ia quantilù avec la substamc, cai î) 
nous faut d'abord parvenir à élucider les difïûrents 
aspccls sous lesquels se présente ce que les 0<^ciden- 
taux ont appelé « matière », même avant la dcvialîon 
Hjoderne où ce mot était destine à jouer un si grand 
rôle ; et cela est d'ailleurs d'autant plus nécessaire 
que cette question se trouve en qui^lque sorte à la 
racine même du sujet principal de notre étude. 



Posté par Bo^ya 

sur mwwiftf.fflwasfsaharo.conri 



CHAPITRE II 

« Materta signala quantitate » 



Les s col astiques appellfiiit materia, d'une façon 
générale, ce qu'Aristote avait appelé ÛX15 ; celle 
mcUeria, comme nous l'avons déjà dit, ne doit nulle- 
ment être identifiée à la « matière » des modernes, 
dont la notion complexe, et contradictoire même 
par certains côtés, semble avoir été aussi étrangère 
aux anciens de l'Occident qu'elle l'est aux Orien- 
taux ; niênie si l'on admettait qu'elle puisse devenir 
cette « matière n dans certains cas particuliers, ou 
plutôt, pour parler plus exactement, qu'on puisse 
y faire rentrer après coup cette conception plus ré- 
cente, elle est aussi bien d'autres choses en même 
temps, et ce sont ces choses diverses qu'il nous faut 
avoir bien soin de distinguer tout d'abord ; mais, 
pour les désigner toutes ensemble par une déno- 
mination commune comiTie celles de {jXï) et de materiay 
nous n'avons pas à notre disposition, dans les langues 
occidentales actuelles, de meilleur terme que celui 
de « substance ». Avant tout, la ôXi], en tant que 
principe universel, est la puissance pure, oui il n'y a 
rien de distingué ni d' « actualise », et qui constitue 
le « support » passif de toute manifestation ; c'est 
donc bien, en ce sens, Prakriù ou la substance uni- 



Posté par Bciyava 

sur iwwiftf.awasmphairo.contii 



« Materia signala quantiioÂ^ » 29 

vcrscllc, et tout ce que nous avons dît ailleurs au 
sujet de eelle-ci s'applique également à la CXt») ainsi 
entendue *. Quant à la substance prise dans un sens 
relatif, comrnc étant ce qui représente analogique- 
ment le principe substantiel et en joue le rôle par 
rapport à un certain ordre d'existence plus ou moins 
étroitement délimité, c'est bien elle aussi qui est 
appelée secondairement CXï), notaiiunent dans la 
cori'élation de ce terme avec etSoç pour désigner 
les deux faces essentielle et substantielle des exis- 
tences particulières. 

Les scoîastiques, après Aristote, distinguent ces 
deux sens en parlant de materia prima et de rjtaleria 
j/ccunda ; nous pouvons donc dire que leur materia 
prima est la substance universelle, et que leur materia 
secunda est la substance au sens relatif ; mais comme, 
dès qu'on entre dans le relatif, les termes deviennent 
susceptibles d'applications multiples à des degrés 
différents, il arrive que ce qui est materia à un certain 
niveau peut devenir forma à un autre niveau et 
inversement, suivant la liiérarcliie des degrés plus 
ou nioins particularises que l'on considère dans 
Texistence manifestée. Dans tous les cas, une materia 
secunda, bien qu'elle constitue le côté potentiel d'un 
inonde ou d'un être, n'est jamais puissance pure ; 
il n'y a de puissance pure que la substance univer- 
selle, qui ne se situe pas seuïenient au-dessous de 
notre monde {suhstantia, de su 6 stare, est littérale- 
ment « ce qui se tient dessous », ce que rendent aussi 

1. Kotiinsqiic; leEsns [iremicr liu mot iJXlrj se rapporte au princi[i<s 
vÈgttat'ii ; il y a lî) uiie allusion à la '< cacinen {en sanscrit niùla, lornie 
appliqué à Prafo'iti] à p.-(itir de laquelle se dévelc>[>pe la manifes- 
tation ; et l'nn peut .iiissî y vuir un eritain i-appoit avec ce que la 
traditinn hindciuc liit lie la natiu-e « asiu'ique » du végétal, qui plonge 
eftectivcmenl par ses racines dans ce qui constitue le support obscur 
de Doti¥ inonde ; la suLstance est en quelque sorte le pôle tétiébïeux 
de l'c-'ïistencc, ainsi qu'on k verra mieux eiicfire par la suite. 



Posté par Bcvava 

sur lArawMtf.ffiwasKS'ahairo.com 



30 Le règne de la quantité 

les idées de « support » et de « substratum »), mais 
au-dessous de l'ensemble de tous les mondes ou de 
tous les états qui sont compris dans la manifestation 
universelle. Ajoutons que, par là même qu'elle n'est 
que potentialité absolument « indistinguée » et 
indifférenciée, la substance universelle est le seul 
principe qui puisse être dit proprement « inintelli- 
gible », non pas parce que nous sommes incapables 
de la connaître, mais parce qu'il n'y a cfîectivement 
rien à connaître en elle ; quant aux substances rela- 
tives, en tant qu'elles participent de la potentialité 
de la substance universelle, elles participent aussi 
de son k inintelligibilité » dans une niesure correspon- 
dante. Ce n'est donc pas do côté substantiel qu'il 
faut chercber l'explication des choses, mais bien au 
contraire du côté essentiel, ce qu'on poun'ait tra- 
duire en termes de symbolisme spatial en disant 
que toute explication doit procéder de h^ut en bas 
et non pas de bas en haut ; et cette remarque est 
particulièrement importante pour nous, car elle 
donne immédiatement la raison po\ir laquelle la 
science moderne est en réalité dépourvue de toute 
valeur explicative. 

Avant d'aller plus loin, nous devons noter tout 
de suite que la « matière » des physiciens ne peut 
être en tout cas qu'une materia secunda, puisqu'ils 
la supposent douée de certaines propriétés, sur 
lesquelles ils ne s'accordent d'ailleurs pas entière- 
ment, de sorte qu'il n'y a pas en elle que potentialité 
et « indistinction » ; du reste, comme leurs concep- 
tions ne se rapportent qu'au seul monde sensible 
et ne vont pas au-delà, ils n'auraient que faire de la 
considération de la materia prima. Cependant, par 
une étrange confusion, ils parlent à chaque instant 
de « matière inerte », sans s'apercevoir que, si elle 
était vraiment inerte, elle serait dénuée de toute 



Posté par Bovaya 

sur iwwiftf.îïwa^smahairo.contii 



« Materia signala quanlûate » 31 

propriété et ne se manifesterait en aueunc façon, si 
bien qu'elle nu serait absolument rien de ce que leurs 
sens peuvent percevoir, tandis qu'au contraire ils 
déclarent v matière » tout ce qui tombe sous leurs 
sens ; en réalité, l'inertie ne peut convenir qu'à la 
seule mcUeria prima, parce qu'eue est synonyme 
de passivité ou de potentialité pure. Parler de « pro- 
priétés de la matière » et affirmer en mcn^c temps 
que « la niatière est inerte », c'est là une insoluble 
contradiction ; et, curieuse ironie des choses, le 
« scientisme s moderne, qui a la prétention d'éliminer 
tout « niy stère », ne fait pourtant appel, dans ses 
vaines tentatives d'explication, qu'à ce qu'il y a de 
plus « mystérieux » au sens vul{^ire de ce mot, c est- 
à-dire de plus obscur et de moins intelligible ! 

Maintenant, on peut se demander si, en mettant 
de côté la prétendue « inertie de la matière » qui n'est 
au fond qu'une absurdité, nette même « matière », 
douée de qualités plus ou moins bien définies qui la 
rendraient susceptible de se manifester à nos sens, 
est la même chose que la materia secunda de notre 
monde telle que l'entendent les scolastiques. On 
peut déjà se douter qu'une telle assimilation serait 
inexacte si l'on remarque seulement que, pour jouer 
par rapport à notre monde un rôle analogue à celui 
de la materia prima ou de la substance universelle 
par rapport à toute manifestation, la maleria secunda 
dont il s'agit ne doit aucunement être manifestée 
dans ce monde même, mais seulement ser\'ir de 
« support » ou de « racine » à ce qui s'y manifeste, 
et que, par conséquent, les qualités sensibles ne 
peuvent lui être inhérentes, mais procèdent au 
contraire de a formes » reçues en elle, ce qui revient 
encore à dire que tout ce qui est qualité doit en défi- 
nitive être rapporté à l'essence. On voit donc appa- 
- raître ici une nouvelle confusion ; les physiciens 



Posté par Bovava 

sur iwwiftf.îïwasfffiDhairo.corïii 



33 Le règne de la quantité 

modernes, dans leur effort pour réduire la qualité 
à la quantité, en sont arrivés, par une sorte de « lo- 
gique de l'erreur », à confondre Tune et l'autre, et 
par suite à attribuer la qualité elle-même à leur 
« mat) Ère » cornnie telle, en laquelle ils finissent ainsi 
par placer toute la réalité, ou du moins tout ce qu'ils 
sont capables de reconnaître cojnme réalité, ce qui 
constitue le « matérialisme » proprement dit, 

La matcrïa sccunda de notre monde ne doit cepen- 
dant pas être dépourvue de toute détermination, 
car, si elle l'était, elle se confondrait avec la materia 
prima elle-même dans sa complète « indisti action » ; 
et, d'autre part, elle ne peut pas être une materia 
secunda quelconque, mais elle doit être déterminée 
en accord avec les conditions spéciales de ce monde, 
et de telle façon que ce soit effectivement par rapport 
à celui-ci qu'elle soit apte à jouer le rôle de substance, 
et non pas par rapport à quoi que ce soit d'autre. 
Il faut donc préciser la nature de cette détermination, 
et c'est ce que fait saint Thomas d'Aquin en défi- 
nissant celte materia secunda comiiïc materia signala 
quantitate ; ce qui lui est inhérent et la fait être ce 
qu'elle est ce n'est donc pas la qualité, même envi- 
sagée dans le seul ordre sensible, rnais c est au con- 
traire la quantité, qui est bien ainsi ex parte mater iœ. 
La quantité est une des conditions mêmes de l'exis- 
tence dans le monde sensible ou corporel ; elle est 
même, parmi ces conditions, une de celles qui sont 
le plus exclusivement propres à celui-ci, et ainsi, 
comme on pouvait d'ailleurs s'y attendre, la défi- 
nition de la materia, secunda en question ne peut pas 
concerner autre chose que ce monde, mais elle le 
concerne tout entier, car tout ce qui y existe est 
nécessairement soumis à la quantité ; cette défini- 
tion est donc pleinement suJïisante, sans qu'il y ait 
lieu d'attribuer à cette materia secunda, comme on 



Posté par Bon^va 

sur wriAfw.aiwa^siphairs.coFïii 



« Materta signcUa quantitaie s 33 

Fa fait pour la « matière i> inoderae, des propriétés 
qui ne peuvent aucunement lui appartenir en réalité. 
On peut dire que la quantité, constituant proprement 
le côté substantiel de notre nionde, en est pour ainsi 
dire la condition « basique » ou fondamentale ; mais 
il faut bien se garder de lui donner pour cela une 
importance d'un autre ordre que celle qu'elle a réel- 
lement, et surtout de vouloir en tirer l'explication 
de ce monde, de même qu'il faut se garder de confon- 
dre le fondement d'un édifice avec son sommet ; 
tant qu'il n'y a que le fondement, il n'y a pas encore 
d'édifice, bien que ce fondement lui soit indispen- 
sable, et de même, tant qu'il n'y a que la quantité, 
il n'y a pas encore de manifestation sensible, bien 
que celle-ci y ait sa racine même. La quantité, ré- 
duite à elle-même, n'est qu'une « présupposition » 
nécessaire, mais qui n'explique rien ; c'est bien une 
base, mais ce n'est rien d'autre, et l'on ne doit pas 
oublier que la base, par définition même, est ce qui 
est situé au niveau le plus inférieur ; aussi la réduc- 
tion de la qualité à la quantité n'est -elle pas autre 
chose au fond que cette a réduction du supérieur à 
l'inférieur » par laquelle certains ont voulu très 
justement caractériser le matérialisme : prétendre 
faire sortir le k plus )i du « moins », c'est bien là, en 
effet, une des plus typiques de toutes les aberrations 
modernes ! 

Une autre question se pose encore : la quantité 
se présente à nous sous des modes divers, et, notani- 
ment, il y a la quantité discontinue, qui est propre- 
ment le nombre \ et la quantité continue, qui est 

t. La Dution pure An i^oriibrË est eR&EntîcUcnicïit cfille Ju ïicumbra 
eJltïcrT cl il ËSl éviii£iil cjuc la suite dta nombrËS Entiers cutis tituû 
une série discontiïiue ; toutes Jes extensions que eettc tiolicn a 
reçues^ et qui ont donné lieu A la CfifxsidératioD des Dumbreâ fr.^c- 
tionn;ùieâ et des nombi-cs incommensuTabl&s, cd sont àe vérilaLles 



Poêlé par Bayaya 



34 /-« règne 4e la quanûté 

représentée priin;ipalemenT par les grandeurs d'ordre 
spatial et temporel , quel est, parmi »'.cs tnodts, celui 
(jui constitue plus précJsénieut ce qu'on peut appeler 
la quantité pure? Cette question a aussi son impor- 
tance, d'autant plus que Descartes, qui se trouve 
au point de départ d'une bonne partie des t;onccp- 
tions philosophiques et scientifiques spécifiquement 
modernes, a voulu définir la matière par l'étendue, 
et faire de cette définition rnÉme le principe d'imb 
physique quanti ta ti^^e qui, si elle n'était pas encore 
du « matérialisme », était du moins du « mécanisme » ; 
on pourrait être tenté de conclure de là que c'est 
l'étendue qui, étant directement inhérente à la ma- 
tière, représente le mode fondamental d<î la quantité. 
Par contre, saint Thomas d'Aquin, en disant que 
« numerus stal ex parte materiœ », semble plutôt 
suggérer que c'est le nombre qui constitue la base 
substantielle de ce inonde, et que c'est lui, par consé- 
quent, qui doit être regardé véritablement comme 
la quantité pure ; ce caractère « basique » du nombre 
s'accorde d'ailleurs parfaitement avec le fait que, 
dans la doctrine pytnagoricicnïie, c'est lui qui, par 
analogie inverse, est pris comme symbole des prin- 
cipes essentiels des clioscs. Il faut d'ailleurs remar- 
quer {{ue la matière de Descartes n'est plus la materia 
secunda des scolastiques, miais qu'elle est déjà un 
exemple, et peut-être le premier en date, d'une 
« matière » de physicien moderne, bien qu'il n'ait 
pas encore mis dans cette notion tout ce que ses 
successeurs devaient y introduire peu à peu pour en 
arriver aux théories !cs plus récentes sur la « consti- 
tution do la matière », ïl y a donc lieu de soupçonner 

iJié™li(ins, tt olics ne rcprfeijiUjioL eu rialiti qui; les oCorts c)ui 
uni èlé taits pour rcJuire autant que pflsstLlc Its intcrvalli^s tlu 
tiit^^'oiUiï^u ijiiiiiérî<]i^r, alJn de remlrc moiDS impailiiitii i^oii appli- 
calitiD ù lit rnt'aui'e dos grantlcui'a touliiûiios. 



Posté par Bo^iya 

sur iwvww.swa^s^aharo.com 



« Materla signala qiiantttate » ^5 

qu'il peut y avoir, dans la (li'fmition caTléskiine àt- 
!a matière, quelque erreur on quolcjiif. confusion, 
et qu'il a ctû déjà s'y glisser, peut-être à l'insu de son 
auteur, un éléjiicnt qwi n'est pas d'ordre purement 
quantitatif ; et en effet, comme nous le verrons pnr 
la suite, l'élendue, tout en ayant évidemiiiejit im 
caractère quantitatif, Cinnme d'Hilleurs totil te qui 
appariieiit au monde sensible, ne saurait po(irt.;i:i. 
être l'egaidée comnic jjure quantité. Oc plus, -an 
peiil remerqyer aussi ((ue les tliéories qui \onl Je 
plus loin dans le sens ôe la réduelion au quantitatif 
sont géniSraleiTieiit e alomistes », sous une forme 
ou S0113 une autre, c'cnt à-.'îire qu'eUos introduisent 
dans leur notion de Kiati^'rr utie discontinuité qui 
la rapproclie beaucoup plus de îa iiat »re du nombre 
que de celle de l'étendue; et même Is» fait que la 
matière corporelle ne peut pas maître tout être 
eonçue autrement que comme étendue, n'est pour 
tout « atomismc " qu'une source de coiitradietiou^. 
Une autre cause de confusion en tout cela, et sur 
laquelle nous aurons à revenir, est l'iiabitudo que 
l'on a prise de considérer « corps » et « matière » 
comme à peu près synonymes ; en réalité, les corps 
ne sont nullement la malerùa secunda, qui ne se 
reneontre nulle paît dans les existences manifestées 
en ee monde, mais ils en procèdent sciilenicnt comme 
de Icw principe substantiel. E/i (définitive, c'est bien 
le nombre, qui, lui non plus, n'est jamais perçn 
dircotcment et à l'état pur dans le monde corporel, 
qui doit êlre considéré en premier lieu dans le do- 
maine de la quantité, comme en constittianl le mode 
fondamental ; les autres ïiiodcs ne sont que dérivés, 
c'est-à-dire qu'ils ne sont eii q'ielque soi-te quantité 
que par participation au nojiibre. ce qu'oii J'ccon- 
naît d'ailleurs ira pli eit entent quand on eonsidère, 
comme il eu est toujours eu fait, que tout ec qui est 



Posté par Bovaya 

sur mwwtf.awa^ahairo.corïii 



35 Le règne de la quantité 

quantitatif doit poui^oir s'oxprimer numériquement. 
Dans ces autres modes, la quantité, même si elle 
est l'élément prédomÏDant, apparaît toujours comme 
plus ou moins mélangée de qualité, et c'est ainsi que 
les cont'eptions de l'espace et du temps, en dépit de 
tous les efîorts des mathémiaticiens modernes, ne 
pourront jamais être excIusÎA'eraent quantitatives, 
à moins que l'on ne consente à les réduire à des 
notions entièrement vides, sans aucun contact avec 
une réalité quelconque ; mais, à vrai dire, la science 
actuelle n'est-elle pas faite en grande partie de ces 
notions vides, qui n'ont plus que le caractère de 
« couA'entions )> sans la moindre portée effectÎA'e? 
Nous nous expliquerons plus complètement sur cette 
dernière question, surtout en ce qui concerne la 
nature de l'espace, car ce point a un rapport étroit 
avec les principes du symbolisme géométrique, et,. 
en même temps, il fournit un excellent exemple 
de la dégénérescence qui conduit des conceptions 
traditionnelles aux conceptions profanes ; et nous 
y arriverons en examinant tout d'abord comment 
ridée de la h mesure », sur laquelle repose la géométrie 
elle-même, est, traditionnellement, susceptible d'une 
transposition qui lui donne une tout autre signifi- 
cation que celle qu'elle a pour les sa\'ants moderneE, 
qui n'y A'nient en somme que le moyen d' approcher 
le plus possible de leur « idéal » à rebours, c'est-à-dire 
d'opérer peu à peu la réduction de toutes choses à 
]a quantité. 



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sur iwww.ffiwsîsssTïhairo.cortii 



CHAPITRE Ht 

Mesure et manifestation 



Si nous estimons préférable d'éviter l'emploi du 
mot « matière )> tant que nous n'avons pas à examiner 
spécialement les conceptions modernes, il doit être 
bien entendu que la raison en. est dans les confusions 
qu'il fait naître inévitablement, car il est impossible 
qu'il n'évoque pas avant tout, et cela même chez 
ceux qui connaissent le sens différent qu'i! a^'ait pour 
les scolastiques, l'idée de ce que les physiciens mo- 
dernes désignent ainsi, cette acception récente 
étant la seule qui s'attache â ce mot dans le langage 
courant. Or cette idée, comme nous l'avons déjà dît, 
ne se rencontre dans aucune doctrine traditionnelle, 
qu'elle soit orientale ou occidentale ; cela montre 
tout au moins que, même dans la mesure où il serait 
possible de l'admettre légitimement en la débarras- 
sant de certains éléments hétéroclites ou même net- 
tement contradictoires, une telle idée n'a rien de 
véritablement essentiel et ne se rapporte en réalité 
qu'à une façon très particidière d'envisager les choses. 
En même temps, puisqu'il ne s'agit là que d'une 
idée très récente, il v& de soi qu'elle n'est pas impli- 
quée dans le mot lui-même, qui lui est fort antérieur, 
et dont la signification originelle doit par conséquent 



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sur iwtftTOW.ffiwas^aharo.com 



38 Le règne de la qucauité 

en êtie entièrement iodépendarte ; mats il faut 
d'aJIkurs reconnaître que ce mot est de ceux dont 
il est fort difficile de déterminer exactement la A'éri- 
taMe dérivation étymologique, comme si une obscu- 
rité plus ou moins impénétrable devait décidément 
envdopper tout ce qui se rapporte à !a « matière », 
et il ji'est guère possible, à cet égard, de faire plus 
que de discerner certaines idées qui sont associées 
à sa racine, ce qui du reste n'est pas sans présenter 
un certain intérêt, même si l'on ne peut pas préciser 
quelle est, parmi ces idées, celle qui tient de plus 
près au sens primitif. 

L'association qui semble avoir été le plus souvent 
remarquée est celle qui rattache maleria à mater, 
et eela convient bien en effet à la substanc*, en tant 
que celle-ci est un principe passif, ou symbolique- 
ment a féminin » : on peut dire que Prakriti joue le 
rôle « maternel » par rapport è la manifestation, de 
même que Puruska joue le rôle « paternel » ; et il en 
est également ainsi à tous les degrés OÙ l'on peut 
envisager analogiquement une corrélation d'essence 
et de substance K D'autre part, il est possible aussi 
de rattacher le même mot materia au verbe latin 
metirî, « mesurer » (et nous allons voir qu'il existe 
ici en sanscrit «ne forme qui en est plus proche 
encore) j mais qui dit « mesure » dit par là même 
détermination, et ceci ne s'appUque plus à l'absolue 
indétermination de la substance universelle ou de 

1. Ceci s'aconrde aussi avec le ssns origine) du irfot CXt) , que ïimis 
avons indiqué plus haut : ie végi;tal est pour ainsi dire la o mère » du 
fruit qui eoil de lui et qu'il uourrit de sr Bubslaoce, loais qui ne se 
développe et mûrit que sous l'influciiïf! vivifiante du stiieil, lequel 
en est iiinsi en quelque aorte le * pÈre » ; et, par suite, le ïruit lui- 
niéiiie s'aspimiic symboliquement au soleil par « coesEentîalitÈ », 
s'il est permis de «'eAprimer ainsi, «omme on peut le voir dans ce 
que nous avons dit ailîeuis au sujet du symbolisme des Adityas et 
de diverses autres notionis traditionndles similaires. 



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Bur mwwiftf.swasfsahairo.corïii 



Mesure et manifestation 39 

la mfl(er[«prtm«, mais doit plutôt se référer à quelque 
autre signifieation plus restreinte ; c'est là précisé- 
ment le point que nous nous proposons d'exami- 
ner maintenant d'ime façon plus particulière. 

Coniïie lo dit à ce sujet Ananda K. Coomaras- 
wamy, « pour tout ce qui peut Être conçu ou perçu 
(dans le monde manifesté), le sanscrit a seulement 
l'expression rtâma'rûpa, dont les deux termes cor- 
respondent à r « intelligible » et au ;t sensible » (consi- 
dérés comme deux aspects complémentaires se réfé- 
rant respectivement à l'essence et à la substance des 
choses) ^. n est vrai q«ie le mot mâlrâ, qui signifie 
littéralement « mesure », est l'équivalent étymolo- 
gique de materia ; mais ce qui est ainsi h mesuré », 
ce n'est pas la « matière » des phj'sicîens, ce sont les 
possibilités de manifestation <jui sont inhérentes à 
l'esprit [Atinâ) » ^. Cette idée de « mesure », mise ainsi 
en rapport direct aA'ec la manifestation elle-mênie, 
est fort importante, et d'ailleurs elle est bien loin 
d'Être exclusivement propre à la seule tradition 
liindoue, que M. Coomaraswamy a ici plus spécia- 
lement en vue ; en fait, on pourrait dire qu'elle se 
retrouve sous une forme ou sous une autre, dans 
toutes les doctrines traditionnelles, et, bien que 
naturellement nous ne puissions pas avoir la pré- 
tention d'indiquer présentement toutes les concor- 
dances qu'on pourrait relever à cet égard, nous tâ- 



1. Ces deux termes d'fl inteUifcî'^l^ î^ et de « sensible », aîiisi em- 
ployés corréJatlvemcut, apparlieruienl iiroiin^rrient au Liik^nge 
pEaiouic^ien ï on iiait que le « monde intelligible t est, pour Platou, 
Jt^ doiuïtinc des « idées i> ou des « ai^h^typeg w^ qui, tiomine nous 
ravf>ïi3 déjà vu, sa*lt elîeetivement les essences au sens propre déco 
mot ; et, par râi^port à ee monde inleili^ihlË, le monde. sensiLli\ c^ui 
est le domaine ^1^ élcineiit^ coiporels et de ce qui pToefrde de leurs 
conibinaisons, se lient du eôté subslaniiej de la manileslatioû. 

2. ^olt^ on tiie KaUia-Upani'ikfi3, 2^ pacLie. 



Posté par Bovaya 

sur iwtftTOtf.awasfSiaharo.conni 



4lîi Le règne de la quantité 

clierons cependant d'en dire assez pour justifier 
cette assertion, tout en éclaircissant, autaot qu'il 
nous sera possible de le faire, ce symbolisme de la 
a mesure » qui tient notamment une grande place 
dans certaines fornies initiatifiues. 

La mesure, entendue dans son sens littéral, se 
rapporte principalement au domaine de la quantité 
continue, c'est-à-dire, de la façon la plus directe, 
aux choses qui possèdent un caractère spatial (car 
le temps lui-même, bien qu'également continu, ne 
peut être mesuré qu'indirectement, en le rattachant 
en quelque sorte à l'espace par l'intermédiaire du 
mouvement qui établit une relation entre l'un et 
l'autre) ; cela revient à dire qu'elle se rapporte en 
somme, soit à l'étendue elle-même, soit à ce qu'on 
est con^T,nu d'appeler la « matière corporelle », en 
raison du caractère étendu que celle- ci possède 
nécessairemieEt, ce qui d'ailleurs ne veut pas dire 
que sa nature, comme l'a prétendu Descartes, se 
réduise purement et simplement à l'étendue. Dans 
le premier cas, la mesure est plus proprement « géo- 
métrique » ; dans le second, on pourrait la dire 
plutôt « physique », au sens ordinaire de ce mot j 
mais, en réalité, ce second cas se ranniène au premier, 
puisque c'est en tant qu'ils se situent dans 1 étendue 
et qu'ils en occupent une certaine portion définie 
que les corps sont immédiatement mesurables, 
tandis que leurs autres propriétés ne sont suscep- 
tibles de mesure qu'autant qu'elles peuvent être 
rapportées d'une certaine façon à l'étendue. Nous 
sommes ici, comnfie nous l'avions prévu, bien loin 
de la materia prima, qui en effet, dans son « indis- 
tinction B absolue, ne peut ni être mesurée en au- 
cune façon ni servir à mesurer quoi que ce soit ; 
mais nous devons nous demander si cette notion de 
la mesure ne se lie pas plus ou moins étroitement à 



Posté par Bovaya 

sur mnAJVtf.ffiwasa3hairo.com 



Mesure et manifestation 41 

ce qui constitue la materia aecunàa de notre monde, 
et, elFcctivennient, ce lien existe du fait que celle-ci 
est signala quantitate. lîn efîet, si la meswe concerne 
directement l'étendue et ce qui est contenu en elle, 
c'est par l' aspect quantitatif de cette étendue qu'elle 
est rendue possible ; mais la quantité continue n'est 
elle-même, comme nous l'avons expliqué, qu'un 
mode dérivé de la quantité, c'est-à-dire qu'elle n'est 
proprement quantité que par sa participation â la 
quantité pure, qui, elle, est inhérente à la materia 
secunda du monde corporel ; et, ajouterons-nous, 
c'est parce que le continu n'est pas la quantité pure 
que la mesure présente toujours une certaine imper- 
fection dans son expression numérique, la disconti- 
nuité du nombre rendant impossible son application 
adéquate à la détermination des grandeurs continues. 
Le nombre est bien véritablement !a base de toute 
mesure, mais, tant qu'on ne considère que le nombre, 
on ne peut pas parler de nnesure, celle-ci étant l'ap- 
plication du nombre à quelque chose d'autre, appli- 
cation qui est toujours possible, dans certaines limites, 
c'est-à-dire en tenant compte de Y « inadéquation » 
que nous venons d'indiquer, pour tout ce qui est 
soumis à la condition quantitati^'e, ou, en d'autres 
termes, pour tout ce qui appartient au domaine de 
la manifestation corporelle. Seulement, et nous re- 
venons ici à l'idée exprimée par A. Coomaraswamy, 
faut bien prendre garde que, en réalité, et en déçit 
de certains abus du langage ordinaire, la quantité 
n'est pas ce qui est mesuré, mais au contraire ce par 
quoi les cheses sont mesurées ; et, en outre, on peut 
dire que la mesure est par rapport au nombre, en 
sens inversement analogique, ce qu'est la manifes- 
tation par rapport à son principe essentiel. 

Maintenant, il est bien entendu que, pour étendre 
l'idée de la mesure au-delà du monde corporel, il est 



Posté par Bo^va 

sur mwïWf.fflwasfssharo.com 



42 Le règne de la quantité 

nécessaire àc la transposfir analogiqucmcot tl'espare 
étaDt le lieu de manifestation des possibilités d'ordre 
corporel, on pourra s'en servir pour représenter tout 
le domaine de la manifestation universelle, quiau- 
trement ne serait pas « reprcsentable » ; et ainsi l'idée 
de mesure, appliquée à celui-ci, appartient essen- 
tiellement à ce symbolisme spatial dont nous avons 
si souvent à signaler des exemples. Au fond, la 
mesure est alors une « assignation » ou une « déter- 
mination n, nécessairement impliquée par toute 
manifestation, dans quelque ordre et sous quelque 
mode que ce soit ; cette détermination est naturel- 
lement conforme aux conditions de chaque état 
d'existence, et même, en un certain sens, elle s'iden- 
tifie à CCS conditions elles-mêmes ; elle n'est véri- 
tablement quantitati^'C que dans notre monde, 
puisque la quantité n'est en définitive, aussi bien 
d'ailleurs que l'espace et le temps, qu'une des condi- 
tions spéciales de l'existence corporelle. Mais il y a, 
dans tous les mondes, une détermination qui peut 
être symbolisée pour nous par cette détermination 
quantitative qu'est la mesure, puisqu'elle e-st ce 
qui y correspond en tenant compte de la différence 
des conditions ; et l'on peut dire que c'est par cette 
détermination que ces mondes, aA'Co tout ce qu'ils 
contiennent, sont réalisés ou « actualisés » comme 
tels, puisqu'elle ne fait qu'un aA'co le processus même 
de la manifestation. M. Coomaraswamy remarque 
que « le concept platonicien et néo -platonicien de 
<( mesure » ( fiirpov) concorde avec le concept indien : 
le « non-mesuré » est ce qui n'a pas encore été 
défini ; le « mesuré » est le contenu défini ou fini du 
« cosmos », c'est-à-dire de l'univers « ordonné » ; 
le « non-mesurable » est l'infini, qui est la source à 
la fois de l'indéfini et du fini, et qui demeure inafîecté 
par la définition de ce qui est définissable », c'est-à- 



Posté par Bovaya 

sur mfwrtftf.swasminharo.corïii 



Mesure et manifestation ^3 

dire par la réalisation des possibilités de manitcsta- 
tion qu'il porte en lui. 

On voit ici que l'idée de inesurf; ost on conneKion 
irtime avec celle d' « ordre » (en sanscrit rila), cpii 
se rapporte à la production de, l'univers manifesté, 
celle-ci étant, suivant le sens étymologique du mot 
grec xôofxot;, une production de 1' (t ordre » à partir 
du « chaos »; ce dernier est l'indéfini, au sens pla- 
tonicien, et le « cosmos » est le défini \ Cette pro- 
duction est aussi assimilée par toutes les traditions 
à une (t illumination » (le Fiat Lux de, la Genèse), 
le « chaos » étant identifié symboliquement aux. 
« ténèbres » : c'est la potentialité à partir de laquelle 
b' « actualisera » la manifestation, c'est-à-dire en 
somme le côté substantiel du monde, qui est ainsi 
déerit comme le pôle ténébreux de l'existence, tandis 
que l'essence en est le pôle lumineux, puisque c'est 
son influence qui effectivement illumine ce « chaos » 
pour en tirer le « cosmios » ; et, d'autre part, ceci 
s'accorde avec le rapprochement des différentes 
significations impliquées en sanscrit dans le mot 
srishtî, qui désigne la production de la manifestation, 
et qui contient à la fois les idées d' « expression », 
de « conception » et de « rayonnement lumineux » \ 
Les rayons solaires font apparaître les choses qu'ils 
éclairent, les rendent visibles, donc peuvent être 
dits symboliquement les « manifester » ; si l'on consi- 
dère un point central dans l'espace et les rayons 
émanés de ce centre, on pourra dire aussi que ces 

1. Le mol EODSciit rita est apparente par sa racine même au latin 
&do, el il est â peine besoin de faire remarquer qu'il Test pïuB étrûi- 
terrienl encore au mot ^ rite » : le lïte est, étymelogitjiiemeiit, ce 
qui cet accompli cciDfûrmémeni à 1^« ordre », et qui, par suite, imite 
ou reproduit à eon niveau le proci^^SÈUS m^ie de la m^uiifestatiou j 
et c'est poiu^ijUDj, dans une cii'ilisation stricterueui traditiontiellB 
tout acte, qiu^l qu^il soit, rcvtH ufi caractère ettsenticllemcnt rituel. 

% Cf. A. K. CùOMAHASWAMV. ïbïd. 



Posté par Bo^va 

sur mfwnftf.awa^s^nharo.coFïn 



44 Le règne de la quantité 

rayons « réalisent » l'espace, en k faisant passer de 
la virtualité à l'actualité, et que leur extension 
effective est, à chaque instant, la mesure de l'espace 
réalisé. Ces rayons correspondent aux directions de 
l'espace proprement dit {directions qui sont souvent 
représentées par le symbolisme des « cheveux », lequel 
se réfère en même temps aux rayons solaires) ; l'es- 
pace est défini et mesuré par la croix à trois dimen- 
sions, et, dans le symbolisme traditionnel des k sept 
rayoïia solaires », six de ces rayons, opposés deux à 
deux, forment cette croix, tandis que le « septième 
rayon », celui qui passe au travers de la k porte so- 
laire », ne peut être représenté graphiquement que 
par le centre lui-même. Tout cela est donc parfai- 
tement cohérent et s'enchaîne de la façon la plus 
rigoureuse -, et nous ajouterons encore que, dans la 
tradition hindoue, les « trois pas » de Vishnu, dont 
le caractère « solaire i> est bien connu, mesurent les 
« trois mondes », ce qui revient à dire qu'ils « effec- 
tuent » la totalité de la manifestation universelle. 
On sait, d'autre part, que les trois cléments qui cons- 
tituent le monosyllabe sacré Om sont désignés par 
le terme mâtrâ, ce qui indique qu'ils représentent 
aussi la mesure respective des <t trois mondes » ; et, 
par la méditation de ces mâtrâfs, l'être réalise en soi 
les états ou degrés correspondants de l'existence 
universelle et devient ainsi lui-même la « mesure de 
toutes choses » \ 

Le mot sanscrit mâlrâ a pour équivalent exact 
en hébreu le inot middah ; or, dans la Kabbale, les 
middoth sont assimilées aux attributs divins, et it est 
dit que c'est par elles que Dieu a créé les mondes, 
ce qui, en outre, est mis en rapport précisément 
avec le symbolisme du point central et des directions 

1. es. L'Homme et sen deivnir edùn le VêdUnta, ctiap. kvii. 



Posté par Boyaya 

sur iw(ft™tf.a¥a;^=ahairo.corïii 



Mesure et manifestation 45 

de l'espace '. On pourrait aussi rappeler, à ce propfw, 
la parole biblique suivant li^qvelle Dieu a « dispose 
toutes choses en mesure, nombre et poids » ^ ; cette 
énuniération, qui se réfère manitesteinent à des 
modes divers de la quantité, n'est, eoimne telle, 
applicable littéralement qu'au seul monde corporel, 
mais, par une transposition appropriée, on peut y 
voir encore une expression de 1' « ordre » universel, 
11 en est d'ailleurs de même pour les nombres pytha- 
goriciens ; mais, paririi tous les modes de la quantité, 
c'est celui auqud correspond proprement la miesurc, 
c'est-à-dire l'étendue, qui est le plus souvent et le 
plus directement mis en rapport avec le processus 
même de la manifestation, en vertu d'une certaine 
prédominance naturelle du symbolisme spatial ù 
cet égard, résultant du fait que c'est l'espace qui 
constitue le « champ » {au sens du sanscrit kshêtra) 
dans lequel se développe la manifestation corporelle, 
prise elle-même forcément conmie symliolc de toute 
la manifestation universelle. 

L'idée de la mesure entraîne immédiatement ceJle 
de la « géométrie », car non seulement toute mesure 
est essentiellement « géométrique » comme nous 
l'avons déjà vu, mais on pourrait dire que la géo- 
métrie n'est pas autre chose que la science même 
de la mesure ; mais il va de soi qu'ici il s'agit d'une 
géométrie entendue avant tout au sens synJjolique 
et initiatique, et dont la géométrie profane n'est 
plus qu un simple vestige dégénéré, privé de la signi- 
fication profonde qu'elle avait à l'origine et qui est 
entièrement perdue pour les mathématiciens mo- 
dernes. C'est là-dessus que se basent essentiellement 



^. Cf. /y: SymlioU^me th lu Cruix, cliap. iv. 

S. " Omnia in ittetisurn^ nmtivrv tl pondère disptisuisli n [^â^«s$e. 



Posté par Bovaya 



ilS Le règne as la quantité 

toutes les conceptions assimilant ]'acti■v^té divine, 
en t&nt (|ue productritie et ordonnatritie des mondes, 
à la « géométrie », et aussi, par suite, à 1' « architec- 
ture » qui est inséparable de celle-ci ^ ; et l'on sait 
que ces conceptions se sont conservées et transmises, 
d'une façon ininterrompue, depuis le Pytliagorisme 
(qui d'ailleurs ne fut lui- même qu'une s adaplation » 
et non une véritable « origine ») jusqu'à ce qui subsiste 
encore des organisations initiatiques occidentales, 
El peu ton scie rites qu'elles soient actuellement dans 
CCS dernières. C'est à quoi se rapporte notamment la 
parole de Platon : « Dieu géométrise toujours » 
{ dcei ô 0EO<; ysfcïfJiÉTpsi : nous sommes obligé, pour 
traduire exactement, d'avoir recours à un néolo- 
gisme, en l'absence d'un verbe usuel en français pour 
désigner l'opération du géoinèlre), parole à laquelle 
répondait finsciiption qu'il avait fait placer, dit-on, 
sur la porte de son école : (t Que nul n'entre ici s'il 
n'est géomètre », ce qui impliquait que son enseigne- 
ment, dans son aspect ésotérique tout au moins, ne 
pouvait être compris véritablement et effectivement 
que par une s imitation » de l'activité divine elle- 
même. On en trouve comme un dernier écho, dans 
la philosophie moderne (quant à la date du moins, 
mais, à vrai dire, en réaction conl;re les idées spéci- 
fiquement modernes), avec Leibniz disant que, 
o tandis que Dieu calcule et exerce sa cogitation 
(c'est-à-dire établit des plans), le monde se fait » 
{dum Deus calculai el cogitationem exercet, fil mundus); 
mais, pour les anciens, il y avait là un sens bien aulre- 
meul précis, car, dans la tradition grecque, le « Dieu 
géomètre » était proprement l'Apollon hyperboréen. 



1. V.xi arabe, le mot hindesdh, dont le seua premjer est celui «le 
■ mesure », sert à désigner à la ïois la giointtrie et rargbilecture, 
là ECOOndc étant en Eumnie «ne application de la première. 



Posté par Bo^ya 

SUT mwwtf.swa^sîspharo.corïii 



Mesure et manifestation 47 

ce qui nous ramène encore au syml)«lisine « solaire », 
et en même temps à une déiivation assez directe de 
1» tradition primordiale ; mais c'est Jà une autre 
question, que nous ne pourrions développer ici sans 
sortir entièrement de ootre sujet, et n()US devons 
nous contenter de donner, à mesure que l'occasion 
s'en présente, quelques aperçus de ces connaissances 
traditionnelles si coiripîètement oubliées de nos 
conteraporains '. 



"î* A, Caomârasn'amy ïioïïb a signalé un curitux dessin Gymtio- 
Itque de Williara Blakc, rcprésfintairt 1*« Anrien des Jours " appa- 
jrfifssant dans ï'tfrîiç s^lairn, d'où il étend vesrs Texte rienr tm compaft 
qu'il tient â la main, ce qui est comme une iihistrat;oD de cette 
parole du Rîj^-Vùla Jviii, ÏÏS, 1^ ; <• Attcq *on raj-ou, il a mesuré 
(ou déteirnÏTiè) les borries du Ciel et de la Tf.rre » {et i^ai-mi lep sym- 
boles de certaiTis grades maçonniques se trotiTe utk compas doiît la 
tête est formée par im s<îïeil ï-ayoïmant.l. Il s'a^t iîuinifi:dtc:aicnt 
ici d'une liguraticn de cet aspect du Principe que ios iniliatioiia 
oecifïentales appellent 3ft a Crand Arcîiitecïc de l'Univers n, qui 
devient aussi, dans cerlaiitsi eas^ i& ^i Crand Géomètre de 1 IJnrversw, 
et qui est identique au Vififtwo^rarma de ïa tradition hindoue, !'« Es- 
prit de ]a Construction iiniv^rs^le n ; ces représeritarit» lerriAtrei, 
c'est-è-dîre ceiix qui « incarnent » en quelque sorte cet I^prit à 
règîird des dillôrenfcs formes tradiltounelles, sont ce que nuus 
avone désigné plus ïiaut> pour cette i^ison m£nie, comme les 
« Glands AFctutectes d'Oneuat et d'Occid<^t K 



PosÉé par Bo^iya 

sur iwtftnftf.swa^^ahairo.corïii 



CHAPITRE IV 

Quantité spatiale eï espace qualifié 



Nous avons déjà vu, dans ce qui précède, que 
l'étendue d'est pas purement et simplement un mode 
de la quantité, ou, en d'awtrcs termes, que, si l'on 
peut assurément parler de quantité étendue ou spa- 
tiale, l'étendue elle-même ne se réduit pas pour cela 
exclusivement à la quantité; mais nous devons 
însistejc encore sur ce point, d'autant plus qu'il est 
particulièrement important pour faire apparaître 
l'insuilisance du « mécanisme » cartésien et des 
autres théories physiques qui, dans la suite des temps 
modernes, en sont issues plus ou moins directement. 
Tout d'abord, on peut remarquer h cet égard que, 
pour que l'espace soit purement quantitatif, il fau- 
drait qu'il soit entièrement homogène, et que ses 
parties ne puissent être distinguées entre elles par 
aucun caractère autre que leurs grandeurs respee- 
tives ; cela reviendrait à supposer qu'il n'est qu'uu 
contenant sans contenu, c'est-à-dire quelque chose 
qui, en fait, ne peut pas exister isolément dans la 
manifestation, où le rapport du contenant et du 
contenu suppose nécessairement, par sa nature même 
de corrélation, la présence simultanée de ses deux 
termes. On peut se poser, toot au moins avec quelque 



Posté par Bo^fya 

sur wnftwtf.awa^ahairo.corïii 



Quantité spatiale et espace quali/ié 49 

apparfiiicc (îc raison, la question de savoir si l'espaoe 
gooiiiclrique est conçu comme prcsuntant une telle 
homogénéité, mais, en tout cas, cellu-cî ne saurait 
t;on\'eHir à l'espace plkysique, c'est-à-dire à cfilui qui 
cou lient les corps, dont la présence seule sufE'it évi- 
demment à déterminer «ne différence qualitative 
entre les portions de cet espace qu'ils occupent res- 
pectivement ; or c'est bien tle l'espace physique que 
Des cari es enteitd parler, ou aulrf^mcnt sa théorie 
mcnic ne signifierait rien, puisqu'elle ne serait pas 
réellement applicable au monde dont elle prétend 
fournir l'explication •. Il ne servirait à rieji d'objec- 
ter que ce qui est au point de départ de cette théorie 
est un « espace vide », car, en premier lieu, cela nous 
ramènerait à la conception d'un contenant sans 
contenu, et d'ai]leui« le vide ne saurait avoir aucune 
place dans le monde manifesté, car il n'est pas lui- 
même une possibilité de manifestation ' ; et, en 
second lieu, puisque Dcsearles réduit la nature des 
eorps tout entière à l'étCTidue, il doit dès lors sup- 
poser que leur présence n'fi joute rien effective ment 
à ce que l'étendue est déjà par elle-même, et, en 
etïet, les propriétés diverses des corps ne sont pour 
lui que de simples m odi fi cal ions de l'étendue ; mais 

1. Il r^t vriii qiK^ D(^rî*rtcs, au jMiint rift départ tïe ?:i phyftiqîif, 
|jj^*tcnd sciiIcTTit'Tit construire un jini*Tid*^ liypulliétiquc an moyen ^to 
c-t^rlaïu*?» cliinii^ï'â, qui se ffunèiiËut à TélcnJut^ et sni mon vei nom ^ 
ir^ais^ comme il fi'ciïorciî ensuite de irJionlrer que ïes i^hènomènes qui 
Bft prudiLiraieiil dans un tel rnciiuJe fîijiit préeîstinent ceux-là mênuï$ 
que l'on constate dans le nôt.re, il c»l eliiir que» malgré ct?ttc pré- 
caution toute verbale, il veut oouclnre de Ih qui; ce dernier e&t 
ufTKciïveuieiti constitué coiiiine celui qu'il avait )^uxi|M>»é tout 
d'abord, 

2. C]eci vaut ^galeiiient «contre l'alf^nitsmo, car ceïui-ci, n'adinet- 
tSTit par définition aucune îuilKî existence ptMitive que celle des 
alontes et de leurs combinaisons» fïht n£cehsairentent aintsné par là 
ntêrne à supposer entro fïux uti vide diinâ lequel ils pui^mcut se 
mouvoir» 



Posté par Bo^va 

sur wnwiftr.fflwasfsahairo.corïii 



50 Le règne de la quantité 

alors d'où peuvent venir ces propriétés si elles ne 
sont pas inhérentes de quelque façon à l'étendue 
dle-mëirie, et comment pourraient-tilles l'être si la 
nature de celle-*i était dépourvue d'éléments quali- 
tatifs ? Il y aurait là quelque chose de contradictoire, 
et, à vrai dire, nous n'oserions pas affirmer que cette 
contradiction, comme bien d'autres d'ailleurs, ne se 
trouve pas implicitement chez Descartes ; celui-ci, 
comme les matérialistes plus récents qui auraient 
assurément plus d'un titre à se recommander de 
loi, semble bien en définitive vouloir tirer le « plus» 
du « moins ». Au fond, dire qu'un corps n'est que de 
l'étendue, si on l'entend quantitativement, c'est dire 
que sa surface et son volume, qui mesurent la por- 
tion d'étendue qu'il occupe, sont le corps lui-même 
avec toutes ses propriétés, ce qui est manifestement 
absurde ; et, si on veut l'entenare autrement, il faut 
admettre que l'étendue eUe-même est quelque chose 
de qualitatif, et alors elle ne peut plus servir de base 
à une théorie exclusivement « mécaniste ». 

Maintenant, si ces considérations montrent que 
la physique cartésienne ne saurait &lre valable, elles 
ne suffisent cependant pas encore à établir nette- 
ment le caractère qualitatif de l'étendue ; en effet, 
on pourrait dire q\m, s'il n'est pas vrai que la nature 
des corjis se réduise à l'étendue, c'est que précisé- 
ment ils ne tiennent de celle- ci que leurs éléments 
quantitatifs. Mais ici se présente immédiatement 
cette observation : parmi les déterminations corpo- 
relles qui sont incontestablement d'ordre purement 
spatial, et qui, par conséquent, peuvent être regar- 
dées véritablement comme des modifications de 
l'étendue, il n'y a pas seulement la grandeur des 
corps, mais il y a aussi leur situation ; or celle-ci 
est-elle encore quelque chose de purement quanti- 
tatif? Les pertis^ns de la réduction à la quantité 



Posté par Bovaya 



Quantité spatiale et espace qualifié &1 

diront sans doute que la situation des di^'ers r^wp^ 
est définie par leurs distantes, et que la distance est 
bien une quantité : c'est !a quantité d'étendue qui 
les sépare, de inênie que leur grandeur est la quantité 
d'étendue qu'ils occupent ; mais cette distance siifiit- 
eile bien vraiment à dé,f)nir la situation des corps 
dans l'espace ? H y a autre chose dont il faut essen- 
tîeilement tenir compte, et c'est la direction suivant 
laquelle cette distance doit être comptée ; mais, au 
point de vue quantitatif, la direction doit être indif- 
férente, puisque, sous ce rapport, l'espace, ne peut 
être considéré que comme homogène, ce <iiti implique 
que les différentes directions ne s'y distinguent en 
rien les unes des autres ; sî donc la direction inter- 
vient efîftctivement dans la situation, et si elle est 
évidemment, tout aussi bien que la distance, un 
élément purement spatial, c'est donc qu'il y a dans 
la nature même de l'espace quelque chose de qua- 
litatif. 

Pour en être eikcore plus certain, nous laisserons 
de tfité la considération de l'espace physique et celle 
des corps pour n'envisager «[ue l'espace proprement 
géométrique, qui est bien assui-ément, si l'on peut 
dire, l'espace réduit à lui-même ; la géométrie, pour 
étudier cet espace, ne fait-elle réellement appel à 
rien d'autre qu'à des notions strictement quantita- 
tives? Cette fois, il s'agit siniplement, bien entendu, 
de la géométrie profane des modernes, et, disons- le 
tout de suite, s'il y a jusque dans celle-ci quelque 
chose d'irréduclible à la quantité, n'en résultera- t-il 
pas immédiatement que, dans le domaine des scien- 
ces phy^iiques, il est encore bien plus impossible et 
plus illégitime de prétendre tout ramener à celle-c:? 
Nous ne parlerons même pas ici de ce qui concerne 
la situation, parce que celle-ci ne joue un rôle suffî- 
samnnent marque que dans certaines branches spé- 



Posté par Bo^ya 

sur iwwiftf.ffiwa^^aharo.contn 



52 Le règne de la quantité 

cîales «Je la géométrie, que l'on pourrait peut-être, 
à la rigueur, se refuser à regarder coinme faisaitt 
partie intégrante de la géométrie pure ^ ; mais, 
dans la géométrie la plus élémee taire, il n'y a pas 
que la grandeur des figures à considérer, il y a aussi 
leur forme ; or le géomètre le plus pénétré des concep- 
tions mfidernes oserait- il soutenir que, par exemple, 
un triangle et un carré dont les surfaces sont égales 
ne sont qu'une seule et même chose? Il dira seule- 
ment que ces devK figures sont « équivalentes )>, en 
sous-entendant évidemment « sous le rapport de la 
grandeur » ; mais il sera hio.n forcé de reconnaître 
que, sous un autre rapport, qui est celui de la forme, 
il y a quelque chose ipii los différencie, et, si l'équi- 
valence de la grandeur n'entraîne pas la similitude 
de la forme, c'est que cette dernière ne se laisse pas 
réduire à la quantité. Nous irons même plus loin : 
il y a toute une partie de la géométrie élémentaire 
à laquelle les considérations quantitatives sont 
étrangères, et c'est la théorie des figures semhlablcs ; 
la similitude, en efîct, se définit exclusivement par 
la forme et est entièrement indépendante de la gran- 
deur des figures, ce qui revient à dire qu'elle est 
d'ordre purement qualitatif '. Si maintenant nous 
nous demandons ce qu'est essenliellemeiit cette 
forme spatiale, nous remarquerons qu'elle peut être 
définie par un enseniLle de tendances en direction : 
en chaque point d'une ligne, la tendance dont il 
s'agit est marquée par sa tangente, et l'ensemble des 
tangentes définit la forme de cette ligne ; dans la 
géométrie à trois dimensions, il en est de même pour 

1. Telle eat, par exeïnpk, la g^oïnétrie «îescpiptive, et auBai ce 
que cerLalriâ géomètres ont designé pnr ta dénomination d'arudy^ 
sinis. 

2* C'est ee que l^bniz a exprimé par cette formule; : « j^qitalia 
turU ejusdeiïi qtumtitJilÙ / fiimtJta eunt ejusdem qiuilîtatiB ^n 



Posté par Bo^iya 

sur iwiftwtf.swa^s^ahairo.corïii 



Quantité spatiale et espace qualifié 53 

!es surfaces, en remplaçant la considKratîon de-s 
droites tangentes par colles des plans tangents ; et 
il est d'ailleurs évident que ceci est tout aussi vala- 
ble pour les corps eux-mêmes que pour les simples 
figures géométriques, car la foritie d'«n corps n'est 
pas autre chose que celle de la surface mêirie par 
laquelle son volume est délimité. Nous en arrivons 
donc à cette conclusion, que ce que nous avons dit 
au sujet de la sitiiation des corps nous peritiettait 
déjà de prévoir : c'est la notion de la direction 
qui représente en définitive le véritable élément 
qualitatif inhérent à la nature même de l'espace, 
comme la notion de la grandeur en représente l'élé- 
mcnt quantitatif ; et ainsi l'espace, non point homo- 
gène, ma is d é termi né et d i ff ère nciéparses directions, 
est ce que nous pouvons appeler l'espace «qualifié». 
Or, non seulement au point de vue physique, mais 
même au point de vue géométrique, comirie noua 
venons de le voir^ c'est bien cet espace k qualifié » 
qui est le véritable espace ; en efîet, l'espace homo- 
gène n'a point d'existence à jiroprement parler, car 
il n'est rien de plus qu'une simple virtualité. Pour 
pouvoir être mesuré, c'est-à-dire, d'après ce (pie 
nous avons expliqué préeédoiriinent, pour pouvoir 
être réalisé effectivement, l'espace doit nécessai- 
rement être rapporté à un ensemble de directions 
définies ; ces directions apparaissent d'ailleurs comme 
des rayons émanés d'un centre, à partir du<iuol elles 
forment la croix à trois dimensions, et nous n'avons 
pas besoin de rappeler une fois de plus le rôle consi- 
dérable qu'elles jouent dans le symbolisme de toutes 
les doctrines traditionnelles K Peut-être pourrait-on 

1. On devra se reporter, pour tout ceci, aux comùlérations que 
nous avoiiB cxjrtffiées, avec toiiB les dÉicloppementa qu'elles coinpur- 
tetil, dauâ Le S^mhiÀisme de la Croix. 



Posté par Bo^ya 

sur lAnftww.fflwassxïhairo.corïii 



54 Le règne de la quanlilé 

même suggérer que c'est en restituant à la considé- 
ration des directions de l'espace son importance 
réelle qu'il aérait possible de rendre à la géométrie, en 
grande partie tout au moins, le sens profond qu'elle 
a perdu ; mais il ne faut pas se dissimuler que cela 
même demanderait un travail qui pourrait aller 
très loin, comme on peut s'en convaincre aisément 
dès que l'on songe à l'influence effective que cette 
considération exerce à tant d'égards sur tout ce qui 
se rapporte à la constitution même des sociétés tradi- 
tionnelles *. 

L'espace, ainsi que le ten>ps, est une des conditions 
qui définissent l'existence corporelle, mais ces condi- 
tions sont différentes de la « matière » ou plutôt de la 
quantité, bien qu'elles se combinent naturellement 
avec celle-ci ; elles sont moins « substantielles », donc 
plus rapprochées de l'essence, et c'est en effet ce 
qu'impfique l'existence en elles d'un aspect quali- 
tatif ; nous venons de le voir pour l'espace, et nous 
Je verrons aussi pour le temps. Avant d'en arriver là, 
nous indiquerons encore que l'inexistence d'un 
« espace vide » suffit potir montrer l'absurdité d'une 

1. n faudra^ envisager ici, notamment, toutes les qutationf! 
d'ordre rituel 9c référant plus ou moiïis dtrectcruent à ÏV orienta- 
tion * \ nous ne pouvons évidemment y insister, et nous merition- 
nproïis seulement que c*e3t par Jà (jue sont déterminées traditioia- 
nellemenl, non seulement les conditions de la conatruetton des 
édifices, qu'il s'agisse d'ailleurs de temples ou de maisons, mais 
cellfts mËmcs de la fondation des cités. L'orientation des églises 
est le dernier vestige qui en ait subsisté en Occident jusqu'au début 
des temps modernes, le dernier du moins au point de vue w exté- 
rieur,» car, peur ce qui est dea formes initiatiques, ïe& considération* 
de cet ordre, bien que généralement incompriacs aujourd'hui, y ont 
toujours gardé leur place dans le symboliîime, même lorsque, dans 
l'élat présent de dégénérescence de toute» choses, on a cru pouvoir 
19e dispenser d'observer ia réalisation effective dea conditions qu'elles 
impliquent et se contenter à cet égard d'une représentation Bim- 
plement h spéculative »* 



Posté par Boyaya 

sur iwwiftr.swasmahairo.corïii 



Quantité spatiale et espace qualifié 55 

des trop fameuses a antinomies » cosmologiques de 
Kant : se demander « si le monde est infini ou s'il 
est limité dans l'espace u, c'est là une question qui 
n'a absolument aucun sens ; il est impossible que 
l'espace s'étende au-delà du monde pour le contenir, 
car alors c'est d'un espace vide qu'il s'agirait, et le 
vide ne peut contenir quoi que ce soît ; au contraire, 
c'est l'espace qui est dans le monde, c'est-à-dire dans 
la manifestation, et, si l'on se restreint à la considé- 
ration du seul domaine de la manifestation corpo- 
relle, on pourra dire que l'espace est coextensif à 
ce monde, puisqu'il en est une des conditions ; mais 
ce monde n est pas plus infini que l'espace lui-même, 
car, comme celui-ci, il ne contient pas toute possi- 
bilité, mais ne représente qu'un certain ordre de 
possibilités particulières, et il est limité par les déter- 
minations qui constituent sa nature même. Noua 
dirons encore, pour n'avoir pas à y revenir, qu'il 
est également absurde de se demander « si le monde 
est éternel ou s'il a commencé dans le temps » ; pour 
des raisons toutes semblables, c'est en réalité le temps 
qui a commencé dans le monde, s'il s'agit de la mani- 
festation universelle, ou avec le monde, s'il ne s'agit 
que de la manifestation corporelle ; mais le monde 
n'est nullement éternel pour cela, car il y a aussi des 
commencements intemporels ; le monde n'est pas 
éternel parce qu'il est contingent, ou, en d'autres 
termes, il a un commencement, aussi bien qu'une 
fin, parce qu'il n'est pas à lui-même son propre prin- 
cipe, ou qu'il ne contient pas celui-ci en lui-même, 
mais que ce principe lui est nécessairement trans- 
cendant. 11 n'y a dans tout cela aucune difficulté, 
et c'est ainsi qu'une bonne partie des spéculations 
des philosophes modernes n'est faite que de questions 
mal posées, et par suite insolubles, donc susceptibles 
de donner lieu à des discussions indéfinies, mais qui 



Posté par Bo^ya 

Bur mfWrtft?.s¥a;sfS;ahairo.corïii 



56 Lb règne de la quantité 

s'évanouissent entièrement dès que, les examinant 
en dehors de tout préjugé, on les réduit à ce qu'elles 
sont en réalité, t'est-à-dire à de simples produits de 
la confusion qui caractérise la in ent alité actuelle. 
Ce qui est le plus curieux, c'est que cette confusion 
même semble avoir aussi sa a logique j>, puisque, 
pendant plusieurs siècles, «t à travers toutes les 
formes diverses qu'elle a revêtues, elle a toujours 
tendu constamment dans un même sens ; mais cette 
« logique !>, ce n'est au fond que la conformité avec 
la marche même du cycle humain, commandée à 
SOI» tour par les conditions cosmiques elles-mêmes ; 
et ceci nous ramène directement aux considérations 
qui concernent la nature du temps et ce que, par 
opposition à la conception purement quantitative 
que s'en font les « mécanistes », nous pouvons appeler 
ses déterminations qualitatives. 



Posté par Bo^ya 

SUT mwwtf.fflwa^pharo.corïii 



CHAPITBE V 

Les déterminations qualitatives du temps 



Le temps apparaît comme plus éloigné encore que 
l'espace de la quantité pure : on peut parler de 
grandeurs temporelles comme de grandeurs spatialcB, 
et les unes tomme les autres relèvent de la quantité 
continue (car il n'y a pas lieu de s'arrêter à la concep- 
tion bizarre de Descartes, suivant laquelle le temps 
serait constitué parune série d'instants discontinus, ce 
qui nécessite !a supposition d'une « création )> cons- 
tamment renouvelée, sans laquelle le monde s'éva- 
nouirait à chaque instant dans les intervalles de ce 
discontinu) ; mais il y a cependant une grande 
distinction à faire entre les deux cas, du fait que, 
comme nous l'avons déjà indiqué, tfindis qu'on peut 
mesurer l'espace directement, on ne peut au contraire 
mesurer le temps qu'en le ramenant pour ainsi dire 
à l'espace. Ce qu'on mesure réellement n'est jamais 
une durée, mais c'est l'espace parcouru pendant 
cette durée dans un certain mouvement dont on 
connaît îa loi ; cette loi se présentant comme une 
relation entre le temps et l'espace, on peut, quand 
on connaît la grandeur de l'espace parcouru, en 
déduire celle du temps employé à le parcourir ; et, 
quelques artifices qu'on emploie, il n'y a endéCnitive 



Posté par Bo^ya 

sur iwtftmtf.fflwa^pharo.corïii 



58 Le règne de la quantité 

aucun autre moyen que celui-là de déterminer les 
grandeurs temporelles. 

Une autre remarque qui tend aussi à la même 
conclusion est celle-ci : les phénomènes proprement 
corporels sont les seuls qui se situent dans l'espace 
aussi bien que dans le temps -, les phénomènes d'ordre 
mental, ceux qu'étudie la « psychologie » au sens 
ordinaire de ce mot, n'ont aucun caractère spatial, 
mais, par contre, ils se déroulent également dans 
le temps ; or le mental, appartenant à la manifes- 
tation subtile, est nécessairement, dans le domaine 
individuel, plus proche de l'essence que le corporel ; 
si la nature du temps lui permet de s étendre jusque- 
là et de conditionner les manifestations nientales 
elles-mêmes, c'est donc que cette nature doit être 
plus qualitative encore que celle de l'espace. Puisque 
nous parions des phénomènes mentaux, nous ajou- 
terons que, dès lors qu'ils sont du côté de ce qui 
représente l'essence dans l'individu, il est parfai- 
tement vain d'y chercher des élénnents quantitatifs, 
et à phîs forte raison, car certains vont jusque-là, 
de vouloir les réduire à la quantité ; ce que les « psy- 
cho-physiologistes B déterminent quantitativement, 
ce ne sont point en réahté les phénomènes mentaux 
eux-mêmes comme ils se l'imaginent, niais seulement 
certains de leurs concomitants corporels ; et i! n'y a 
là rien qui touche en quelque façon que ce soit à la 
nature propre du mental, ni par conséquent qui 
puisse servir à l'expliquer dans la moindre mesure ; 
l'idée absurde d'une psychologie quantitative repré- 
sente vraiment le degré le plus accentué de l'aber- 
ration « acientiste » moderne! 

D'après tout cela, si l'on peut parier d'espace 
« qualifié », on pourra davantage encore parler de 
temps « qualifié n ; nous voulons dire par là qu'il doit 
y avoir dans le temps moins de déterminations quan- 



Posté par Boyaya 

sur mwww.ffiwa^ssaharo.contii 



' Les déterminations qualitaiii'es du temps 59 

titatives et plus de déterminations qualitatives que 
dans l'espace. Le « temps vide » n'a d'ailleurs pas 
plus d'existence effective que I'« espace vide », et 
l'on pourrait à ce propos répéter tout ce que nous 
avons dit en parlant de l'espace ; il n'y a pas plus de 
temps que d'espace en dehors de notre monde, et, 
dans celui-ci, le temps réalisé contient toujours des 
événements, aussi bien que l'espace réalisé contient 
toujours des corps. A certains égards, il y a comme 
une symétrie entre l'espace et le temps, dont on peut 
souvent parler ainsi d'une façon en quelque sorte 
parallèle ; mais cette symétrie, qui ne se retrouve 
pas à l'égard des autres conditions de l'existence 
corporelle, tient peut-être plus à leur côté qualita- 
tif qu'à leur côté quantitatif, comme tend à le mon- 
trer la dilîérence que nous avons indiquée entre la 
détermination de grandeurs spatiales et celle des 
grandeurs temporelles, et aussi l'absence, en ce qui 
concerne le temps, d'une science quantitative au 
même degré que l'est la géométrie pour l'espace. 
Par contre, dans l'ordre qualitatif, la symétrie se 
traduit d'une façon particulièrement remarquable 
par la correspondance qui existe entre le symbolisme 
spatial et le symbolisme temporel, et dont nous 
avons eu assez souvent ailleurs l'occasion de donner 
des exemples ; dès lors qu'il s'agit de symbolisme, 
en effet, il va de soi que c'est la considération de la 
qualité qui intervient essentiellement, et non pas 
celle de la quantité. 

Il est évident que les époques du temps sont dif- 
férenciées qualitativement par les événements qui 
s'y déroulent, de même que les portions de l'espace 
le sont par les corps qu'elles contiennent, et qu'on 
ne peut en aucune façon regarder comme réellement 
équivalentes des durées quantitativement égales, 
mais remplies par des séries d'événements tout à 



PosÉé par Bavava 

sur Mftftfiftr.ffiwaissahairo.corïii 



60 Le règne de la quanllté 

fait différentes ; il est même d'observation courante 
que Tégalité quantitative, dans l'appréciation men- 
tale de la durée, disparaît complètement devant la 
différence qualitative. Mais on dira peut-être que 
cette différence n'est pas inhérente à la durée elle- 
même, mais seulement à ce qui s'y passe; il faut 
donc se demander s'il n'y a pas au contraire, dans la 
détermination t[u alita tive des événements, quelque 
chose qui provient du temps lui-même ; et,^ à vrai 
dire, ne reconnaît-on pas au moins implicitement 
qu'il en est ainsi quand on parle par exemple, comme 
on le lait constamment même dans le langage ordi- 
naire, des conditions particulières de telle ou telle 
époque ? Cela paraît en somme plus manifeste encore 
pour le temps que pour l'espace, bien que, comme 
Dous l'avons expliqué, en ce qui concerne la situa- 
tion des corps, les éléments qualitatifs _ soient loin 
aussi d'être négligeables ; et même, si Fon vou- 
lait aller jusqu'au fond des choses, on pourrait dire 
qu'un corps quelcon<^ue ne peut pas plus être situé 
indifféremment en n'importe quel lieu qu'un événe- 
ment quelconque ne peut se produire indilTéremment 
à n'importe quelle époque ; mais ici la symétrie n'est 
pourtant pas parfaite, parce que la situation d'un 
corps dans l'espace est susceptible de varier par le 
fait du mouvement, tandis que celle d'un événement 
dans le temps est strictement déterminée et propre- 
ment « unique », si bien que la nature essentielle des 
événements apparaît comme beaucoup plus stric- 
tement liée au temps que celle des corps ne l'est à 
l'espace, ce qui confirme encore que le temps doit 
avoir en lui-même un caractère plus largement qua- 
litatif. 

La vérité est que le temps n'est pas quelque chose 
qui se déroule uniformément, et, par suite, sa repré- 
sentation géométrique par une ligne droite, telle 



Posté par Bo^va 

sur Mftftnftf.swa^smTïhairo.corïii 



Lies déterminations quaUtatives du temps 61 

que l'envisagent habituellement les mathématictens 
modernes, n'en donne qu'une idée entièrement faus- 
sée par excès de simplification ; nous verrons plus 
loin que la tendance à la simplification abusive est 
encore un des caractères de l'esprit moderne, et que 
d'ailleurs elle accompagne inévitablement la ten- 
dance à tout ramener h la quantité. La véritable 
représentation du temps est celle qui est fournie 
par la conception traditionnelle des cycles, concep- 
tion qui, bien entendu, est essentiellement celle d'un 
temps a qualifié » ; d'ailleurs, dès lors qu'il est ques- 
tion de représentation géométrique, qu'elle soit 
réalisée graphiquement ou simplement exprimée par 
la terminologie dont on fait usage, il est évident qu'il 
s'agit d'une application du symbolisme spatial, et 
ceci doit donner à penser qu'on pourra y trouver 
l'indication d'une certaine corrélation entre les déter- 
minations qualitatives du temps et celles de l'espace. 
C'est bien ce qui arrive en eflet ; pour l'espace, ces 
déterminations résident essentiellement dans les 
directions ; or la représentation cyclique établit 
précisément une correspondance entre les phases 
d'un cycle temporel et les directions de l'espace ; il 
sutlit, pour s'en convaincre, de considérer un exemple 
pris parmi les plus simples et les plus immédiatement. 
accessibles, celui du cycle annuel, qui joue, comme 
on le sait, un rôle très important dans le symbolisme 
traditionnel ^, et dans lequel les quatre saisons so«t 
mises en correspondance respective avec les quatre 
points cardinaux '. 

1. Ni>u9 noue bomeronE à laf^fK^Icr ici^ d'une part, la portée 
considËrablo du symbolisme du Zodiaque, surtout au point dt^ vue 
firopremcnt initiatique, et, d'autre pai-t, les applications directes 
d'ordre rituel auxquelles le déroutciuent du cycle annuel donne 
lieu dans la plupart des forrries traditionnelliïâ. 

2. I4ous tcnuiuj à luentionnci', au sujet des détci'minatîonE qua- 



Posté par Bo^va 

sur iwww.awasmahairo.corïii 



^ Le règne de la quantité 

Nous n'avons pas à donner ici un exposé plus ou 
moins cfimplet de la doctrine des cycles, bien que 
celle-ci soit naturellement impliquée au fond même 
de la présente étude ; pour rester dans les limites 
que nous devons nous imposer, nous nous contca- 
terons pour le moment de formuler quelques remar- 
ques ayant un rapport plus immédiat avec notre 
sujet envisagé dans son ensemble, nous réservant de 
faire appel par la suite à d'autres considérations 
relevant de la même doctrine. La première de ces 
remarques, c'est que non seulement chaque phase 
d'un cycle temporel, quel qu'il soit d'ailleurs, a sa 
qualité propre qui influe eut la détermination des 
événements, mais que même la vitesse avec laquelle 
ces événements se déroulent est quelque chose qui 
dépend aussi de ces phases, et qui, par conséquent, 
est d'ordre plus qualitatif que réellement quantitatif. 
Ainsi, quand on parle de cette vitesse des événements 
d&ns le temps, par analogie avec la vitesse d'un 
corps se déplaçant dans l'espace, il faut effectuer 
une certaine transposition de cette notion de vitesse, 
qui alors ne se laisse plus réduire à une expression 
quantitative comme celle qu'on donne de la vitesse 

litatîvcs de l'espace et an temps et àe. leurs correapondancea, un 
témoigna ^'6 qui u'bsI certes pas suspixt, car c'est celui d un orien- 
ta liste " officiel », M. Marcel Gbaket, qui a consaefé k ces notions 
traditionnelles toute une partie de son ouvrage intitulé La Pf.ns£e 
chinoise ; il va sans dire qu'il ne veut d'ailleurs voir dans tout ct^la 
que des singularités dont il s'efforce de donner une explication 
uniciuement « psychologique » et « Bociologic(ue », niais nous n avons 
Évidemment pas à nous préoccuper de cette interprétation exigée 
par les préjuj^ niodemea en {^>néral et universitaires en parti- 
culiKT, ot c'est la constatation du fait lui-môme qui nous importe 
seule ici ; à ce iioiut de vue, on peut trouver dans le livre dont il 
a'agit un tableau trapi>ant de l'antithèse qu'une civilisation ti-adi- 
tionncllii (et ™ci serait également vrai pour toute autre que la 
dvilLsation chinoise} préseuK; avec la civiliaation « quanlJtative » 
qui est celle de rOccidcnt moderne. 



Posté par Bo^va 

sur lAwwtf.swa^^ahairo.corïii 



Les déterminations qualitatives du temps 63 

proprement dite en mécanique. Ce que nous voulons 
dire, c'est que, suivant les différentes plia s es du 
cycle, des séries d'événements comparables entre dles 
ne s'y accomplissent pas dans des durées quanti- 
tativement égales ; cela apparaît surtout nettement 
quand il s'agit des grands cycles, d'ordre à la fois 
cosmique et humain, et on en trouve un des exem- 
ples les plus remarquables dans la proportion décrois- 
sante des durées respectives des quatre Ytigas dont 
rensenible forme le Manvantara ^, C'est précisément 
pour cette raison que les événements se déroulent 
actuellement avec une vitesse dont les époques anté- 
rieures n'offrent pas d'exemple, vitesse qui va sans 
cesse en s' accélérant et qui continuera à s'accélérer 
ainsi jusqu'à la fin du cycle ; il y a là comme une 
a contraction » progressive de la durée, dont la limite 
correspond au « point d'arrêt » auquel nous avons 
déjà fait allusion ; nous aurons plus tard à revenir 
spécialement sur ces considérations et à les expliquer 
plus complètement, 

La seconde remarque porte sur la direction des- 
cendante de la marche du cycle, en tant que celui-ci 
est envisagé comme l'expression chronologique d'un 
processus de manifestation qui implique un éloigne- 
ment graduel du principe ; mais nous en avons déjà 
parlé assez souvent pour nous dispenser d'y insister 
de nouveau. Si nous mentionnons encore ce point 
ici, c'est surtout parce que, en connexion avec ce 
qui vient d'Être dit, il donne lieu à une analogie spa- 
tiale assez digne d'intérêt : l'accroissement de la 

i. Oti sait que cette proportion cet celle des noiubres 4, 3» 2^ 1 , 
dont ]e totaJ doriïiK 10 pouf Vfi^îiËmLlK du «ycïie ; on sait aiiâsi que 
la dur6c lïicme de \s. vie humaine est regardée commti aïtant en 
décroissant d'un â^ â Faotre^ ce qui revient à dire que et^it^ vie 
s'écoiile avec une rapidité toujours croies ajnte du coiumencement 
dû cycle à sa fin. 



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64 - Le règne de la quantité 

vitesse des cvénements, à mesure qu'on approche 
de la fin du cycle, peut être comparée à l'accélération 
qui existe dans le mouvement de chute des corps 
pesants ; la marche de l'humanité actuelle ressemble 
véritablement à celle d'un mobile lancé sur une pente 
et allant d'autant plus ^dte qu'il est plus près du 
bas ; même si certaines réactions en sens contraire, 
dans la mesure où elles sont possibles, rendent \ea 
choses un peu plus complexes, ce n'en est pas moins 
là une image très exacte du mouvement cyclique 
pris dans sa généralité. 

Enfin, une troisiènie remarque est celle-ci ; la 
marche descendante de la manifestation, et paï" 
conséquent du cycle qui en est une expression, s' effec- 
tuant du pôle positif ou essentiel de l'existence vers 
son pôle négatif ou substantiel, il en résulte que 
toutes choses doivent prendre un aspect de moins 
en moins qualitatif et de plus en plus quantitatif ; 
et c'est pourquoi la dernière période du cycle doit 
tout particulièrement tendre à s'affirmer comme 
le « règne de la quantité ». Du reste, quand nous 
disons qu'il doit en être ainsi de toutes choses, nous 
ne l'entendons pas seulement de la façon dont elles 
sont envisagées au point de vue humain, mais aussi 
d'une modification réelle du « milieu » lui-même ; 
chaque période de l^histoire de l'hunianité répondant 
proprement à un « moment cosmique » déterminé, 
il doit nécessaiïement y avwr une corrélation cons- 
tante entre l'état même du monde, ou de ce qu'on 
appelle la « nature » au sens le plus usuel de ce mot, 
et plus spécialement de l'ensemble du milieu terrestre, 
et celui de l'humanité dont l'existence est évidem- 
ment conditionnée par ce milieu. Nous ajouterons 
que l'ignorance totale de ces modifications d'ordre 
cosmique n'est pas une des moindres causes de l'in- 
compréhension de la science profane vis-à-\'is de 



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Les déterminations qualitatives du temps 65 

tout ce qui se trouve en dehors de certaines limites ; 
n^e elle-même des conditions très spéciales de l'épo- 
que nctueUe, cette science est trop évidemment 
incapable de concevoir d'autres conditions différentes 
de celles-là, et même d'admettre simplement qu'il 
puisse en exister, et ainsi le point de vue mênie qui 
la définit établit dans le temps des « barrières » qu'il 
lui est aussi inipossible de fraiicliir qu'il est impos- 
sible à un myope de voir clairement au-delù d'une 
certaine distance ; et, en fait, la mentalité moderne 
et a scien liste » se caractérise bien efîcctivement, à 
tous égards, par une véritable « myopie întelîectuelle ». 
Les développements auxquels nous serons amené 
par la suite permettront de mieux comprendre ce 
que peuvent être ces modifications du milieu, aux- 
quelles nous ne pouvons faire présentement qu'une 
allusion d'ordre tout à fait général ; peut-être se 
rendra-t-oii compte par là que beaucoup de choses 
qui sont regardées aujourd'hui comme k fabuleuses » 
ne l'étaient nullement pour les anciens, et que même 
elles peuvent toujours ne l'être pas davantage pour 
ceux qui ont gardé, avec le dépôt de certaines connais- 
sances traditionnelles, les notions permettant de 
reconstituer la figure d'un <i monde perdu », aussi 
bien d'ailleurs que de prévoir ce que sera, tout au 
moins dans ses grands traits, ceDe d'un monde futur, 
car, en raison même des lois cycliques qui régissent 
la manifestation, le passé et l'avenir se correspondent 
analogiquement, si bien que, quoi qu'en puisse penser 
le vulgaire, de telles prévisions n'ont pas en réalité 
le moindre caractère « divinatoire w, mais reposent 
entièrement sur ce que nous avons appelé les déter- 
minations qualitatives du temps. 



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CHAPITRE VI 

Le principe â'individuation 



Nous pensons en avoir dit assfiz, en vue de ce que 
nous nous proposons, sur la nature de l'espace et 
du temps, mais il nous faut encore revenir à la « ma- 
tière » pour exaniiner une autre question dont nous 
n'avons rien dit jusqu'ici, et qui est susceptible de 
jeter quelque nouvelle lumière sur certains aspects 
du monde moderne. Les scolastiqucs considèrent 
la materiu comme constituant le principium iïuft- 
f'tduaiionis ; queUe est la raison de cette façon d'en- 
visager les choses, et jusqu'à quel point celle-ci est -elle 
justifiée? Pour bien comprendre ce dont il s'agit, 
il suffit en somme, sans sortir aucunement des limites 
de notre monde {car ici il n'est fait appel à aucun 
principe d'ordre transcendant par rapport à celui- 
ci), d'envisager la relation des individus à l'espèce : 
l'espèce, dans cette relation, est du côté de la « forme » 
ou de l'essence, et les individus, ou plus précisément 
ce qui les distingue à l'intérieur de l'espèce, du côté 
de la « matière » ou de la substance '. H n'y a pas lieu 

1, Il eon vient dn Bignalcr qu'il sp présente à ce propns une difïï- 
cullft !i« moins apparente : clans la hiifaitliie tlps geni-ce, si l'on 
considÈre la rplalion d'un ccrtiiin genre à un autre genre moina 
général qui f n eat uiio espÈcie, le premier joue le rôle de « maiièrc » 



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he. principe d^iiidifjiduation 67 

de s'en étonner, ^taiit donné ce que nous avons dit 
plus liatit sur le sens du mot etSoç, qui est à la fois 
la « forme » et ]'« espèce )>, et sur le caraetcre purement 
qualitatif de cette dernière ; mais il y a lieu de pré- 
ciser encore davantage, et aussi, tout d'abord, de 
dissiper certaines équivoques qui pourraient être 
causées par la terminologie. 

Nous avons déjà dit pourquoi le mot « matière » 
risque de donner lieu à des méprises ; le mot « forme )> 
peut s'y prêter peut-être encore plus facilement, car 
son sens habituel est totalement dilTércnt de celui 
qu'il a dans le langage scolastique ; dans ce sens, 
qui est celui, par exemple, où nous avons parlé précé- 
demment de la considération de la forme en géomé- 
trie, il faudrait, si l'on se servait de la terminologie 
scolastique, dire « figure » et non pas « forme » ; mais 
cela serait par trop contraire à 1 usage établi, dont 
on est bien forcé de tenir compte si l'on veut se faire 
comprendre, et c'est pourquoi, chaque fois que nous 
employons le mot « forme » sans référence spéciale à 
la scolastique, c'est dans son sens ordinaire que nous 
l'entendons. Il en est ainsi, notamment, quand nous 
disons que, parmi les conditions d'un état d'existence, 
c'est la forme qui caractérise proprement cet état 
comme individuel ; il va de soi, d'ailleurs, que cette 
forme, d'une façon générale, ne doit nullement être 
conçue comme revêtue d'un caractère spatial ; elle 
l'est seulement dans notre monde, parce qu'elle s'y 
combine avec une autre condition, l'espace, qui 
n'appartient proprement qu'au seul domaine de la 

et ïe BccoDd celui dt. tf forme » ; la relation semble donc, it pi-emière 
vue, êln appliquée ici en s^ns contre ire, mais, en réalité, elle n'cat 
[Nis comparable à iielle de T espéra et des iDdïvïdus ; eUe esL d^irl- 
leurs envisagée h un poinl de vne purement logique, comme c^lie 
d'un sujet et d'un attribut, le premier étant la désignation du genre 
et le second eell^ï de ta a dillérenee spéeifiqu& ^. 



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68 Le règne de ta quantité 

manifestation corporelle. Mais alors la question qui se 
pose est celle-ci : parmi les conditions de ce monde, 
n'est-ce pas la forme ainsi entendue, et non pas la 
« matière », ou, si l'on préfère, la quantité, qui repré- 
sente le véritable « principe d'individuatioii », puisque 
les individus sont tels en tant qu'ils sont conditionnés 
par elle ? Ce serait ne pas comprendre ce que les sco- 
lastiques veulent dire en fait quand ils parlent de 
« principe d' in divid nation » ; ils n'entendent^ aucur 
nement par là ce qui définit un état d'existence 
comme individuel, et même ceci se rattache à un 
ordre de considérations qu'ils semblent n'avoir jamais 
abordé ; d'ailleurs, à ce point de vue, l'espèce elle- 
même doit être regardée comme étant d'ordre indi- 
viduel, car elle n'est rien de transcendant par rap- 
port à l'état ainsi défini, et nous pouvons même 
ajouter que, suivant la représentation géométri- 
que des états d'existence que nous avons exposée 
ailleurs, toute la hiérarchie des genres doit être envi- 
sagée comme s' étendant horizontalement et non 
pas verticalement. 

La question du c principe d'individuatioii » est 
d'une portée beaucoup plus restreinte, et elle se réduit 
en (somme à celle-ci : les individus d'une même espèce 
participent tous d'une même nature, qui est pro- 
prement l'espèce même, et qui est également en 
chacun d'eux ; qu'est-ce qui fait que, malgré cette 
communauté de nature, ces individus sont des êtres 
distincts et même, pour mieux dire, séparés les_ uns 
des autres? Il est bien entendu qu'il ne s'agit ici des 
individus qu'en tant qu'ils appartiennent à l'espèce, 
indépendanunent de tout ce qu'il peut y avoir en 
eux sous d'autres rapports, de sorte qu'on pourrait 
encore formuler la question ainsi ; de quel ordre est 
la détermination qui s'ajoute à la nature spécifique 
pour faire des individus, dans l'espèce même, des 



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Le principe (T indiciduation 69 

êtres séparés ? C'est cette détermination que les sco- 
lastiqucs rapportent à la « matière », c'est-à-rfire au 
fond à la quantité, suivant leur définition de la mate' 
ria secunda de notre monde ; et ainsi m matière » ou 
quantité apparaît propremtïnt comme un principe 
de « séparativité )>, On peut d'ailleurs bien dire en 
elTet que la quantité est une détermination qui 
s'ajoute à l'espèce, puisque celle-ci est exclusivement 
qualitative, donc indépendante de la quantité, ce 
qui n'est pas le cas des individus, du fait même que 
ceux-ci sont « incorpores n ; et, à ce propos, il faut 
avoir 3e plus grand soin de remarquer que, contrai- 
rement à une opinion erronée qui n est que trop 
répandue chez les modernes, l'espèce ne doit en 
aucune façon être conçue comme une « collectivité », 
celle-ci n'étant rien d'autre qu'une somme arithmé- 
tique d'individus, c'est-à-dire, au contraire de l'es- 
pèce, quelque chose de tout quantitatif ; la confusion 
du général et du collectif est encore une conséquence 
de la tendance qui porte les modernes à ne voir en 
toutes choses que la quantité, tendance que nous 
retrouvons ainsi constamment au fond de toutes 
les conceptions caractéristiques de leur mentalité 
particulière. 

Nous arrivons maintenant à cette conclusion ; 
dans les individus, la quantité prédominera d'autant 
plus sur la qualité qu'ils seront plus proches d'être 
réduits à n'être, si l'on peut dire, que de simples 
individus, et qu'ils seront par là même plus séparés 
les uns des autres, ce qui, bien entendu, ne veut pas 
dire plus différenciés, car il y a aussi une différen- 
ciation qualitative, qui est proprement à l'inverse 
de cette différenciation toute quantitative qu'est 
la séparation dont il s'agit. Cette séparation fait seu- 
lement des individus autant d'« unités )> au sens infé-- 
rieur du mot, et de leur ensemble une pure multi- 



Posté par Bo^va 

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70 Le règne de ta quantité 

plicité quantitative ; à la limite, ces individus ne 
seraient plus que quelque chose de comparable aux 
prétendus « atomes » des physiciens, dépourvus de 
toute détermination qualitative ; et, quoique cette 
limite ne puisse jamais être atteinte en fait, tel est 
bien le sens dans lequel se dirige le monde actuel. 
Il n'y a qu'à jete.r un regard autour de soi pour cons- 
tater qu'on s'efforce partout de plus en plus de tout 
ramener à l'uniformité, qu'il s'agisse des hommes 
cux-mêm.es ou des choses au milieu desquelles ils 
vivent, et il est évident qu'un tel résultat ne peut 
être obtenu qu'en supprimant autant que possible 
toute distinction qualitative ; mais ce qui est encore 
bien digne de remarque, c'est que, par une étrange 
illusion, certains prennent volontiers cette <i unifor- 
misation s pour une a unification », alors qu'elle en 
représente exactement l'inverse en réalité, ce qui 
peut du reste paraître évident dès lors qu'elle impli- 
que une accentuation de plus en plus inarquée de la 
« séparativité ». La quantité, insistons-y, ne peut 
que séparer et non pas unir ; tout ce qui procède de 
la K matière » ne produit, sous des formes diverses, 
qu'antagonisme entre les <( unités )i fragmentaires 
qui sont à l'extrême opposé de la véritable unité, 
ou qui du moins y tendent de tout le poids d'une 
quantité qui n'est plus équilibrée par la qualité ; mais 
cette « uniformisation » constitue un aspect du monde 
moderne trop important, et en niême temps trop 
susceptible d'être faussement interprété, pour que 
nous n'y consacrions pas encore quelques autres 
développements. 



Praté par Bcryaiya 

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CHAPITRE VU 



L^uniformité contre Vunîté 



Si nous considérons l'ensembk; de ce doinaîne de 
nianifcslation qu'est notre monde, nous pouvons 
dire qnc, à mesure qu'elles s'éloignent de l'unité prin- 
cipielle, les existences y deviennent d'autant moins 
qualitatives et d'autant plus quantitatives ; en elïct, 
cette unité, qui contient sjiithétiquenient en elic- 
mcme toutes les déterminations qualitatives des 
possibilités de ce domaine, en est le pôle essentiel, 
tandis que le pôle substantiel, dont on s'approelie 
évidemment dans la même mesure qu'on s'éloigne 
de l'autre, est représenté par la quantité pure, avec 
l'indéfinie multiplicité « atomique « qu'elle implique, 
à l'exclusion de toute distinction autre que numé- 
rique entre ses éléments. Cet éloignement graduel 
de l'unité essentielle peut d'aQleurs être envisagé 
sous un dovible point de vue, en simultancilc et en 
succession ; nous voulons dire qu'on peut l'envisager, 
d'une part, dans la constitution des êtres manifestés, 
où ces degrés déterminent, pour les élcmerits qui 
y entrent ou les modalités qui leur correspondent, 
une sorte de hiérarchie, et, d'autre part, dans la 
marelle même de l'ensemble de la manifestation du 
commencement à la fin d'un cycle ; il va de soi que. 



Posté par Bo^va 



72 Le règne de la quantité 

ici, c'est au second de ces deux points de vue que 
nous devons nous référer plus particulièrement. Dans 
tous les cas, on pourrait, à cet égard, représenter 
géométriquement le domaine dont il s'agit par un 
triangle dont le sommet est le pôle essentiel, qui est 
qualité pure, tandis que la base est le pôle substantiel, 
c'est-à-dire, pour ce qui est de notre monde, Ja quan- 
tité pure, figurée par la multiplicité des points de 
cette base, en opposition avec le point uniqtic qu'est 
le sommet ; si l'on trace des parallèles à la base pour 
représenter les différents degrés de l'éloignement dont 
nous venons de paiicr, il est évident que la multi- 
plicité qui symbolise le qviantitatif y sera d'autant 
plus marquée qu'on s'éloignera davantage du som- 
met pour s'approcher de la base. Seulement, pour 
que le symbole soit aussi exact que possible, il fau- 
drait EVipposer que la base est indéfiniment éloignée 
du sommet, d'abord parce que ce domaine de mani- 
festation est véritablement indéfini lui-même, et 
ensuite pour que la multiplicité des points de la 
base soit pour ainsi dire portée à son maximum ; en 
outre, on indiquerait par là que cette base, c'est-à- 
dire la quantité pure, ne peut jamais être atteinte 
dans le cours du processus d« manifestation, bien 
que celui-ci y tende sans cesse de plus en plus, et que, 
à partir d'un certain niveau, le sommet, c'est-à-dire 
l'unité essentielle ou la qualité pure, soit en quelque 
sorte perdu de vue, ce qui correspond précisément 
à l'état actuel de notre monde. 

Nous disions tout à l'heure que, dans la quantité 
pure, les « unités m ne sont distinguées entre elles que 
numériquement, et en effet il n'y a là aucun autre 
rapport sous lequel elles puissent l'être ; mais c'est 
efïcctivement ce qui montre que cette quantité pure 
est véritablement et nécessairement au-dessous de 
toute existence manifestée. 11 y a lieu ici de faire 



Posté par Bcr^va 

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V uniformité contre Vunité 73 

apfxil à ce que Leibniz a appelé le « principe des 
indiscernables », en vertu duquel il ne ptiut exister 
nulle part deux êtres identiques, c'est-à-dire sem- 
blables entre eux sous tous les rapports ; c'est là, 
comme nous l'avons montré ailleurs, une conséquence 
immédiate de l'illimilation de la possibilité univer- 
selle, qui entraîne l'absence de toute répétition dans 
les possibilités particulières ; et l'on peut dire encore 
que deux êtres supposes identiques ne seraient pas 
vraiment deux, mais que, coïncidant en tout, ils ne 
seraient en réalité qu'un seul et même être ; mais 
précisément, pour que les êtres ne soient pas iden- 
tiques ou indiscernables, il faut qu'il y ait toujours 
entre eux qiielque difîérence qualitative, donc que 
leurs déterminations ne soient Jamais purement quan- 
titatives. C'est ce que Leibniz exprime en disant 
qu'il n'est jamais vrai que deux êtres, quels qu'ils 
soient, ne diffèrent que solo numéro, et (^ci, appliqué 
aux coips, vaut contre les conceptions « mécanistes » 
telles que celle de Descartes ; et il dit encore que, 
s'ils ne différaient pas qualitativement, k ce ne se- 
raient pas même des êtres », mais quelque chose de 
comparable aux portions, toutes semliîables entre 
elles, de l'espace et du temps homogènes, qui n'ont 
aucune existence réelle, mais sont seulement ce que 
les scolastiques appelaient erdia rationis. Remar- 
quons d'ailleurs, à ce propos, que lui-même ne semble 
pas avoir une idée suffisante de la vraie nature de 
l'espace et du temps, car, quand il définit simplement 
le premier comme un « ordre de coexistence » et le 
second comme un « ordre de succession », il ne les 
envisage qu'à un point de vue purement logique, 
qui les réduit précisément à des contenants homo- 
gènes sans aucune qualité, et par suite sans aucune 
existence eilective, et qui ainsi ne rend nullement 
compte de leur nature ontologique, nous voulons 



Posté par Bo^va 



74 he règne de la quantité 



dire de la natiirc réelle tle, l'espace et du teinps mani- 
festés dans notre monde, donc bien véritahlenicnt 
existaBts, en tant que conditions déteJiïiiBantes do 
ce mode spécial d'existence qui est propreinent l'exis- 
tcBce corj)orelle. 

J.a conclusion qui se dégage nettement de tout 
cela, e'est qiie l'uniformité, pour être possible, sup- 
poserait des êtres dépourvus de toutes qualités et 
réduits à n'être que de simples « unités » nuinériquesj 
et c'est aussi qu'une telle uuilorniité n'est jamais 
réalisatile en fait, mais que tous les efforts faits pour 
la réaliser, notamment dans le domaine humain, 
ne peuvent avoir pour résultat que do dépouiller 
plus ou moins complètement les êtres de leurs qualités 
propres, et ainsi de faire d'eux quelque chose qui 
ressemble autant qu'il est possible à de simples 
machines, car la machine, produit typique du monde 
moderne, est bien ce qui représente, au plus haut 
degré qu'on ait encore pu atteindre, la prédominance 
delà quantité sur la qualité. C'est bien à cela que 
tendent, au point de vue proi)rement social, les 
conceptions « démocratiques » et « égalitaires », 
pour lesquelles tous les individus sont équivalents 
entre eux, ce qui entraîne cette supposition absurde 
que tous doivent être également aptes à n'im- 
porte quoi ; cette « égalité » est une chose dont 
la nature n'offre aucun exemple, pour les raisons 
mêmes que nous venons d'indiquer, puisqu'elle ne 
sciait rien d'autre qu'une complète similitude entre 
les individus ; mais il est évident que, au nom de 
cette prétendue « égalité » qui est un des « idéaux » 
h rebours les plus cliers au monde moderne, on rend 
effectivement les individus aussi semblables entre 
eux que la nature le permet, et cela tout d'aboi'd 
en prétendant imposer à tous une éducation uni- 
forrnc. Il va de soi que, comme nialgrc tout on ne 



Posté par Bovaya 

sur iwtftTOtf.awas^'ahairo.corïii 



L'uniformité contre V unité 75 

peut pas supprimer entièrement la lUITcrcnce des 
aptitudes, cette éducation ne donnera pas pour tous 
exactement les mêmes résultats ; mais il n'est pour- 
tant que trop vrai que, si elle est incapable de donner 
à eertaiuB individus des qualités qu'ils n'ont pas, 
elle est par contre très susceptible d'étoufl'er chez 
les autres toutes les possibilités qui dépassent le 
niveau commun j c'est ainsi que le « nivellement » 
s'opère toujours par en bas, et d'ailleurs il ne peut 
pas s'opérer autrement, puisqu'il n'est lui-même 
qu'une expression de la tendance vers le bas, c'est-à- 
€lirc vers la quantité pure qui se situe plus bas que 
toute manifestation corporelle, non seulement au- 
dessous du degré occupé par les êtres vivants les 
plus rudimentaires, mais encore au-dessous de ce 
que nos contemporains sont convenus d'appeler la 
« matière brute », et qui pourtant, puisqu'il se mani- 
feste aux sens, est encore loin d'être entièrement 
dénué de toute qualité, 

L'Occidental moderne ne se contente d'ailleurs 
pas d'imposer cbez lui un tel gejire d.'éducation ; il 
veut aussi l'imposer aux autres, avec tout l'ensemble 
de ses habitudes mentales et corporelles, afin d'uni- 
formiser le monde entier, dont, en même temps, il 
uniformise aussi jusqu'à l'aspect «fxtérieur par la 
diffusion des produits de son industrie. La consé- 
quence, paradoxale en apparence seulement, c'est 
que le monde est d'autant moins « unifié », au sens 
réel de ce mot, qu'il devient ainsi plus uniformisé ; 
cela est tout naturel au fond, puisque le sens où il 
est entraîné est, comme nous l'avons déjà dit, celui 
oii la « séparativité » va en s'accentuant de pins en 
plus ; mais nous voyons apparaître ici le caractère 
« parodique » qui se rencontre si souvent dans tout 
ce qui est spécifiquement moderne. En eflet, tout 
en allant directement à l' encontre de la véritable 



Posté par Bovaya 



76 Le règne de la quantité 

unîté, puisqu'elle tend à réaliser ce qui en est le plus 
éloigné, cette uniformisation en présente comme une 
sorte de cane attire, et cela en raison du rapport ana- 
logique par lequel, comme nous l'avons indiqué dès 
le début, runité elle-même se reflète inversement 
dans les k unités » qui constituent la quantité pure. 
C'est cette inversion même qui nous permettait de 
parler tout à l'beure d*K idéal » à rebours, et l'on voit 
qu'il faut l'cB tendre effectivement dans un sens très 
précis ; ce n'est pas, d'ailleurs, que nous éprouvions 
si peu que ce soit le besoin do réhabiliter ce mot 
d*K idéal », qui sert à peu près indifFéremment à 
tout chez les modernes, et surtout à masquer Fah- 
sence de tout principe véritable, et dont on abuse 
tellement qu'il a fini par être complètement vide 
de sens ; mais du moins nous no pouvons nous empê- 
cher de remarquer que, suivant sa dérivation mêiïte, 
il devrait marquer une certaine tendance vers 
r «idée M entendue dans une acception plus ou moins 
platonicienne, c'est-à-dire en somme vers l'essence 
et vers le qualitatif, si vaguement qu'on le conçoive, 
sAoTS que le plus souvent, comme dans le cas dont ii 
s'agit ici, il est pris en fait pour désigner ce qui en 
est exactement le contraire. 

Nous disions qu'il y a tendance à uniformiser non 
seulement les individus humains, mais aussi les 
choses ; si les hommes de l'époque actuelle se vantent 
de modilier le nionde dans une mesure de plus en plus 
large, et si effectivement tout y devient de plus en 
plus « aitiflciel », c'est surtout dans ce sens qu'ils 
entendent le modifier, en faisant porter toute leur 
activité sur un domaine aussi strictement quanti- 
tatif qu'il est possible. Du reste, dès lors qu'on a 
voulu constituer une science toute quantitative, il 
est inévitable que les applications pratiques qu'on 
tire de cette science revêtent aussi le même caractère ; 



Posté par Bo^va 

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L'uniformité contre tunité 77 

ce sont ces applications dont l'enseiribie est désigné, 
,_jd!une façon générale, par le nom d' « industrie d, et 
l'on peut bien dire que l'industrie moderne repré- 
sente, à tous égards, le triomphe de la quantité, non 
seulement parce que ses procédés ne font appel qu'à 
des connaissances d'ordre quantitatif, et parce que 
les instrunients dont elle fait usage, c'est-à-dire 
proprement les machines, sont étahlis d'une façon 
telle que lefs considérations qualitatives y intervien- 
nent aussi peu que pt^siblo, et que les hommes qui 
les mettent en ceiivre sont réduits eux-niêmes k une 
activité toute mécanique, mais encore parce que, 
dans les productions mêmes de cette industrie, la 
qualité est entièrement sacrifiée à la quantité. Quel- 
ques remarques complémentaires sur ce sujet ne 
seront sans doute pas inutiles ; mais, avant <Vy arri- 
ver, nous poserons encore une question sur laquelle 
nous aurons à revenir par la suite : quoi qu'on pense 
de la valeur des résultats de l'action que l'homme 
moderne exerce sur le monde, c'est un fait, indépen- 
dant de toute appréciation, que cette action réussit 
et que, au moins dans une certaine mesure, elle 
aboutit aux fins qu'elle se propose ; si les hommes 
d'une autre époque avaient agi de la même façon 
{supposition d'ailleurs toute « théorique w et invrai- 
semblable en fait, étant données les différences men- 
tales existant entre ces hommes et ceux d'aujour- 
d'hui), les résultats obtenus auraient-ils été les 
mêmes? En d'autres termes, pour que le milieu ter- 
restre se prête à une telle action, ne faut-il pas qu'il 
y soit prédisposé en quelque sorte par les conditions 
cosmiques de la période cyclique où nous en sommes 
présentement, c'est-à-dire que, par rapport aux 
époques antérieures, il y ait dans la nature de ce 
milieu quelque chose de changé? Au point où nous 
en sommes de notre exposé, ii serait encore trop tôt 



Posté par Bo^va 

sur mfWAiw.ffiwa^sœTïhairo.corïii 



78 Le règne de la qiumtiié 

pour préciser la nature de ce rliangeiiient, et pour 
le earaotériser autrenieBt que comme devant être 
une sorte d'amoindrissement qualitatif, donnant 
plus (!e prise à tout ce qui est du ressort de la quan- 
tité ; mais ce que nous avons dit sur les dctermina- 
tfatia qaa/itatives du temps permet tout au moins 
d'en concevoir déjà la possibilité, et de comprendre 
que 1(^ modifications artificielles du monde, pour 
pouvoir se réaliser, doivent présupposer des modi- 
ficatioBS naturelles auxquelles elles ne font que 
correspondre et se conformer en quelque manière 
en vertu même de la corrélation qui existe cons- 
taiïmient, dans hi marche cyclique du temps, entre 
l'ordre cosmique et l'ordre liumain. 



Posié par Bo^va 



CHAPITRE Vm 

Métiers anciens et industrie moderne 



L'opposition qui existe entre ce qii' étaient les 
métiers anciens et ec qu'est l'industrie inoderne 
est encore, au fond, un cas particulier et eomme une 
application de l'opposition des deux points de vue' 
qualitatif et quantitatif, respectivement prédomi- 
nante dans les uns et dans l'autre. Pour s'en rendre 
compte, il n'est pas inutile de noter tout d'abord 
que la distinction entre les arts et les métiers, ou 
entre « artiste » et (t artisan », est elle-même quelque 
chose de spécifiquement moderne, eoinme si elle 
était née de la déviation et de la dégénères renée 
qui ont substitué, en toutes choses, la conception 
profane à la conception traditionnelle. Ifartifex, pour 
les anciens, c'est, irvdifféreinment, l'iiomme qui 
exerce un art ou un métier ; mais ce n'est, à vrai dire, 
ni l'artiste ni l'artisan au sens que ces mots ont au- 
jourd'hui (et encore celui d'« artisan « tend-jl de 
plus en plus à disparaître du langage contemporain) ; 
c'est quelque chose de plus que l'un et que l'autre, 
parce que, originairement tout au moins, son acti- 
vité est rattachée à des principes d'un ordre beau- 
coup plus profond. Si les métiers comprenaient ainsi 
en quelque manière les arts proprement dits, qui 



Posté par Bo^va 

sur wfwwtf.ffiwasfsîïhairo.corïii 



80 Le règne de la quaniilé 

ne s'en distinguaient par aiicon caractère essentiel, 
c'est donc qu'ils étaient de nature véritablement 
qualitative, car personne ne saurait se refuser à 
reconnaître une telle nature k Y art, par définition 
en quelque sorte ; seulement, à cause de cela mfimc, 
les modernes, dans la conception diminuée qu'ils 
se font de l'art, le relèguent dans une sorte de do- 
maine fermé, qui n'a plus aucun rapport avec le 
reste de l'activité Iiuniaine, c'est-à-dire avec tout ce 
qu'ils regardent comme constituant le « réel », au 
sens très grossier que ce terme a pour eux ; et ils vont 
même jusqu'à qualifier volontiers cet art, ainsi dé- 
pouillé de toute portée pratique, d'« activité de luxe », 
expression qui est bien vraiment caractéristique 
de ce qu'on pourrait, sans aucune exagération, 
appeliir la « sottise » de notre époque. 

Dans toute civilisation traditionnelle, comme nous 
l'avons déjà dit bien souvent, toute activité de 
l'homme, qtielle qu'elle soit, est toujotirs considérée 
coin me dérivant essentiellement des principes ; cela, 
qui est notamment vrai pour les sciences, l'est tout 
autant pour les arts et les métiers, et d'ailleurs il y a 
alors une étroite connexion entre ceux-ci et celles-là, 
car, suivant la formule posée en axiome fondamental 
par les constructeurs du Moyen Age, ars sine scienlin 
nihil, par quoi il faut naturellement entendre la 
science traditionnelle, et non point la science profane, 
dont l'application ne peut donner naissance à rien 
d'autre qu'à l'industrie moderne. Par ce rattache- 
ment aux principes, l'activité humaine est comme 
« transformée », pourrait-on dire, et, au lieu d'être 
réduite à ce qu'elle est en tant que simple manifes- 
tation extérieure {c;e qui est en somme le point de 
vue profane), elle est intégrée à la tradition et cons- 
titue, pour celui qui l'accomplit, un moyen de par- 
ticiper effectivement à celle-ci, ce qui revient à dire 



Posté par Bovaya 

sur mfWrtftf.îïwasfSBhairo.corïii 



Métiers anciemt el Industrie moderne 81 

qu'elle revêt un caractère proprement « sacré )> et 
K rituel », C'est pourquoi ob a pu dire que, dans une 
telle civilisation, (t chaque occupation est un sacer- 
doce » * ; pour éviter de donner à ce dernier terme 
une extension quelque peu impropre, sinon tout à 
fait abusive, nous dirions plutôt qu'elle possède en 
elle-même le caractère qui, lorsqu'on a fait une dis- 
tinction de K sacré"» et de « profane » qui n'existait 
aucunement à l'origine, n'a plus été conservé que 
par les seules fonctions sacerdotales. 

Pour se rendre compte de ce caractère « sacré » 
de l'activité humaine tout entière, mcme au simple 
point de vue extérieur on, si l'on veut, exotériquc, 
si l'on envisage, par exemple, une civilisation telle 
que la civilisation islamique, ou la civilisation chré- 
tienne du Moyen Age, rien n'est plus facile que de 
constater que les actes les plus otdinaircs de l'exis- 
tence y ont toujours quelque chose de m religieux », 
C'est que, là, la religion n'e.st point une chose res- 
treinte et étroitement hornée qui occupe une place 
à part, sans aucune influence effective sur tout le 
reste, comme elle l'est pour les Occidentaux mo- 
dernes (pour ceux du moins qui consentent encore à 
admettre une religion) ; au contraire, elle pénètre 
toute l'existence de l'être humain, ou, pour mieux 
dire, tout ce qui constitue <:ette existence, et en 
particulier la vie sociale proprement dite, se trouve 
comme englobé dans son domaine, si bien que, dans 
de telles conditions, il ne peut y avoir en réalité rien 
de « profane », sauf pour ceux qui, pour une raison 
ou pour une autre, sont en dehors de la tradition, 
et dont le cas ne représente alors qu'une simple 
anomalie. Ailleurs, où le nom de « religion » ne peut 
plus proprement s'appliquer à la forme de la çivi- 

1. A, M, lïotART, Let Cartes, Y- 27. 



Posté par Bo^ya 

sur iwMWtf.jtwasfspharo.corïD 



82 Le règne de la quantité 

lisation considérée, il n'y en a pae moins une légis- 
lation traditionnelle et « sacrée » (jui, tout en ayant 
des caractères différents, remplit exactement le 
lïicrne rôle ; ces considérations peuvent donc s'ap- 
pliquer à toute civilisation traditionnelle sans excep- 
tion. Mais il y a encore quelque chose de plus : si* 
nous passons de l'exoténsme à l'ésotcrisme (nous 
employons ici ces mots pour plus de commodité, 
bien qu'ils ne conviennent pas avec «ine égale rigueur 
à tous les cas), notis <:onstatons, très généralement, 
l'existence d'une initiation liée aux métiers et pre- 
nant ceux-ci pour base ou pour « support » *■ ; il faut 
donc que ces métiers soient encore susceptibles 
d'une signification supérieure et plus profonde, pour 
pouvoir effectivement fournir une voie d'accès au 
domaine initiatique, et c'est évidemment «ncore (!n 
raison de leur caractère essentiellement qualitatif 
qu'une telle chose est possible. 

Ce qui permet le mieux de ïs comprendre, c'est la 
notion de ce que la doctrine hindoue appelle swa- 
àkarma, notion toute q^ialitative elle-même, puis- 
qu'elle est celle de raccomplissemcnt par chaque 
Être d'une activité conforme à son essence ou à sa 
nature propre, et par là même éminemment conforme 
à r « ordre » [rila) au sens que nous avons déjà expli- 
qué ; et c'est aussi par cette même notion, ou plutôt 
par son alisence, que se marque nettement le défaut 
de la conception profane et moderne. Dans celle-ci, 
en effet, un homme peut adopter une profession quel- 
conque, et il peut même en changer k son gré, comme 

i Nous pouvons même roiin arquer que tout ce quî EuLstste 
ciLCOTG d'ûi^auisaiiùns auUieQliquF^iûeQt Initiatiques en Occident» 
dans quelque étitt de décadence qu'elles soient d'ailleurs acluci- 
Icnicut» n'a pas d'autre origine que celle-là \ Jcë initiation!^ appar- 
teiiant à d'autres c-ilégoriei^ y iint complètement disparu depuis 
longtemps* 



PoGÉé par Bovaya 

sur iwtftTOtf.awa^aharo.corïn 



Mélitirs anciens el industrie moderne 83 

si cette profession était quelque chose de pui-ement 
extérieur à lui, sans aucun lien réel avec ce qu'il est 
vraiment, avec ce qui fait qu'il est lui-même et non 
pas un autre. Dans la conception traditionnelle, au 
contraire, chacun doit normalement remplir la fonc- 
tion à laquelle il est destine pur sa nature incme, 
avec les aptitudes déterminées qu'elle implique 
essentiellement ^ ; et il ne peut en remplir une 
autre sans qu'il y ait là un grave désordre, qui aura 
sa répercussion sur toute l'organisation sociale dont 
il fait partie ; t)ien pl'is, si un tel désordre vient à se 
généraljser, il ku arrivera à avoir des effets sur le 
milieu cosmique lui-même, toutes choses étant liées 
entre elles par de rigoureuses correspondances. Sans 
iDsisler davantage pour le moment sur ce dernier 
point, qui pourrait encore trouver son application 
aux conditions de l'époque actuelle, nous résumerons 
ainsi ce qui vient d'être dit : dans la conception tra- 
ditionnelle, ce sont les qualités essentielles des êtres 
qui déterminent leur activité j dans la <:onception 
profane, au contraire, tm ne tient plus compte de ces 
qualités, les individus n'étant plus considérés que 
comme des u unités » interc h ange ailles et purement 
numériques. Cette dernière conception ne peut logi- 
quenient aboutir qu'à l'exercice d'une activité uni- 
qticment « mécanique », dans laquelle il ne subsiste 
plus rien de véjitabl émeut humain, et c'est bien là, 
en effet, ce que nous pouvons constater de nos jours ; 
il va de soi que ces métiers « mécaniques » des mo- 
dernes, qui constituent toute l'mdustrie proprement 
dite, et qui ne sont qu'un produit de la déviation 
profane, ne sauraient offrir aucune possibilité d'ordre 

1, II est à noter que le mot mcmo di? * fiicticr fj J*rtprès sa lîci'iva- 
iïon ét^Tuologiquc du latin mtnisterium, signifie proprement 
A fonction J^_ 



Posté par Bo^va 

sur lAniwiftî.awssfS'ahairo.corïii 



84 Le règne de la quantité 

initiatique, et qu'ils ne peuvent même être que des 
empêchements au dcveloppement de toute spiri- 
tualité ; à vrai dire, du icste, ils ne peuvent même 
pas être eonsidcrés comme d'authentiques métîerSj 
si l'on veut garder à ce mot la valeur que lui donne 
son sens traditionnel. 

Si le métier est quelque chose de l'homme même, 
et comme une manifestation ou une expansion de sa 
propre nature, il est facile de comprendre qu'il puisse 
servir de base à une initiation, et même qu'il soit, 
dans la généralité des cas, ce qu'il y a de mieux adapté 
à cette fin. En eflet, si l'initiation a essentiellement 
pour but de dépasser les possibilités de l'individu 
humain, il n'en est pas moins vrai qu'elle ne peut 
prendre pour point de départ que cet individu tel 
qu'il est, mais, bien entendu, en le prenant en quel- 
que sorte par son côte supérieur, c'est-à-dire en 
s' appuyant sur re qu'il y a en lui de pins proprement 
qualitatif ; de là la diversité des voies initiatiques, 
c'est-à-dire en somme des moyens mis en œuvre à 
titre de « supports », en conformité avec la différence 
des natures individuelles, cette différence interve- 
nant d'ailleurs d'autant moins, parla suite, que l'être 
avancera davantage dans sa voie et s'approchera 
ainsi du but qui est le même pour tous. Les moyens 
ainsi employés ne peuvent avoir d'efficacité que s'ils 
correspondent réellejncnt à la nature même des êtres 
auxquels ils s'appliquent ; et, conune il faut néces- 
sairement procéder du plus accessible au moins 
accessible, de l'extérieur à l'ititérieur, il est normal 
de les prendre dans l'activité par laquelle cette na- 
ture se manifeste au-dehors. Mais il va de soi tjue 
cette activité ne peut jouer un tel rôle qu'en tant 
qu'elle traduit effectivement la nature intérieure ; 
il y a donc là une véritable question de<( qualification », 
au sens initiatique de ce terme j et, dans des condi- 



Posté par Bavava 

sur wnftWtf.awa^sœTïhairo.corïii 



Métiers anciens et industrie moderne w 

tîoiis normales, cette « qualification » devrait être 
requise pour l'exerciee même du métier. Ceei touehe 
en même temps à la différence fondamentale qui 
sépare l'enseignement initiatique, et même plus 
généralement tout enseignement traditionnel, de 
l'enseignement profEine ; ce qni est simplement 
« appris » de l'extérieur est ici sans aucune valeur, 
quâle que soit d'ailleurs la quantité des notions 
ainsi accumulées (car, en cela aussi, le caractère 
quantitatif apparaît nettement dans le « savoir » 
profane) ; ce dont il s'agit, c'est d' « éveiller » les 
possibilités latentes que l'être porte en lui-même 
(et c'est là, an fond, la véritable signification de la 
K réminiscence » platonieieime) ^. 

On peut encore comprendre, par ces dernière? 
considérations, comment l'initiation, prenant ïe 
métier pour « support », ania en même temps, et 
inversement en quelque sorte, une répercnssion sur 
l'exercice de ce métier. L'être, en effet, ayant plei- 
nement réalisé les possibilités dont son activité pro- 
fessionnelle n'est qu'une expression extérieure, et 
possédant ainsi la connaissance effective de ce qui 
est le principe même de cette activité, accomplira 
dès lors consciemment ce qui n'était d'abord qu'une 
conséquence tout « instinctive » de sa nature ; et 
ainsi, si la connaissance initiatique est, pour lui, née 
du métier, celui-ci, à son tour, deviendra le champ 
d'application de cette connaissance, doiit il ne pourra 
plus être séparé. 11 y aura alors correspondance par- 
lEÙte entre l'intcricnr et l'extérieur, et l'œuvre pro- 
duite pourra être, non plus seulement l'expression 
à un degré quelconque et d'une façon pins on moins 
superfieielie, mais l'expression réellement adéquate 



1. N'oii iiotanunciit, à ce sujet, te Hém/ii de I'laiiin. 



Posté par Bo^ya 

sur wfww.ffiwassapharo.com 



86 Le régné de la quanlùê 

de celui qui l'aura conçue et exécutée, ce qui cousti- 
tuera le «chef-d'œuvre » au vi-ai sens de ce mot. 

On voit sans peine par là combien le véritable 
métier est loin de l'industrie moderne, au point que 
ce sont pour ainsi dire deux contraires, et combien 
il est malheureusement vrai, dans le « règne de la 
quantité », que le métier soit, wmme le disent vo- 
lontiers les partisans du « progrès », qui naturelle- 
ment s'en félicitent, une « chose du passé ». Dans le 
travail industriel, l'ouvrier n'a irien à mettre de lui- 
même, et on aurait même grand soin de l'en empêcher 
s'il pouvait en avoir la moindre velléité ; mais cela 
mênie est impossible, puisque toute son activité ne 
consiste qu'à faire mouvoir une machine, et que 
d'ailleurs il est rendu parfaitement incapable d'ini- 
tiative par la « formation » ou plutôt la déformation 
professioimello qu'il a reçue, qui est comme l'anti- 
thèse de l'ancien apprentissage, et qui n'a pour but 
que de lui apprendre à exécuter certains mouvements 
<( mécaniquement m et toujours de la même façon, 
sans avoir aucunement à en comprendre la raison 
ni à se préoccuper du résultat, car ce n'est pas lui, 
mais la machine, qui fabriquera en réalité l'objet ; 
ser\'îtDur de la machine, l'homme doit devenir ma- 
chine lui-même, et son travail n'a plus rien de vrai- 
ment humain, car n'implique plus la mise en œuvre 
d'aucune des qualités qui constituent proprement 
la nature humaine ^, Tout cela aboutit à ce qu'on 
est convenu d'appeler, dans le jargon actuel, la fa- 

1. On peut remarquer que la machine est, en un certain sens, le 
contraire de l'outil, et non point un outil « pertettionné n comme 
heaucoup se l'imaginent, cnr l'outii est en quelque sorte nu a pro- 
longcnjent s de l'bomme lui-même, tandis que la machine réduit 
cejui-cî â n'Être plug que son serviteur ; et, fil l'on a pu dire gus 
« l'outil engendra le métier », i! n'est pas moins vrai que la machine 
le tue ; les réactions inst.inctives des artisans contre les premières 
machines s'expliquent par ]â d'elles-mêmes. 



Posté par Bovava 

sur wnftWtf.ffiVfîTïiîïïhairo.com 



Métiers anciens et industrie moderne 87 

brication « en série », dont le but n'est que de produire 
la plus grande quantité d'objets possible, et des 
objets aussi exactement semblables que possible 
entre eux, et destinés à l'usage d'hommes que l'on 
suppose t€us semblables également ; c'est bien là le 
triomphe de la quantité, com.me nous le disions plus 
haut, et c'est aussi, et par là même, celui de l'uni- 
formité. Ces hommes réduits à de simples « unités » 
numériques, on veut les loger, noua ne dii'ons pas 
dans des maisons, car ce mot même serait impropre, 
mais dans des « ruches » dont les compartiments 
seront tous tracés sur le même modèle, et meublés 
avec CCS objets fabriqués « en série », de façon à faii-e 
disparaître, du milieu où ils vivront, toute différence 
qualitative ; il suiEt d'examiner les projets de cer- 
tains architectes contemporains (qui qualifient eux- 
mêmes ces demeures de « machines à habiter »} pour 
voir que nous n'exagérons rien ; que sont devenus 
en tout cela l'art et la science traditionnels des an- 
ciens constructeurs, et les règles rituelles présidant 
à l'établissement des cités et des édifices dans 
les _ civilisations normales ? Il serait inutile d'y 
insister davantage, car il faudrait être aveugle pour 
ne pas se rendre compte de l'abîme qui sépare de 
celles-ci la civilisation moderne, et tout le monde 
s'accordera sans doute à reconnaître combien la 
différence est grande ; seulement, ce que l'immense 
majorité des hommes actuels célèbre com^me un 
« progrès », c'est là précisément ce qui nous apparaît 
tout au contraire comme une profonde déchéance, 
car ce ne sont manifestement que les effets du moii- 
vement de chute, sans cesse accéléré, qui entraîne 
l'humanité moderne vers les « bas-fonds » où règne 
la quantité pure. 



Posté par Boyava 

sur iwtftTOW.awasmphairo.corïii 



CITAPITHE IX 

Le double sens de Vanonymat 



A propos de la conception traditionnelle des mé- 
tiers, quille fait qu'jiii avec ctlle des arts, nous devons 
encore signaler une autre question impoitante ; les 
<eu\Tes de l'art traditionnel, celles de l'art médiéval 
par exemple, sont généralement anonymes, et ce 
n'est iiicine que très récemment que, par un efiet de 
r « individualisnie n moderne, on a cherclié à ratta- 
cher les quelques noms conservés par l'histoire à des 
chefs-d'œuvre connus, si bien que ces « attributions » 
sont souvent fort hypothétiques. Cet anonymat est 
tout à l'opposé de la préo<;cupation constante qu'ont 
les artistes modernes d'affirmer et de faire coimaâtre 
avant tout leur individualité ; par contre, un obser- 
vateur superficiel pourrait penser qu'il est compa- 
rable au caractère également anonyme des produits 
de l'industrie actuelle, bien que ceux-ci ne soient 
assurément à aucun titre des « œuvTcs d'art » ; mais 
la vérité est tout autre, car, s'il y a cflectivemcnt 
anonymat dans les deux cas, c'est pour des raisons 
exactement contraires. Il en est de l'anonymat 
comme de beaucoup d'autres choses qui, du fait dfi 
l'analogie inversée, peuvent Être prises à la fois dans 
un sens supérieur et dans un sens inférieur : c'est 



Posté par Bo^ya 

sur mfwrtftf.îïwasmahairo.corïii 



Le double se.ns de V anonymat 89 

ainsi, par exemple, que, dans une organisation soeiale 
traditionnelle, un être peut être en delutrs des castes 
de deux façons, soit parce qn'il est au-dessus d'elles 
{ativarna)^ soit. parée qu'il est au-deesons {avarna), 
et il est évident que <;n sont là doux extrêmes opposés. 
D'une façon semblable, ceux des modernes qui se 
eonsidèrent comme en dehors de toute religion sont 
à l'extrême opposé des hommes qui, ayant pénétré 
l'unité principielle de toutes les traditions, ne sont 
plus liés exclusivcinenl à une forme traditionnelle 
partieulièi-e ^. Par rapport aux conditions de l'hu- 
manité norniale et en quelque sorte « moyenne », les 
uns sont en deçà, tandis que les autres sont au-delà ; 
on pourrait dire que les uns sont tombés dans 1' « in- 
frîi*huni.aiii », tandis que les autres se sont élevés 
au « supra-Jiumain ». Or, précisément, l'anonymat 
peut aussi caractériser à la fois V « infra-liumain » 
et le « supra-humain » : le premier cas est celui de 
l'anonymat moderne, anonymat qui est celui de la 
foule ou de la « masse » au sens où on l'entend au- 
jourd'hui {et ce mot tout quantitatif de « niasse » est 
encore bien significatif), et le second est celui de 
J'anonymat traditionnel dans se^ différentes appli- 
cations, y compris celle qui concerne les œuvres d'art. 
Pour bien eomprendre ceci, il faut faire appel aux 
principes doctrinaux qui sont communs à toutes les 
traditions : l'être qui a atteint un état supra -indi- 
viduel est, par là même, dégagé de toutes les condi- 
tions limitatives de l'individualité, c'est-à-dire qu'il 



1. C^iix-ci pourraient dire comme Mohyiddin ibn Ar^tlii : fl Moïl 
coïtir mt dcv<ïFiii câpM>le rie tiiute forme : il e£i un [>uturî^e pour 
les f^azelles cl un couvent pour les jrroine^ chrélieïis, et iiïi temple 
pour Ic^ idolefï, et la Kaabali du pèlerin, et la tahlc de lu Tftvrtth 
et le livre du QoFân. Je suis \^ reïigion de l*AiuoiiF, fjuelqut route . 
que |>rerLfLt;rjt SCS ch^uicaux : ma rcltçion et ma foi ^nt la vruie 
JnJigion. v 



Posté par Bo^va 

sur mfwrtftf.îïwaxsshairo.corïii 



90 Le règne de la quantité 

est au-delà des déterminations de « nom ni forme » 
(nâma-rûpa) qui constituent i'esscnce et la substance 
de cette individualité comme telle ; il est donc véri- 
tablement « anonyme », parce que, en lui, le « moi » 
s'est effacé et a complètement disparu devant ïe 
e Soi » 1. Ceux qui n'ont pas atteint effectivement 
un tel état doivent du moins, dans la mesure de leurs 
moyens, s'efforcer d'y parvenir, et par suite, dans la 
même mesure, leur activité devra imiter cet anony- 
mat et, pourrait-on dire, y participer en quelque 
sorte, ce (jui fournira d'ailleurs un « support » à leur 
réalisation spirituelle à venir. Cela est particuliè- 
rement visible dans les institutions monastiques, 
qu'il s'agisse du Christianisme ou du Bouddhisme, 
où ce qu'on pourrait appeler la « pratique » de l'ano- 
nymat se maintient toujours, même si le sens pro- 
tond en est trop souvent oublié ; mais il ne faudrait 
pas croire que le reflet de cet anonymat dans l'ordre 
social se borne à ce seul cas particulier, et ce serait 
iè se laisser illusionner pai- l'habitude de faire une 
distinction entre « sacré » et « profane », distinction 
qui, rcdisons-le encore, n'existe pas et n'a même 
aucun sens dans les sociétés strictement tradition- 
nelles. Ce que nous avons dit du caractère « rituel n 
qu'y revêt l'activité humabie tout entière l'explique 
suffisamment, et, en ce qui concerne notamment les 
métiers, nous avons vu que ce caractère y est tel 
qu'on a cru pouvoir parlera ce propos de« sacerdoce »; 
û n'y a donc rien d'étonnant à ce que l'anonymat y 
soit de règle, parce qu'il représente la véii table 
conformité à Y « ordre », que !' artifex doit s'appliquer 
à réalLser le plus parfaitement possible dans tout ce 
qu'il fait. 

1. Sur ce sujùt, vnir A. K. Coomaea3w/wmy, Akîmckatma : milf- 
nau^iting, dans The Nem Indian Aniiquarg, n" d'avril t940. 



Posté par Bo^ya 

sur iwtftWtf.fflwasfspharo.coFïii 



i^ doulîe sens de l'anonymal 91 

On pourrait soulever ià. une objection : puisque 
le métier doit être cod forme à la nature propre de 
celui qui l'exerce, l'œuvre produite, avons-nous dit, 
exprimera nécessairement cette nature, et elle pourra 
être regardée comme parfaite en son genre, ou comme 
consiit7iant un « chef-d'œuvre », quand elle l'expri- 
mera d'une façon adéquate ; or la natiire dont il 
s'agit est l'aspect essentiel de l'individualité, c'est-à- 
dîre ce qui est dcfmi par le « nom » ; n'y a-t-il pas là 
quelque chose qui semble aller directement à l'en- 
contre de l'anonymat ? Pour répondre à cela, il faut 
tout d'abord faire remarquer que, en dépit de toutes 
les fausses interprétations occidentales sur des ^no- 
tions tdles que celles de Mokslia et de Nirvana, 
l'extinction du a moi » n'est en aucune façon une 
annihilation de l'être, mais qu'elle implique, tout 
au contraire, comme une « sublimation » de ses possi- 
b dite s (sans quoi, notons -le en passant, l'idée même 
de « résurrection » n'aurait aucun sens) ; sans doute 
r arlifex qui est encore dans l'état individuel humain 
ne peut que tendre vers une telle « sublimation », 
mais le fait de garder l'anonymat sera précisément 
pour lui le signe de cette tendance « transforniante ». 
D'autre part, on peut dire encore que, par rapport 
à la société elle-même, ce n'est pas en tant qu'il est 
« un tel » que Y arlifex produit son œuvre, mais en 
tant qu'il remplit une certaine « fonction », d'ordre 
proprement k organique » et non pas c mécanique » 
(ceci marquant la différence fondamentale avec l'in- 
dustrie moderne), à laquelle il doit, dans son travail, 
s'identifier tout autant qu'd est possible ; et cette 
identification, en même temps qu'elle est le moyen 
de son « ascèse » propre, marque en quelque sorte la 
mesure de sa participation eîl'ective à l'organisation 
traditionnelle, puisque c'est par l'exercice même de 
Bon métier qu'il est incorporé à celle-ci et qu'il y 



Posté par Bo^va 

sur lAfiftWtf.ffiwa^ahairo.corïii 



yd Le règne de la quantité 

occupe la place qui convient proprement à sa nature. 
Ainsi, de qpielque façon qu'on envisage les choses, 
l'anonymat s'impose en quelque sorte normalement ; 
et, inême si tout ce qu'il implique en principe ne peut 
être efleetivemeiit réalise, il devra y avoir tout au 
moins un anonymat relatif, en ce sens que, là sni-tout 
où il y aura une initiation basée sur le métier, l'indi- 
vidualité profane ou « extérieure », désignée eonime 
V un tel, fils d'un tel » (nâma-golra), disparaîlia dans» 
tout ee, qui se rapporte à l'exercice de ec métier '. 

Si maintenant nous passons à l'autre extrême, 
celui qui est représenté par l'industrie moderne, 
nous voyons que l'ouvrier y est bien aussi anonyme, 
mais parce que ce qu'il produit n'exprime rien de 
liii-mÉme et n'est pas même véritablement so« 
œuvre, le rôle qu'il joue dans cette production étant 
purement « mécanique ». En somme, l'ouvrier comme 
tel n'a réellement pas de « nom », parce qu'il n'est, 
dans son travail, qu'une simple (f unité » numérique 
sans qualités propres, qui pouiTait être remplacée 
par toute autre « unité » équivalente, c'est- à -dire 
par un autre ouviier quelconque, sans qu'il y ait rien 
de cliangé dans le produit de ce travail ^ ; et ainsi, 

1. On c«>fininrendra ffitilrînK'nt par iâ pourquoi, dcins cL^d iuiti;*- 
tLoiii^ (ît uiolitr tcjl<% que le Cuimpa^noniiage, ît est inti^rdit^ Unit 
aussi binu que Jatis Ifs oj^i-ks r^ïli^Lcux, do dèsigiicv un iiKfivifJtii 
|>ar s<>n ni>m priif^^e ; Jl y u bien <?T^eorc un num, doti*: une iniïji'J- 
du^Eit^i mub c'est une individiiidjl^ déjà a transformée] », au inoiiiït 
virtuel lemeiit, par le tait rnôme de l'initial iim. 

2. H pounait seulement y aveir une difTi-rtince quantitativf, 
parce qu'un ouvriïT peut ti-availJer phis ou nioîns rapidern<ïnf qu^iiii 
autre (et cVit dana cette rapidité que «ïon^i^tc au tond touU* 
1' t< luibilctéi' qu'on demande de lui} i inaL^, uu point de vur quali- 
tatif, le produit tlu U'avuil serait toujom>s te mênict piii^^qu'il c^t 
détei'iïiiné, non pas par la Cf>nception inc'iitalc de l'ouvrinr, ni par 
Bon habilut^ mauuclTo à dotiricr ù eeïle-ci un^^ forme ext/Tteure, 
mais Liniqnenient par l'action de la ifi^cïiinf' <lonl :snii ivl*^ ae 
tionic H as:(Urcr Ir fonctionneinefii. 



Posté par Balaya 

sur iwwiftf.œwasfsshairo.corïii 



Le double sens de l'anonymat -^^^ 

comme nous le disions plus lisvt, son acti\ ili n a p\us 
vicn de proprement humain, in;»is, bien lou\ de tra- 
duire ou tout au moins de refléU'.r quelque cliosc de 
M supra-lmmain », eUc est au contraire réduite à 
r H infra-liumain », et die tend même vers le plus bas 
degré de celui-ci, c'est-à-dire vers une modalité aussi 
complètement quantitative qu'il est possible de la 
réiiliser dans le monde manifesté. Cette activité 
(t mécanique » de l'ouvrier ne Hiprcscnte d'ailleurs 
qu'un cas particulier {le plus typique qu'on puisse 
constater en fait dans l'état aetucl, parce que l'in- 
dustrie est le domaine où les conceptions modernes 
ont réussi à s'exprimer le plus complètement) de ce 
que le singulier k idéal » de nos contemporains vou- 
drait arriver à faire de tous les individus humains, 
et dans toutes les cireonstan<;es de leur existence ; 
c'est là une conséquence immédiate de la tendance 
dite K égalitaire », ou, en d'autres termes, de la ten- 
dance à l'uniformité, qui exige que ces individus ne 
soient traités que comme de simples « unités » numé- 
riques, réalisant ainsi 1' <t égalité » par en bas, puisque 
c'est là le seul sens où elle puisse être réalisée « à la 
limite », c'est-à-dire où il soit possible, sinon de l'at- 
teindre tout à fait (car elle est contraire, comnie nous 
l'avons vu, aux conditions mêmes de toute existence 
manifestée), du moins de s'en approcher de plus en 
plus et indéfiniment, jusqu'à ce qu'on soit parvenu 
au « point d'arrêt » qui marquera la fin du monde 

actuel. 

Si nous nous demandons ce que devient l'individu 
dans de telles conditions, nous voyons que, en raisoji 
de la prédominance toujours plus accentuée en lui 
de la quantité sur la qualité, il est pour ainsi dire 
réduit à son seul aspect substantiel, à celui que la 
doctrine hindoue appelle rûpa (et, en fait, il ne peut 
jamais perdre la forme, qui est ce qui définit l'indi- 



Posté par Bo^va 

sur MnftTOW.fflwasfspharo.coFïii 



94 Le règne de. la quantité 

vidwaiité comme telle, sans perdre par là même toute 
existence), ec qui revient à dire qu'il n'est plus guère 
que ce que le langage (Murant appellerait un « corps 
sans âme », et cela au sens le plus littéral de cette 
expression. Dans un tel individu, en effet, l'aspect 
qualitatif ou essentiel a presque entièrement disparu 
(nous disons presque, parce que Ja limite ne peut 
jamais être atteinte en réalité) ; et, eonime cet aspect 
est précit,cmerit celui qui est désigné comme nâriuj, 
cet individu n'a véritahlement plus de k nom » qui 
lui soit propre, parce qu'il est comme vidé des qualités 
que ce nom doit exprimer ; il est donc réellement 
« anonyme », mais au sens inférieur de ce mot. C'est 
là l'anonymat de la « masse » dont l'individu fait 
parlie et dans laquelle il se perd, « masse » qui n'est 
qu'une collection de semblables individus, tous consi- 
dérés comme autant d' « unités » arithmétiques pures 
et simples ; on peut bien compter de telles « imites », 
évaluant ainsi numériquement la collectivité qu'elles 
composent, et qui, par définition, n'est elle-même 
qu'une quantité ; mais on ne peut aucunement 
donner à chacune d'elles une dénomination impli- 
quant qu'elle se distingue des autres par quelque 
différence qualitative. 

Nous venons de dire que l'individu se perd dans 
la M masse », ou que du moins il tend de plus en plus 
à s'y perdre ; cette « confusion » dans la multiplicité 
quantitative correspond encore, par inversion, à la 
K fusion )) dans l'unité principielle. Dans celle-ci, l'être 
possède toute la plénitude de ses possibilités « trans- 
formées », si bien qu'on pourrait dire que lu distinc- 
tion, entendue au sens qualitatif, y est portée à son 
suprême degré, en même temps que toute séparation 
a disparu * ; dans la quantité pure, au conti'uire, la 

1. C'rst le sens de l'expression d'Eckhari. « tondu, mais non 



Posié par Bo^va 

Bur mwwtf.swasfffiaharo.corïii 



Le double sens de r anonymat 95 

séparation est à son maximum, puisque c'est là que 
réside le principe mêuie de iu « sépurulivité », et l'être 
est d'ailleurs éviflemmenl J'autunt plus « séparé » 
et plus enfermé en lui-même que ses possibilités sont 
plus étroitement limitées, c'est-à-dire que son 
aspect essentiel comporte moins de qualités ; mais, 
en même temps, puisqu'il est d'autant moins dis- 
tingue qualitativement au sein de la a masse », il tend 
bien -v éritahlement à s'y confondre. Ce mot de « con- 
fusifin » est ici d'autant mieux approprié qu'il évoque 
Tin distinction toute p<)tentielle du « chaos », et c'est 
bien de cela qu'il s'agit en effet, puisque l'individu 
tend à se rédubc à son seul aspect substantiel, c'est- 
à-dire à ce que les scolastiques appelleraient une 
« matière sans forme », où tout est en puissance et où 
rien n'est en acte, si Lien que le terme ultime, s il 
pouvait être atteint, serait une véritable « dissolution» 
de tout ce (ju'il y a de réalité positive dans l'indi- 
vidualité ; et, en raison mfime de l'extrême oppo- 
sition qui existe entre l'une et l'autre, cette confusion 
des êtres dans runitormitc apparaît comme une 
sinistre et h sataiiique a parodie de leur fusion dans 
ï 'unité. 



confomlii », que M. Coomaraswamy, Jana l'articlo inenlioiuié plus 
haut, ropprotlie tria justement de celui Ju terme eaiiscrit bhêdâ- 
JiJéda, « dÎBtiiittioii sans dJlYérencc u, c'c6t-ù-tlire sans scpaiotion. 



Posté par Bo^va 

sur iwtftwtf.fflwas^aharo.corïii 



CHAPITRE X 

Uillusion des statistiques 



Revenons maintenanl à la considération du point 
de vue plus proprerncnt « scientifique », tel que les 
modernes l'entendent ; ce point de vue se caractérise 
avant tout par la prétention de réduire toutes choses 
à la quantité, et de ne tenir aucun compte de ee qui 
ne s'y laisse pas réduire, de le regarder en quelque 
sorte comme inexistant ; on en est arrivé à penser et 
à dire couramment que tout ce qui ne peut pas être 
« chiffré », c'est-à-dire exprimé en termes purement 
quantitatifs, est par là même dépourvu de toute 
valeur « scientifique » ; et cette prétention ne s'ap- 
plique pas seulement à la k physique » au sens ordi- 
naire de ce mot, mais à tout l'ensemble des sciences 
admises « officiellement n de nos jours, ot, comme 
nous l'avons déjà vu, elle s'étend même jusqu'au 
domaine psychologique. Nous avons suflfisamnient 
expliqué, dans ce qui précède, que c'est là laisser 
échapper tout ce qu'il y a de véritablement essentiel, 
dans l'acception la plus stricte de ce terme, et que 
le « résidu » qui tombe seul sous les prises d'une telle 
science est tout à fait incapable d'expliquer quoi 
que ce soit en réalité ; mais nous insisterons encore 
quelque peu sur un aspect très caractéristique de cctic 



Posté par Bo^va 

sur wfwwtf.fflwa^^Kihairo.contii 



ViHusion des stalisliqucs 97 

science, qui montre d'une façon parliculiè rement 
nette comliien elle s'illusionne sur ce qu'il est pos- 
sible de tirer de simples évaluations numériques, 
et qui d'ailleurs se rattache assez, directement à tout 
ce que nous avons exposé en dernier lieu. 

En effet, la tendance à l'imifornùlc.qui s'applique 
flans le domaine « naturel » aussi bien que dans le 
domaine humain, conduit à admettre, et même à 
poser en quelque sorte en principe (nous devrions 
dire plutôt en « pseudo-principe »), qu'il existe des 
répétitions de phénomènes idenliques, ce qui, en 
vertu du k principe des indiscernables », n'est en 
réalité qu'une impossibilité pure et simple. Cette 
idée se tiaduit notamment par Tafliruiation courante 
que (( les mêmes causes produisent toujours les mêmes 
«fiels », ce qui, énoncé sous cette forme, est propre- 
ment absuïxle, car, en fait, il ne peut jamais y avoir 
ni les mêmes causes ni les mêmes ellets dans un ordre 
successif de manifestation ; et ne va-t-on pas^ même 
jusqu'à dire communément que « l'histoire se répète », 
alors que la vérité est qu'il y a seulement des corres- 
pondances analogiques entre certaines périodes et 
eJitre certains événements? Ce qu'il faudrait dire, 
c'est que des causes comparables entre elles sous 
certains rapports produisent des ell'els également 
comparables sous les mêmes rapports ; mais, à côté 
des ressemblances qui sont, si l'on veut, comme une 
identité partielle, il y a aussi toujours et nécessaire- 
ment des différences, du fait même que, par hypo- 
thèse, il s'agit de deux choses distinctes et non pas 
d'une -eule et même chose. Il est vrai que ces dilTé- 
rerices, par là même qu'elles sont des distinctions 
qualitatives, sont d'autant moindres que ce que l'on 
considère appartient h un degré plus bas de la mani- 
festation, et que, par conséquent, les ressemblances 
s'accentuent dans la même mesure, de sorte que, 



Posté par Bovaya 

sur iwwiftf.îïwasfSBhairo.corïii 



98 Le règne de la quantité 

dans certains cas, nne observation superficielle et 
incomplète ponrra faire croire à «ne sorte d'identité; 
mais, en rcEJit^;, les différences ne s'éliminent jamais 
complètement, sans quoi od serait au-dessous même 
de toute manifestation ; et, n'y eût- il même que 
celles qui résultent de l'influence des circonstances 
sans cesse changeantes de temps et de lieu, celles-là 
encore ne pourraient jamais ôtre entièrement négli- 
geables ; il est \Tai que, pour le comprendre, il faut 
se rendre compte que l'espace et le temps réels, con- 
trairement aux conceptions modernes, ne sont point 
seulement des contenants homogènes et des modes 
de la quantité pure et simple, mais qu'il y a aussi 
un aspect qualitatif des déterminations temporelles 
et spatiales. Quoi qu'il en soit, il est permis de se 
demander comment, en négligeant les dilîérenccs 
et CD se refusant en qucltpie sorte à les voir, on peut 
prétendre constituer une science « exacte » ; en fait 
et rigoureusement, il ne peut y avoir d'« exactes w 
que les mathématiques pures, parce qu'elles se rap- 
portent vraiment au domaine de la quantité, et tout 
le reste de la science moderne n'est et ne peut être, 
dans de telles conditions, qu'un tissu d'approxima- 
tions plus oti moins grossières, et cela non pas seule- 
ment dans les applications, où tout Je monde est bien 
obligé de reconnaître l' imperfection inévitable des 
moyens d'observation et de mesure, mais encore 
au point de vue tliéorique liii-rnêmc ; les supposi- 
tions irréalisables qui sont presque tout le fond de la 
mécanique « classique m, laquelle sert elle-même de 
base à toute la physique moderne, pourraient ici 
fournir une multitude d'exemples caractéristiques *. 

1, Où a-t-on jamaiK vu, par ftxempïr, vn « point matérieï p^^sant », 
un B solide partaitemcnt élastique », un r fil inextensible et sans 
peifj^ 1;. ftl aurTos o entités » non moinR imaginaires dont est rcniplie 
cette sicience considéiréc comnie " rationnelle » par extelkuee? 



Posté par Bovaya 

sur mwwtf.swas^'Qhairo.corïii 



L'iUusion des statlsUques 91) 

L'idée de fonder en quelque sorte une science sui- 
la répétition trahit encore une autre illusion d'ordi* 
quantitatif, celle (pii consiste à croire que la scuie 
accumulation d'un grand nombre de faits peut servir 
de « preuve » à une théorie ; il est pourtant évident, 
pour peu qu'on y réfléchisse, que les faits ^ d'un 
rnênie genre sont toujours en multitude indéfinie, 
de sorte qu'on ne peut jamais les constater tous, sans 
compter que les mêmes faits s'aeeordcnt générale- 
ment tout aussi bien avec plusieurs théories dilTé- 
rcntes. On dira que la constatation d'un plus grand 
nombre de faits donne tout au moins plus de k pro- 
babilité » à la théorie ; mais c'est là reconnaître qu'on 
ne peut jamais airiver de ectte façon à une certitude 
quelconque, donc que les conclusions qu'on énonce 
n'ont jamais rien d* « exact » ; et c'est aussi avouer 
le «iractère tout « empirique » de la science moderne, 
dont les partisans, par une étrange ironie, se plaisent 
pourtant à tax«r d* « empirisme » les connaissances 
des anciens, alors que c'est précisément tout le con- 
traire qui est vrai, car ces connaissances, dont ils 
ignorent totalement la véritable nature, partaient 
des principes et non point des constatations expé- 
rimentales, si bien qu'on pourrait dire que la science 
[«■ofane est construite exactement au rebours de la 
science traditionnelle. Encore, si insuffisant que soit 
r « empirisme » en lui-même, celui de cette science 
moderne est-il bien loin d'être intégral, puisqu'elle 
néglige ou écarte une partie considérable des données 
de l'expérience, toutes celles en sonune qui présen- 
tent »>i caractère proprement qualitatif; l'expé- 
rience sensible, pas plus que tout autre genre d'expé- 
rience, ne peut jamais porter sm' la quantité pure, 
et plus on s'approche de celle-ci, plus on s'éloigne 
par là même de la réalité qu'on prétend constater 
et expliquer ; et, en fait, il ne serait pas dilfwile de 



Posté par Bo^va 

sur mryww.fflwas^phairo.corïii 



100 Ijr règne de ht, quantité 

s'apercevoir que les théories les plus récentes sont 
aussi celles qui ont le moins fie rapport avec cette 
réalité, et qui la remplacent le plus volontiers par 
des V. conventions s, nous ne dirons pas entièi'enient 
ai'liiili'ajres (car une telle cltose n'est encore (ju'une 
impossibilité, et, pour faire une « convention » quel- 
conque, il faut nécessairement avoir quelque raison 
de la Taire), mais du moins aussi arbitraires que pos- 
silile, c'est-à-dire n'ayant en quelque sorte qu'im 
minimum de fondement dans la véritable nature des 
clioses. 

Nous disions tout h l'iieure que la scienee modtîrne, 
par là même qu'elle veut être toute quantitative, 
se refuse à tenir compte des différences entre les 
faits particuliers jusque dans les cas où ces diffé- 
rences sont le plus accentuées, et qui sont naturel- 
lement ceux où les éléments qualitatifs ont une plus 
grande prédominance sur les cléments quantitatifs ; 
et l'on pourrait dire que c'est là surtout que la partie 
la plus considérable de la réalité lui échappe, et que 
l'aspect partiel et inférieur de la véritjé qu'elle peut 
saisir malgré tout (parée que l'erreur totale ne 
saurait avoir d'autre sens que celui d'une négation 
pure cl simple) se trouve dès lors réduit à presque 
rien. Il en est surtout ainsi quand on en arrive à 
la considération des faits d'ordre humain, car ils 
sont les plus liauteincnl qualitatifs de tous ceux que 
cette science entend comprendre dans son domaine, 
et pourtant elle s'efforce de les traiter exactement 
comme les autres, comme ceux qu'elle rapporte non 
seulement à la « matière organisée », mais même à la 
« matière brute », car elle n'a au fond qu'une seule 
méthode qu'elle applique uniformémt-jit aux objets 
les plus différents, précisément parce que, en raison 
même de son point de vue spécial, elle est incapable 
de voir ce qui en constitue les différences essentielles. 



Posté par Bovaya 

sur mwwtf.awas^Qharo.conri 



L'iUuswn des statistiques 101 

Aussi est-ce dans oet ordre humaîii, qu'il s'agisse 
d'histoire, de k sociologie », de « psydiologie » ou de 
tout autre genre d'études qu'on voudra supposer, 
qu'apparaît le plus complfclcmenl le caractère lalla- 
cieux des c statistiques » auxquelles les moderucs 
attribuent une si grande importance ; là comme par- 
tout ailleurs, ces statistiques ne consistent, au fond, 
qu'à compter un plus ou moins grand nombre de 
faits que l'on suppose tous entièrement seuiblables 
entre eux, sans quoi leur addition même ne signai fie- 
rait rien ; et il est évident qu'on n'obtient ainsi qu une 
image d'autant plus déformée de la réalité que les 
faits dont il s'agit ne sont effectivement semblables 
ou comparables que dans une moindre mesure, c'est- 
à-dire que l'importance et la complexité dcs_ éléments 
qualitatifs qu'ils impliquent sont plus considér ailles. 
Seulement, en étalant ainsi des chiiïres et des calculs, 
on se donne à soi-même, tout autant qu'on vise k 
donner aux autres, une certaine illiLsion d'« exacti- 
tude B qu'on pourrait qualifier de c pseudo-mathé- 
matique » ; mais, en fait, sans même s'en apercevoir 
et en vertu d'idées préconçues, on tire indifférenuiient 
de CCS chiffres à peu près tout ce qu'on veut, tellcmeDt 
ils sont dépourvus de signification par eux-mêmes ; 
la preuve en est que les mêmes statistiques, entre les 
mains de plusieurs savants pourtant adonnés à la 
même « spécialité », donnent souvent lieu, suivant 
leurs théories respectives, à des conclusions tout à fait 
différentes, pour ne pas dire même parfois diamétra- 
lement opposées. Dans ces conditions, les sciences soi- 
disant H exactes » des modernes, en tant qu'elles font 
intervenir les statistiques et qii' elles vont même 
jusqu'à prétendre en tirer des prévisions pour 1 ave- 
nir (toujours en consé<iucnce de l'identité supposée 
de tous les faits envisagés, qu'ils soient passés ou 
futurs), ne sont en réalité rien de plus que de simples 



Posté par Bo^va 

sur mfwnftf.swa^^nharo.contii 



102 Le règne de la quantité 

soiences « conjecturales », suivant l'expression qii'fîTn- 
ploiciit volontiers (en quoi ils recoiuiaisscnl d'ailleurs 
plus franchtmiMit que bien d'autres ce qu'il en est) 
les promoteurs d'une certaine astrologie moderne dite 
<i scientifique », qui n'a as>(:i'cinent que des rapports 
très viigucs et très lointains, si même elle en a encore 
autrement que par la terminologie, avec la vesntable 
astrologie traditionnelle des anciens, aujourd'hui tout 
aussi entièrement perdue que les autres connaissances 
du même ordre ; cette k nno-astrologic », précisément, 
fait aussi un grand usage des statistiques dans ses 
eiiorls pour s'établir k empiriquement » et sans se rat- 
tacher à aucim principe, et elles y tiennent même une 
place prépondérante ; c'est pour cette raison même 
qu'on croit pouvoir la décorer de l'épithète de « scien- 
tifique » (ce qui implique d'ailleurs qu'on refuse ce 
caractère à la véritable astrologie, ainsi qu'à toutes les 
sciences traditionnelles constituées d'une façon simi- 
laire), et cela est encore bien significatif et bien earac- 
téris tique de la mentalité moderne. 

La supposition d'une identité entre les faits qui 
ne sont en réalité que dii même genre, c'esl-à-dirc 
eoniparables soiis certains rapports seulement, en 
même teinps qu'elle eontrii>;!e, eommt! nous venons 
de l'expliquer, à donner l'illusion d'uue science 
M exacte », satisfait aussi le besoin de simplilication 
excessive qui est encore un autre caractère assez 
fiappant de la mentalité moderne, à tel point qu'on 
pourrait, sans y mettre aucune intention ironique, 
qualifier proprement celle-ci des simpliste», tant dans 
SOS conceptions « scientifiques » que dans toutes ses 
antres manifestations. Tout eela se tient d'ailleurs, 
et ec besoin de simplification acconipagnc ncccssai- 
renient la tendance à tout réduire au quantitatif et 
ÎR reufoiTt! encore, car, évidtimment, il ne saurait y 
avoir rien rie plus simple; que la quantité ; si l'on 



Posté par Bovaya 

sur wrawiftf.ffiwastaphairo.corïii 



1/iUusion des sUdistîques iOr> 

tcussissaîl à dépouiller lintïorrmonl. un Pire ou uiic 
i'hose de ses qualités propics, le «résidu» qu'on tiblÎMi- 
lîrail prés enterait assurôirienr, le maximum ôe siiu- 
plicité ; et, i la limite, celle extrême simplicité serait 
celle qui ne peut appartenir qu'à la qijt*utité pure, 
c'est-à-dire celle des « unités «, toutes Sicmblables 
entre elles, <]ui coDstitucnt la ruultip licite numérique ; 
mais ceci est assez impoiiaiit pour appeler eneort) 
quelques antres réflexions. 



Posté par Bovaya 

Bur lAWOTftf.fflWESjffiQhairo.corïii 



CHAPITRE XI 

Unité et « simplicité » 



Le hesoîn de simplification, en ce qu'il a d'illégi- 
time et d'abusif, est, venons-nous de dire, un trait 
distinctil de la mentalité moderne ; c'est en vertu de 
ce besoin, appliqué au domaine scientifique, que 
certains philosophes ont été jusqu'à poser, comme 
une sorte de (t pseudo-principe » logique, l'atTirmation 
que « la nature agit toujours par les voies les plus 
simples ». Ce n'est là qu'un postulat tout gratuit, car 
on ne voit pas ce qui pourrait obliger la nature à agir 
effectivement ainsi et non autrement ; bien d'autres 
conditions que celle de la simplicité peuvent interve- 
nir dans ses opérations et l'emporter sur celle-là, de 
façon à la déterminer à agir par des voies qui, à notre 
point de vue du moins, apparaîtront souvent comme 
fort compliquées. A la vérité, ce « p s eu do -principe » 
n'est rien de plus qu'un vceu exprimé par une sorte 
de « paresse mentale » : on souhaite que les choses 
soient aussi simples que possible, parce que, si elles 
Tétaient en effet, elles seraient par là même d'autant 
plus faciles à comprendre ; et, d'ailleurs, cela s'ac- 
corde hieti avec la conception toute moderne et pro- 
fane d'une science qui doit être « à la portée de tout 
le monde », ce qui n'est manifestement possible que 



Posté par Bctya^ 

sur lArawMw.swaMîTîhairo.conni 



Vnîtê et « simplicité » lOj 

si elle est sîmple jusqu'à en être « enfantine », et si 
toute considération d'ordre supérieur ou réellement 
profond en est rigoureusement exclue. 

Déjà, un peu avant le début des temps modernes 
proprement dits, on trouve comme une première 
trace de cet état d'esprit exprimée par l'adage sco- 
lastique : « eraia non sunt multiplicanda prsster neces- 
sitatem » ' ; s'il ne s'agit que de « spéculations » tout 
hypothétiques, nous le voulons bien, mais alors cela 
ne présente aucun intérêt ; ou, du moins, ce n'est que 
dans le seul domaine des mathématiques pures que 
l'homme peut valablement se borner à opérer sui- 
des constructions mentales sans avoir à les comparer 
à quoi que ce soit d'autre, et, s'il peut alors « simpli- 
fier » à son gTé, c'est parce qu'il n'a aïïaire qu à la 
quantité, dont les combinaisons, en timt qu on la 
suppose réduite à elle-même, ne sont pomt comprises 
dans l'ordre effectif de la manifestation. Par contre, 
dès qu'on a à tenir compte de certaines constatations 
de fait, il en va tout autrement, et l'on est bien force 
de reconnaître que souvent la « nature » elle-même 
semble vraiment s'ingénier à multiplier les êtres prê- 
ter neeessUatem ; quelle satisfaction logique 1 homme 
peut-il bien éprouver, par exemple, à constater la 
multitude et la variété prodigieuses des espèces ani- 
males et végétales dont les représentants vivent 
autour de lui ? Assurément, cela est fort loin de la 
simplicité postulée par les philosophes qui voudraient 

1 Cet adage, «inime celui suivant lequel « fw'/nl ïrt ininnacdti 
gu«d non prias fue.it in s*nm », premier; formulation de ec qm 
Lvait s'appeler plus tard le . sensualisme ». est de ceux qu on ne 
peut rapiiîter à aucun auteur défini, et U est vraiBcmblahle qu .Ib 
Wpparlieunent qu'à la période de déeadenee de la Ècolast-que 
c'esl^^-dire à unf Époque q«i, en lait et malK^ la « chronologie . 
L^nle, e«t moinsTfin du Moyen Age que le f^ut même des 
Temps modernes, si, eonune nous 1 avons expliqué ailleurs, U isna 
faire remonter «e ijèbut jusqu'au xiv* siècle. 



Posté par Boyava 

sur iwwntf.awsœ^pharo.corïD 



106 Le règne de la quantité 

plier la réalité à la commodité de leur propre compré- 
hension et de celle de la « moyenne » de leurs sembla- 
bles ; et, s'il en est ainsi dans le monde corporel, qui 
n'est pourtant qu'un domaine d'existence très limité, 
combien, à plus forte raison, ne doit-il pas en être de 
même dans les autres mondes, et cela, pourrait- on 
dire, dans des proportions encore indéfiniment agran- 
dies ^? D'aiUeurs, pour couper court à toute discus- 
sioiï là-dessus, il suffit de rappeler que, comme nous 
l'avons expliqué ailleurs, tout ce qui est possible est 
par là même réel dans son ordre et selon son mode 
propre, et que, la possibilité universelle étant néces- 
sairement infinie, il y a place en elle pour toutce qui 
n'est pas une impossibilité pure et simple ; mais, pré- 
cisément, n'est-ce pas encore le même besoin de 
simplification abusive qui pousse les philosophes, 
pour constituer leurs a systèmes », à vouloir toujours 
limiter d'une façon ou d'une autre la possibilité uni- 
verselle ' ? 

Ce qui est particulièrement curieux, c'est <jue la 
tendance à la simplicité ainsi entendue, aussi bien 

i. On poïirrait opposer h cet égard, â l'adage acolaetïque de la 
d^cadencû, lea conceptions de saînt Thomaa d'Aqum lui-même 
sur k Riotide angÊlique, * ubi onine individuuui e^ sp&cîes infîma », 
c'est-à-dire que les diftérenccj entre les anges ne sont pas l'analogue 
deB ff difffircncoa individuellea s dîins notre monde (le terme iwîï- 
iHduum hiï-mÊme est donc impropre ici en réalité, et il &*agii eiîeo- 
tivcmont d'états supra-individut-îs), mais cduî des = difTÉrcnces 
spécifiques » ; Is raison vérital>le en est que chaque ange représente 
en q"uelque sorte l'expression d'un attribut divin, comme on le voit 
d'ailleurs clairement par la constitution des noms dans Tangélnlogie 
hébraïque. 

'i. C'est pourquoi Leibniz di^t que k tout eystÈme e9t vrai en 
ce qu'il affirme et faux en ce qu'il nie », c'est-â^ire qu'il contient 
une part de vérité proportionnelle à ce qu'il admet de ré» lit! posi- 
tive, et une part d'erreur correspondant i œ qu'il exclut de cette 
même réalité ; mais il convient d'ajouter que c'est justement le 
c6té négatif ou limitatit qui constitue proprement le i système » 
comme tel. 



Posté par Bo^va 

sur wfwnftr.ffiwïï^aharo.corïii 



Vnùé et a simplicité » 107 

que la tendance à l'uniformité qui In» est en quelque 
sorte parall^e, est prise, par ceux qui en sont aflectés, 
pour un efïort d'<( unification » ; naais c'est là propre- 
ment une « unification » à rebours, comme tout ce qui 
est dirigé vers le domaine de la quantité pure ou vers 
le pôle substantiel et inférieur de Texistence, et nous 
retrouvons encore ici cette sorte de caricature de 
l'unité que nous avons eue déjà à envisager à d'autre* 
points de vue. Si l'unité véritable peut aussi être dite 
« simple », c'est en un sens tout différent de celui-là, 
et seulement en ce qu'elle est essentiellement indivi- 
sible, ce qui exclut nécessairement toute « composi- 
tion '» et implique qu'elle ne saurait aucunement être 
conçue comme formée de parties quelconques ; il y a 
d'ailleurs aussi comme une parodie de cette indivisi- 
bilité dans celle que certains philosophes et physiciens 
attribuent à leurs « atomes », sans s'apercevoir qu'elle 
est incompatible avec la nature corporelle, car, l'éten- 
due étant indéfiniment divisible, un corps, qui est 
quelque chose d'étendu par définition même, est 
forcément toujours composé de parties, et, si petit 
qu'il soit ou qu'on veuiUe le supposer, cela n'y change 
rien, de sorte que la notion de corpuscules indivisibles 
est contradictoire en elle-même ; mais, évidemm^ent, 
une telle notion s'accorde bien avec la recherche d'une 
simplicité poussée si loin qu'elle ne peut plus corres- 
pondre à la moindre réalité. 

D'autre part, si l'unité principielle est absolument 
indivisible, elle n'en est pas moins, pourrait-on du^, 
d'une extrême complexité, puisqu'elle contient «émi- 
nemment » tout ce qui, en descendant pour ainsi dire 
aux degrés inférieurs, constitue 3'essence ou le côté 
qualitatif des êtres manifestés ; il suffit de se reporter 
à ce que nous avons expliqué plus haut sur le vérita- 
ble sens où doit être entendue l'u extinction du moi » 
pour comprendre que c'est là que toute qualité «trans- 



Posté par Bo^ya 



108 Le régiie de la quantîlé 

lormcc » SG Vrouvc dans sa pM^iturtc, et que la 
dislincttoii, aflranoliie de toute limitation « scjiiii'iw 
tive », y est v<îritablem(!nt portée à son suprême degré. 
Dès qu'on (sntre dans l'exist«noe manif(;stée, la limi- 
tation appju'aît sons la forme des condit»)ns mêm<;s 
qui déterininetït cfiaque état ou chaque mode de 
manifcslation ; quand on descend à des niveaux de 
plus en plus bas de cette existence, la limitation 
devient de plus en plus étroite, et les possibilités inhé- 
rentes à la iiaturj! des êtres sont de phi s en plus res- 
treintes, ce qui revient à dire que l'essence de ces êtres 
va en se simpli/iant dans la même mesure ; et cette 
sinipliJiealion se poursuit ainsi giaduellcnient jus- 
qu'au dessous de l'existence même, e'est-à-dirc jus- 
qu'au domaine d(! la quantité pure, oft elle est linale- 
iiieiit portée à son maximum par la suppression 
complète de toute détennînation qualitative. 

On voit parla que la simplilication suit strietement 
la inarefie descendante qui, dans le langage actuel 
inspiré du « duahsme » cartésien, serait décrite comme 
allant de r« esprit » vers la m matière » ; si inadéquats 
que soient ces deux termes comme substituts de ceux 
d'« essence » et de « substance », il n'est peut-être pas 
inutile de les employer ici pour nous faire mieux 
comprendre. l'^n effet, il n'en est que plus extraor- 
dinaire qu'on veuille appliquer cette simplification 
à ce qui se rapporte au domaine « spirituel » lui-même, 
ou du moins à ce qu'on est encore capable d'en conce- 
voir, en l'étendant aux conceptions religieuses tout 
aussi bien qu'aux conceptions philosophiques et 
scientifiques ; l'exemple ic plus typique est ici celui 
du Protestantisme, où cette simplification se traduit 
à la fois par la suppression presque complète des rites 
et par la prédominance accordée à la morale sur la 
doctrine, cette dernière étant, elle aussi, de plus en 
plus simplihée et amoindrie jusqu'à ce qu'elle se 



Posté par Bo^ya 

Bur mwwtf.awasmahairo.corïii 



Unilé et a simplicité » 109 

réduise b presque rien, à quelques formules rudimcn- 
taires que chacun peut entendre comme bon lui 
semble ; et le Protestantisme, sous ses formes mul- 
tiples, est d'ailleurs la seule production reliffieuse de 
J' esprit moderne, alors que celui-ci n'en était pas 
eticore arrivé à rejeter toute religion, mais que pour- 
trmt il s'y acheminait déjà en vertu des tendances 
an titraditionii elles qui lui sont inhérentes et qui 
m Ame le constituent proprement, A la limite de cette 
« évolution », comme on dirait aujourd'Jvui, la religion 
est rcniplaciîe par la « religiosité », c'cst-à-divc par 
une vague sentimfintalité sans aucune portée réelle ; 
c'est là ce qu'on se plaît à considérer comme un 
« progrès », et ce qui montre bien comment, pour la 
mentalité moderne, tous les rapports normaux sont 
renverses, c'est qu'on veut y voir une « spjri tu ali sa- 
li on » de la religion, comme si ]'« espvil » n'était qu'un 
cadre vide ou un « idéal » aussi nélmleiix qu'insigni- 
fiaïit ; c'est ce que certains de nos couf.omporains 
appellent encore une « religion épurée s, et elle l'est 
en effet tellement qu'elle se trouve vidée de tout 
contenu positif et n'a plus le ni oindre rapport avec 
une réalité quelconque! 

Ce qui mérite encore d'être noté, c'est que tous les 
soi-disant « réformateurs » alHclient constamment 
la prétention de revenir à unu « sinqjiicité primitive » 
qui n'a sans doute jamais existé que dans leur imagi- 
nation ; ce n'est peut-être là qu'un ijjoyeu assez 
commode de dissimuler le véritable caractère de leurs 
innovations, mais ce peut être aussi, Lien souvent, 
une illusion dont ils sont eux-mêmes l^s j«)ucts, car 
il est fort di ni ci le de déterminer jusqu'à quel point 
les promoteurs apparents de l'esprit antitraditionnel 
sont réellement conscients du rt'ile qu'ils jouent, ce 
riile même supposant forcément chez eux une men- 
talité faussée ; an suj'ptus, on ne voit pas comment 



Posté par Boyava 

sur MfiftTOtf.ffiwaxssharo.corïn 



110 ha règne de la quantité 

la pi'éteiilion dont il s'agit peut se L'onciîier avec 
ridée d'un « progrès » dont ils se vantent généra Itiincnt 
en même temps d'fitre les agents, et cette seule 
contradiction suffit à indiquer qu'il y a là quelque 
chose de vrîiiiiient anormal. Quoi qu'il en soit, et 
pour nous en tenir à l'idie même de la « simplicité 
primitive », on ne comprend pas du tout pourquoi 
les choses devraient toujours commencer par être 
simples, et aller ensuite en se compliquant ; au 
contraire, si l'on réfléchit que le germe A' un être 
quelconque doit nécessairement contenir la virtualité 
de tout ce que cet être sera par la suite, c'est-à-dire 
que toutes les possibilités qui se développeront au 
cours de son existence ^ sont déjà inclust;s, on est 
amené à penser que l'origine de toutes choses doit 
en réalité être extrêmement complexe, et c'est là, 
précisément, la complexité qualitative de l'essence ; 
le germe n'est petit que sous le rapport de la quantité 
ou de la substance, et, en transposant symbolique- 
ment ridée de « grandeur », on peut dire que, en 
raison de l'analogie inverse, ce qui est le plus petit 
en quantité doit être le plus grand en qualité K 
Semblablenient, toute tradition contient dès son 
origine la doctrine tout entière, comprenant en prin- 
cipe la totalité des développements et des adaptations 
qui pourront en procéder légitimement dans la suite 
des temps, ainsi que celle des applications auxquelles 
elle peut donner lieu dans tous les domaines ; aussi 
les interventions purement humaines ne peuvent- 
elles que la restreindre et l'amoindrir, sinon la déna- 
turer tout à fait, et c'est bien là, en effet, ce en quoi 

i. Pîous rùpjMillernns ici Ui parabole ivaiif;Éiiqiie du « grain de 
SPiievé » e1 les textes simiiaipes de» Upuniiliads que nous avons cilés 
ailleurs {L'Hi;mnie el son devoir selon h Vêdânla, eliap. m) ; cl hou» 
ajouteron? encore, à ••c pn.pos, que le Messie lui-même est appelé 
■ j^ï-nie B dans ud assez ^rttïiil norabrc de pasaajjes bibliques. 



Posté par Bo^ya 

sur iwtftwtf.fflwa^pharo.corïii 



Unité et « simplicité » ili 

eoiisisle réellement l'œuvre de tous les a riforma- 

teurs ». 

Ce qui est encore singulier, c'est que les « moder- 
iiîsles )) de tout genre (et ici nous n'entendons pas 
parler seulement de ceux de l'Occident, mais aussi 
de ceux de l'Orienlj qui ne sont d'ailleurs que des 
«occidentalisés »), en vantant la simplicité doctrinale 
comme un « progrès » dans l'ordre religieux, parlent 
souvent comme si la religion devait être faite jjour 
des sots, ou tout au moins comme s'ils supposaient 
que tetLx à qui ils s'adressent doivent forcément être 
des sots ; croit-oo, en efïet, que c'est en affirmant à 
tort ou à raison qu'une doctrine est simple qu'on 
donnera à un homme tant soit peu inlclligcnt une 
raison valable de l'adopter? Ce n'est là, au fond, 
qu'une manifestation de l'idée « démocratique » en 
vertu de laquelle, comme nous le disions plus haut, 
on veut aussi mettre la science « à la portée de tout 
le monde n ; et il est à peine besoin de faire remarquer 
que ces mêmes « modernistes » sont aussi toujours, 
et par une conséquence nécessaire de leur attitude, 
les adversaires déclarés de tout ésolérisme ; il va de 
soi que l'ésotérisme, qui par définition ne s'adresse 
qu'à l'élite, n'a pas à être simple, de sorte que sa 
négation se présente comme la première étape obli- 
gée de toute tentative de simplification. Quant à la 
religion proprement dite, ou plus généralement à 
la partie extérieure de toute tradition, elle doit 
assurément être telle que chacun puisse en comprendre 
quelque cliosc, suivant la mesure de ses capacités, et 
c'est en ce sens qu'elle s'adresse à tous ; mais ce n'est 
pas à dire pour cela qu'elle doive se réduire à ce mini- 
mum que le plus ignorant (nous ne l'entendons pas 
sous le rapport de l'instruction profane, qui n'importe 
aucunement ici) ou le moins intelligent peut en saisir ; 
bien au contraire, iî doit y avoir en elle quelque cliose 



Posté par Bo^ya 

sur iwtftTOtf.awa^ahairo.corïii 



112 Le règne de la quantité 

qui soit pour ainsi dire au niveau des possibilités de 
lous les individus, si cievcos qni-Mcs soient, et ce 
n'est d'ailleurs que par là qu'elle peut fournir un 
« support B approprié à l'aspect intéiieur qui, dans 
toute tradition non mutilée, en est le tomplénicnt 
nécessaire, et qui relève de l'ordre proprement ini- 
tiatique. Mais les fi modernistes », rejetant précisé- 
raenl l'ésotcrisnie et l'initialion, nient par là même 
que les doctrines religieuses portent en elles-mêmes 
aucune signification profonde ; et aimi, tout en pré- 
tendait « spïritualiser » la religion, ils tombent !in 
contraire dans le « littéralisme » le plus étroit et le 
plus grossier, dans celui dont l'esprit est le plus 
complètement absent, montrant ainsi, par un exem- 
ple frappant, qu'il n'est souvent que trop vrai que, 
comme le disait Pascal, k qui veut faire l'ange fait 
la bête »! 

Nous n'en avons pourtant pas encore tout à fait 
fini avec la « simplicité primitive n, car il y a tout au 
moins un sens où celte expression pourrait trouver 
réellement à s'appliquer ; c'est celui où il s'agit de 
rindistinci.ion du « cliaos », qui est bien « primitif » 
d'une certaine façon, puisqu'il est aussi « au commen- 
cement B ; inais il n'y est pas seul, puisque toute 
manifestation présujipose nécessaircivient, à la foi» 
et corrélativement, l'essence et la substance, et que 
le « cliaos B en représente seulement la base subst:in- 
ticlle. Si c'était là ce que veulent entendre les parti- 
sans de la « simplicité primitive », nous ne nous y 
opposerions Cfsrtes pas, car c'est bien à cette indistinc- 
tion qu'aboutirait finalement la tendance à la simpli- 
fie a Lion si elle pouvait se réaliser jusqu'à ses dernière» 
conséquences ; maïs encore faut-il remarquer que celte 
simplicité ultime, étant au-dessous de la manifestation 
et non en elle, ne correspondrait nullement à un véri- 
table fi retour à l'origine ». A ce sujet, et pour résoudre 



Posté par Bavava 

sur iWiftTOtf.swa^Tïhairo.contii 



Unilé el « simpUcké » il3 

une apparcntR antmomic, il est nécessaire de faire iiiie 
dislincticin netle entre les deux points de vue qui se 
rapportent respectivement aux deux pôles de l'exis- 
tence : si l'on dit que le monde a été formé à partir 
du « chiios », c'est qu'on l'envisage uniquement au 
point de vue substantiel, et alors il laut d'ailleurs 
considérer ce commencement comme intemporel, car, 
évidemment, le temps n'existe pas dans le « eliaos », 
mais seulement dans le « cosmos ». Si donc on veut 
se référer à l'ordre de développement de la manifes- 
tation, qiii, dans le domaine de l'existence corporelle 
et du fait des conditions qui délinissent celle-ci, se 
traduit par un ordre de succession temporelle, ce 
n'est pas de ce côté qu'il faut partir, mais au contraire 
de celui du pôle essentiel, dont la manifestation, 
conformément aux lois cycliques, s'éloigne constam- 
ment pour descendre vers le pôle substantiel. La 
« création », en tant que résolution du « eliaos », est 
en quelque sorte « instantanée », et c'est proprement 
le Fii^t Lux biblique ; mais ce qui est véritablement 
à l'origine m6me du « cosmos », c'est la Lumière pri- 
mordiale elle-même, c'est-à-dire I'k esprit pur » en 
lequel sont les essences de toutes choses ; et, à partir 
de là, le monde manifesté ne peut eilectivcmcnt 
qu'aller en s'abaissant de plus en plus vers la « maté- 
rialité B. 



Posté par Bo^ya 

sur iwwiftf.swasœahairo.contii 



CHAPÏTKE XII 

La haine du secret 



Il BOUS faut encore insister sur un point que nous 
n'avons abordé qu'incidemment dans ce qui précède : 
c'est ce qu'on pouirkit appeler la tendance à la « vul- 
garisation î) {et ce mot est encore un de ceux qui sont 
particulièrement significatifs pour dépeindre la men- 
talité moderne), c'est-à-dire cette prétention de tout 
mettee « à la portée de tout le monde d que nous 
avons déjà signalée comme une conséquence des 
conceptions « démocratiques n, et qui revient en 
somme à vouloir abaisser la connaissance jusqu'au 
niveau des intelligences les plus inférieures. Il ne 
serait que trop facile de montrer les inconvénients 
multiples que présente, d'une façon générale, la 
dilïusion inconsidérée d'une instruction qu'on pré- 
tend distribuer également à tous, sous des formes 
et par des méthodes identiques, ce quine peut aboulir, 
comme nous l'avons déjà dit, qu'à une sorte de nivel- 
lement par en bas : là comme partout, la qualité est 
sacrifiée à la quantité. Il est vrai, d'ailleurs, que 
l'instruction profane dont il s'agit ne représente en 
somme aucune connaissance au véritable sens de ce 
mot, et qu'elle ne contient absolument rien d'un 
ordre tant soit peu profond ; mais, à part son insi- 



Posté par Bovava 



La haine du secret 115 

giiifiance et son inefficacité, ce qui la rend rddlement 
néfaste, c'est surtout qu'elle se fait prendre pour ce 
qu'elle n'est pas, qu'elle tend à nier tout ce qui la 
dépasse, et qu'ainsi elle étouffe toutes les possibilûés 
se rapportant à un domaine plus élevé ; il peut même 
semtler qu'elle soit faîte expressément pour ecla, 
car I'k uniformisation » moderne implique nécessai- 
rement la haine de toute supériorité. 

Une chose plus étonnante, c'est que certains, à 
notre époque, croient pouvoir exposer des doctrines 
traditionnelles en prenant en quelque sorte modèle 
sur cette raêiae instruction profane, et sans tenir le 
moindre compte de la nature même de ces doctrines 
et des différences essentielles qui existent entre elles 
et tout ce qui est désigné aujourd'hui sous les noms 
de n sciences » et de h philosophie », et qui les en sé- 
parent par un véritable abîme ; ou ils doivent for- 
cément, en agissant ainsi, déformer entièi'cmcnt ces 
doctrines par simplification et n'en laisser apparaître 
que le sens le plus extérieur, ou leur prétention est 
complètement injustifiée. En tout cas, il y a là une 
pénétration de l'esprit moderne jusque dans ce à quoi 
il s'oppose radicalement par définition même, et il 
n'est pas difficile de comprendre quelles peuvent 
en être les conséquences dissolvantes, même à l'insu 
de ceux qui se font, souvent de bonne foi et sans 
intention définie, les instruments d'une semblable 
pénétration ; la décadence de la doctrine religieuse en 
Occident, et la perte totale de Fcsotérisme corres- 
pondant, montrent assez queJ peut en être l'abou- 
tissement si une pareille façon de voir vient quelque 
jour à se généraliser jusqu'en Orient même ; il y a ïà 
un danger assez grave pour qu'il soit bon de le si- 
gnaler pendant qu'il en est encore temps. 

Mais le plus incroyable, c'est l'iirgunicnt principal 
mis en avant, pour motiver leur attitude, par cca 



Posté par Bo^fva 

sur iwwfw.swa^snhairo.corïii 



116 Le règne de la quantité 

« propagandistes » d'un nouveau genre : l'un d'eux 
éerivait récemment que, s'il est vrai que des restric- 
tions étaient apportées autrefois à la diflusion de 
certaines coïiiiaissanecs, il n'y a plus lieu d'en tenir 
compte aujourd'hui, car (et nous tenons à citer cette 
phrase textuellement, afin qu'on ne puisse nous 
soupçonner d'aucune exagération) « le niveau moyoi 
de la culture s'est élevé et les esprits ont été préparcs 
à recevoir renseignement intégral », C'est ici qu'ap- 
paraît aussi nettement que possible la eonfusicm 
avec l'instruction profane, désignée par ce terme 
de c( culture » qui est devenu de nos jours ime de ses 
dénominations les plus habituelles ; c'est là quelque 
chose qui n'a pas le moindre rapport avec l'ensei- 
gnement traditionnel ni avec l'aptitude à le recevoir ; 
et au surplus, comme la soi-disant élévation du « ni- 
veau moyen sa pour contrepartie inévitable la dis- 
parition de l'éîite intellectuelle, on peut bien dire 
que cette « culture » représente très exactement le 
contraire d'une préparation à ce dont il s'agit. On 
se demande d'ailleurs comment un Hindou (car c'est 
un Hindou que nous citons ici) peut ignorer complè- 
tement à quel point du Kalir-Yuga nous en sommes 
présentement, allant jusqu'à dire que « les temps 
sont venus où le système entier du VêdâitUi peut être 
exposé publiquement », alors que la moindre connais- 
sance des lois cycliques oblige au contraire à dire 
qu'ils y sont moins favorables que jamais ; et, s'il 
n'a jamais pu être « mis à la portée du commun des 
hommes », pour lequel il n'est d'ailleurs pas fait, ce 
n'est certes pas aujourd'hui qu'il ie pourra, car il 
n'est que trop évident que ce « commun des hommes » 
n'a jamais été aussi totalement incomprcliensif. Du 
reste, la vérité est qiie, pour cette raison même, tout 
ce qui représente une connaissance traditionnelle 
d'ordre vraiment profond, et qui correspond par là 



Posté par Bo^va 

sur lAwwtf.awa^^aharo.conri 



io haine du secret llî 

à ce que doit impliquer un « enseignement intégral » 
{car, si cette expression a vraiment un sens, l'ensei- 
gnement proprement initiatique doit aussi y Être 
compris), se fait de plus en plus diflicilcment acces- 
sible, et cela partout ; devant î'envaliissemcnt de 
l'esprit moderne et profane, il est bien clair qu'il ne 
saurait en être autrement ; comment donc pciit-on 
méconnaître la réalité au point d'alïirmer tout Top- 
posé, et avec autant de tranquillité gue si l'on cnon- 
çnlt la plus incontestable des véxités? 

Les raisons qu'on fait valoir, dans le cas que nous 
citons à titre d'exemple typique servant à « illustrer » 
une certaine mentalité, pour expliquer l'intérêt 
spécial qu'il peut y avoir actuellement à répandre 
renseignement vêdân tique, ne sont pas moins extra- 
ordinaires : on invoque en premier lieu, à cet égard, 
« le développement des idées sociales et des insti- 
tutions politiques »; même si c'est \Taimcnt_un 
c développement » {et il faudrait en tout cas préciser 
en quel sens), c'est encore là quelque chose qui n'a 
pas plus de rapport avec ïa compréhension d'une 
doctrine métaphysique que n'en a la diffusion de 
l'instruction profane ; il sulBt d'ailleurs de voir, 
dans n'importe quel pays d'Orient, combien les 
préoccupations politiques, là où elles se sont intro- 
duites, nuisent à ïa connaissance des vérités tradi- 
tionnelles, pour penser qu'il serait plus Justifié de 
parler d'une incompatibilité, tout au moins de fait, 
que d'un accord possible entre ces deux « dévelop- 
pements », Nous ne voyons vraiment pas quel lien 
la « vie sociale », i- J sens purement profane où la 
conçoivent les modernes, pourrait bien avoir avec 
la spiritualité, à laquelle elle n'apporte au contraire 
que des empêchements ; elle en avait manifestement, 
par contre, quand elle s'intégrait à une civilisation 
traditionnelle, mais c'est précisément l'esprit mo- 



Posté par Bo^va 

sur mn/wtf.fflwa^phairo.corïii 



118 Le règne de la quantUê 

derne qui les a détruits, ou qui vise à les détruite là 
où ils subsistent encore ; alors, que peut-on bien 
attendre d'un (t dévfiloppeinent » dont le trait le 
plus caractéristique est d'aller proprement à ren- 
contre de toute spiritualité? 

Le même auteur invoque encore une autre raison ; 
« Par ailleurs, dit-il, il en est pour le Vêdânta comme 
pour les vérités de la science ; il n'existe plus aujour- 
d'hui de secret scientifique ; la science n'hésite pas 
à publier les découvertes les plus récentes. » En effet, 
cette science profane n'est laite que pour le « grand 
public B, et, depuis qu'elle existe, c'est là en somme 
toute sa raison d'être ; il est trop évident qu'elle 
n'est réellement rien de plus que ce qu'elle paraît 
être, puisque, nous ne pouvons dire par principe, 
mais plutôt par absence de principe, elle se tient 
exclusivement à la surface des choses ; assurément, 
il n'y a là-dedans rien qui vaille la peine d'être tenu 
secret, ou, pour parler plus exactement, qui mérite 
d'Être réservé à l'iisage d'une élite, et d'ailleurs 
celle-ci n'en aurait que faire. Seulement, quelle assi- 
milation peut-on bien vouloir établir entre Ifô pré- 
tendues vérités et les « plus récentes découvertes » 
de la science profane et Jes enseignements d'une 
doctrine telle que le Vêdânta, ou de toute autre doc- 
trine traditionnelle, tût-elle même d'un ordre plus 
extérieur? C'est toujours la même confusion, et il 
est permis de se demander jusqu'à quel point quel- 
qu'un qui la commet avec cette insistance peut avoir 
la compréhension de ïa doctrine qu'il veut enseigner ; 
entre l'esprit traditionnel et l'esprit moderne, il ne 
saurait en réalité y avoir aucun accommodement, 
et toute concession faite au second est nécessairement 
aux dépens du premier, puisque^ au fond, l'esprit 
moderne n'est que la négation même de tout ce qui 
constitue l'esprit traditionnel. 



Posté par Bovaya 



La, haine du secret 119 

La vérité «st que cet esprit moderne, cliez tous 
ceux qui en sont affectes à un degré quelconque, 
implique une véritable haine du secret et de tout 
ce qui y ressemble de près ou de loin, dans quelque 
domaine que ce soit; et nous profilerons de cette 
occasion pour nous expliquer nettement sur cette 
question. On ne peut même pas dire strictement 
que la E vulgarisation » des doctrines soit dangereuse, 
du moins tant qu'il ne s'agit que de leur côté théo- 
rique ; elle serait plutôt simplement inutile, si toute- 
fois elle était possible ; mais, en réalité, les vérités 
d'un certain ordre résistent par leur nature même 
à toute e vulgarisation » : si clairement qu'on les 
expose {à la condition, bien entendu, de les exposer 
telles qu'elles sont dans leur véritable signification 
et sans leur faire subir aucune déformation), ne les 
comprennent que ceux qui sont qualifiés pour les 
comprendre, et, pour les autres, elles sont comme 
si elles n'existaient pas. Nous ne parlons pas ici de 
la « réalisation » et de ses moyens propres, car, à cet 
égard, il n'y a absolument rien qui puisse avoir une 
valeur effective si ce n'est à l'intérieur d'une orga- 
nisation initiatique régulière ; mais, au point de vue 
tlicorique, «ne réserve ne peut être justifiée que par 
des considérations de simple opportunité, donc par 
des raisons purement contingentes, ce qui ne veut 
pas dire forcément négligeables en fait. Au fond, le 
véritable seerct, et d'ailleurs le seul qui ne puisse 
jamais être trahi d'aucune façon, réside uiiiquement 
dans l'inexprimable, qui est par là même incoirimu- 
nîcable, et il y a nécessairement une part d'inexpri- 
mable dans toute vérité d'ordre transcendant; 
c'est en cela que réside esscntienement, en réalité, 
la signification profonde du secret initia tique ; un 
secret extéiieur quelconque ne peut Jamais avoir 
que la valeur d'une image ou d'un symbole de celui- 



Posté par Boyava 

sur MrtAfw.siwBi^^hairs.coFïii 



120 Le régne de la quantité 



là, et aussi, parfois, celle d'une « discipline » qui peut 
n'être pas sans profit. Mais, bien entendu, ce sont là 
des choses dont le sens et la portée échappent entiè- 
rement à la mentalité moderne, et à l'égard desquelles 
l'incompréhension engendre tout naturellement 
l'hostilité ; du reste, le vulgaire éprouve toujours 
une peur instinctive de tout ce qu'il ne comprend 
pas, et la peur n'engendre que trop facilement la 
haine, même quand on s'efforce en même temps d'y 
échapper par la négation pure et simple de la vérité 
incomprise ; il y a d'ailleurs des négations qui res- 
semblent cÉes-mêmes à de véritables cris de rage, 
comme par exemple celles des soi-disant « libres 
penseurs » à l'égard de tout ce qui se rapporte à la 
rcli^on. 

La mentalité moderne est donc ainsi faite qu'elle 
ne peut souffrir aucun secret ni même aucune réserve; 
de telles choses, puisqu'elle en ignore les raisons, ne 
lui apparaissent d'ailleurs que comme desfl privilèges a 
établis au profit de quelques-uns, et elle ne peut non 
plus souffrir aucune supériorité ; si on voulait entre- 
prendre de lui expliquer que ces soi-disant « privi- 
lèges » ont en réalité leur fondement dans la nature 
même des êtres, ce serait peine perdue, car c'est 
précisément là ce que nie obstinément son « égali- 
tarisme ». Non seulement elle se vante, bien à tort 
d'ailleurs, de supprimer tout « mystère » par sa science 
et sa philosophie exclusivement n rationnelles » et 
mises « à la portée de tout le monde » ; mais encore 
cette horreur du « nay stère » va si loin, dans tous les 
domaines, qu'elle s'étend même jusqu'à ce qu'on 
est convenu d'appeler la « vie ordinaire ». Pourtant, 
un inonde ovi tout serait devenu « public » aurait un 
caractère proprement monstrueux ; nous disons 
« serait o, car, en fait, nous n'en sommes pas encore 
tout à fait là malgré tout, et peut-être naême cela ne 



Posté par Bo^fva 

sur iw^ftww.swa^apharo.com 



La haine du secret 121 

sera-t-il jamais complètement réalisable, car il s'agit 
encore ici d'une « limite » ; mais il e&t incontestable 
que, de tous les ctUés, on vise actuellement à obtenir 
un tel résultat, et, à cet égard, on peut remarquer 
que nombre d'adversaires apparents de la « démo- 
cratie 1 ne font en somme qu'en pousser encore plus 
loin les conséquences s'il est possible, parce qu'ils 
sont, au fond, tout aussi pénétrés de l'esprit moderne 
que ceux-là mêmes à Cjui ils veulent s'opposer. Pour 
amener les hommes à vivre entièrement « en public », 
on ne se contente pas de les rassembler en « masse » 
à toute occasion et sous n'importe quel prétexte ; 
on veut encore les loger, non pas seulement dans d«^ 
« ruches » comme nous le disions précédemment, mais 
littéralement dans des « ruches de verre », disposées 
d'ailleurs de telle façon qu'il ne leur sera possible 
d'y prendre leurs repas qu' ccn commun » ; les hommes 
qui sont capables de se soumettre à une telle exis- 
tence sont vraiment tombés à un niveau « infra- 
humain », au niveau, si l'on veut, d'insectes tels que 
les abeilles et les fourmis ; et on s'efforce du reste, 
par tous les moyens, de les n dresser » à n'être pas 
plus différents entre eux que ne le sont les individus 
de CCS espèces animales, si ce n'est même moins 
encore. 

Comme nous n'avons nullement l'intention d'entrer 
dans le détail de certaines « anticipations o qui ne 
seraient peut-être que trop faciles et même trop 
vite dépassées par des événements, nous ne nous 
étendrons pas davantage sur ce sujet, et il nous 
fiuflît, en somme, d'avoir marqué, avec l'état auquel 
les choses en sont arrivées présentement, la tendance 
qu'elles ne peuvent pas manquer de continuer à 
suivre, au moins pendant un certain temps encore. 
La haine du secret, au fond, n'est pas autre chose 
qu'une des formes de la haine pour tout ce qui dé- 



Posté par Bo^ya 



122 Le règne de la quantité 

passe ïe niveau « moyen », et aussi pour tout ce qui 
s'écarte de l'uniformité qu'on vfttit imposer à tous ; 
et pourtant il y a, dans le monde moderne lui-même, 
un secret qui est mieux gardé que tout autre : e'est 
celui de la formidable entreprise de suggestion qui 
a produit et qui entretient la mentalité actuelle, et 
qui l'a constituée et, pourrait-on dire, « fabriquée » 
de teilc façon qu'elle ne peut qu'en nier l'existence 
et mÉmc la possibilité, ce qui, assurément, est bien 
ïe meilleur moyen, et un moyen d'une habileté vrai- 
ment « diabolique », pour que ce secret ne piiisse 
jamais Être découvert. 



Posté par Bo^aya 

Bur wnftnftf.ffiwasœahairo.corïii 



t li APJTRE XIU 

Les postulats du rationalisme 



Nous venotiÈ de dire que c'est au nom d'une science 
et d'une philosophie qualifiées de n rationnelles » 
que les modernes prétendent exclure tout « mystère s 
du monde tel qu'ils se le représentent, et, en lait, 
on pourrait dire que plus une conception est étroi- 
tement bornée, plus elJe est regardée comme stric- 
tement « rationnelle » ; d'ailleurs, on sait assez que, 
depuis les « encyclopédistes s du xviii* siècle, les 
plus acharnes négateurs de toute réalité suprasen- 
siLle ainaent particulièrement à invoquer la « raison » 
à tout propos et à se proclamer « rationalistes ». 
Quelque différence qu'il y ail entre ce « rationalisme » 
vulgaire et le « rationalisme » proprement philoso- 
phique, ce n'est pourtant en somme qu'une diffé- 
rence de degré ; l'un et l'autre correspondent bien 
aux mêmes tendanccis, qui n'ont fait qu'aller en 
s'cxagérant, et en taême temps en se c vulgarisant », 
pendant tout le cours des temps modernes. Nous 
avons déjà eu sî souvent ailleurs l'occasion de parler 
du « rationalisme )) et d'en définir les principaux 
caractères, que nous pourrions presque nous contenter 
de renvoyer sur ce sujet à quelques-uns de nos pré- 



Posté par Bo^ya 

sur iwwiftf.œwaxsaharo.corïii 



124' Le règne de la quantité 

cédents ouvrages ^ ; cependant, il est tellement lié 
à ïa conception même d'une science quantitative 
que nous ne pouvons nous dispenser d'en dire encore 
au moins quelques mots ici. 

Nous rappellerons donc que le rationalisme pro- 
prement dit remonte à Descartes, et il est à noter 
qu'il se trouve ainsi, dès son origine, associé direc- 
tement à l'idée d'ime physique « méraniste » ; le 
Protestantisme lui avait d'ailleurs préparé la voie, 
en introduisant dans la religion, avec le « libre exa- 
men >i, ime sorte de rationalisme, bien qu'alors le 
mot n'existât pas encore, n'ayant été inventé^ gue 
lorsque la même tendance s'affirma plus explicite- 
ment dans le domaine philosophique. Le rationalisme 
sous toutes ses formes se définit essentiellement par 
la croyance à la suprématie de la raison, proclamée 
comme un véritable « dogme », et impliquant la 
négation de tout ce qui est d'ordre supra -individuel, 
notamment de l'intuition inteUectuelIe pure, ce qui 
entraîne logiquement l'exclusion de toute connais- 
sance métaphysique véritable ; la mÊme négation 
a aussi pour conséquence, dans un autre ordre, le 
rejet de toute autorité spirituelle, celle-ci étant 
nécessairement de source (t supra-humaine » ; rationa- 
lisme et individualisme sont donc si étroitement 
solidaires que, en fait, ils se confondent le plus sou- 
vent, sauf pourtant dans le cas de quelques théories 
Îihilosophiques récentes qui, pour n'être pas rationa- 
istes, n'en sont cependant pas moins exclusivement 
individualistes. Nous pouvons remarquer dès main- 
tenant combien ce rationalisme s'accorde avec la 
tendance moderne à la simplification : celle-ci, qui 
naturellement procède toujours par réducttoii des 
choses à leurs éléments les plus inférieurs, s'afiîrme 

1. \oir!i>a:U>v.t Orient ttOecidenl et La Crise du Monde moderne. 



PosÉé par Bo^va 

sur Mftftnftf.awa^^aharo.corïii 



Les postulats du ratîonedUme 1^ 

en eflet avant tout par la suppression de tout le 
domaine swpra-individuel, en attendant qu'elle en 
arrive plus tard à vouloir ramener ce qui reste, c'est- 
à-dire tout ce qui est d'ordre individuel, à la seule 
modalité sensibk ou corporelle, et finalement celle-ci 
à un simple agrégat de déterminations quantitatives ; 
on voit sans peine comment tout cela s'enchaîne 
rigoureusement, constituant comme autant d'étapes 
nécessaires d'une même g dégradation » des concep- 
tions que rhûinme se fait de lui-même et du monde. 
H y a encore un autre genre de simplification qui 
est inhérent au rationalisme cartésien, et qui se 
manifeste tout d'al^ord par la réduction de la nature 
tout entière de l'esprit à la « pensée m et de celle du 
corps à I'k étendue » ; sous ce dernier rapport, c'est 
d'ailleurs là, conlme nous l'avons déjà vu, le fonde- 
ment môme de la physique « mécaniste » et, pourrait- 
on dire, le point de départ de l'idée d'une scienr* 
toute quantitative ^. Mais ce n'est pas tont : du 
côté de la « pensée », une autre simplification abusive 
s'opère du fait même de la façoii dont Descartes 
envisage la raison, qu'il appelle aussi le (i lion seiis » 
{ce qui, si l'on songe à l'acceptioii courante de la 
Hiême expression, évoque une notion d'un niveau 
singulièrement niédiocre), et qu'il déclare être « la 
chose du monde la mieux partagée », ce qui implique 
déjà une sorte d'idée « égalitaire », et ce qui n'est 
d'ailleurs que trop manifestement faux ; en cela, il 
confond purement et simplemeiit la raison m en acte » 
avec la « rationalité », en tant que cette dernière est 
proprement un caractère spécifique de l'Êtie humain 

' i. ïl est à noter ausBÎ, quant à la oonc^ption qup D<;scartcs se 
fait dft la soicncCj qu'il prétend qu^on peut arriver à ^^v<ïir île tout<;£ 
choses des idées *f claires et dï&tincteG »^ c'est-à-dire semblables aux 
îdéeË mathématiques^ et k oliteriir i^inïi une « évidence » qui n^cst 
éf^^lerhcTit potiHibk quo àaiis les seules mathématiqiieav 



Posié par Bo^va 

sur wwwtf.ffiwas^.aharo.com 



126 Le régne de la tjtMntité 

comme tel '. Assurément, la nature humaine est bien 
tout entière en chaque individu, mais elle s'y mani- 
feste de manières fort diverses, suivant les qualités 
propres qui a ppjir tiennent respt'.clivcment à tes 
individus, et qui s'unissent en eux à celte natuie 
spécifique pour constituer l'intégralité «le leur 
essence ; penser autrement, c'est penser que les indi- 
vidus humains sont tous semi>îaL!es entre eux et ne 
diffèrent guère que solo nurne.ro. De là sont venues 
diiectenienl toutes ces cf)n3idéralions sur I'k unité de 
l'esprit îmmain n, que les modernes invoquent sans 
cesse pour expliquer toute sorte de choses, dont 
certaines mêmes ne sont nullement d'ordre « psycho- 
logique », comme, par exemple, le fait que les mêmes 
symboles traditionnels se rencontrent dans tous les 
temps et dans tous les lieux ; f)utre que ee n'est point 
de l'd esprit » qu'il s'agit réellement pour eux, mais 
simplement du « niental », il ne peut y avoir là qu'une 
fausse unité, car la véritable unité ne saurait appar- 
tenir au domaine individuel, qui est le seul qu'aient 
en vue ceux qui parlent ainsi, et d'ailleurs aussi, plus 
gônera/e ruent, tous ceux qui croicijt pouvoir paj'ier 
d'« espiit humain », comme si l'esprit pouvait être 
afîccté d'un caiactère spécifitjue ; et, en tout cas, 
la communauté de nature des individus dans l'espèce 
ne peut avoir que des manifestations d'ordre très 

1. Si Tim prpnd la d^ËnÈliiiii classique de Vôtre Inifiiain comme 
animal raisojmabîc ^, la « rationalifc " y n^préseiiLe la n diiîércncu 
Sp^ËÎIUjue ft par laf]ije1Je riioiume se dïstin^e de toutes ïea autres 
espaces du genre ^uirnul ; elle u^cst d^iïJJfturs applicable qu'A Tiu- 
térïcur de ce genre, ou, en d'autres term*îs, elle u'esl pi'oprement 
que ce que los Kc:u]aii1.ique3 appelaient une difjercrttîa unimfdiË j on 
ne peut done parler de « rationalité " en ce <pjï concerne les cti-es 
apparlejj^Tit h d'autres états crexistcnee, Uîfî^mnrîeTit aux états 
supra-individuels, eomme les anges par e:^i-'-n;iÎL! j et cela est bien 
d'aoc^m] avee le fait que la raison esl une lEieMÎtè d'ordre ej;elusi- 
vefnent individuel, qui ne saurait aucuneiiùeiit dépasser les liuiites 
du domaine humain. 



Posté par Bo^ya 

SUT mwwtf.fflwa^phairo.corïii 



Les postulais du ralionalhme 127 

général, et elle est parfaitement incapable de rendre 
compte de eirailitudes portant au contraire sur des 
détails très précis ; mais contimcnt faire cfunprendrc 
à ces modernes que l'unité fondamentale de toutes 
h.s tradilioris ne s'oxpiiqiie vcritahlement que par ce 
qu'ii y a en elles de «supia-liumain»? D'antre part, 
et pour en rei^enir à ce qui n'est effectivement 
qu'huntiain, c'est évidemment en s'inspirant de la 
conception cartésienne que Locke, le fondateur de la 
psychologie nnioderne, a cru pouvoir déclarer que, 
pour savoir ce qu'ont pensé autrefois les Grecs et les 
Romains (car son horizon ne s'étendait pas plus loin 
que l'antiquité « classique » occidentale), il n'y a qu'à 
rechercher ce que pensent les Anglais et les Français 
de nos jours car « l'homme est partout et toujours le 
même » ; rien ne saurait être plus faux, et pourtant 
les psychologues en sont toujours restés là, car, tandis 
qu'ils s'imaginent parler de l'homme en général, la 
plus grande partie de ce qu'ils disent ne s'applique 
en réalité qu'à l'Européen moderne ; n'est-ce pas là 
croire déjà réalisée cette uniformité qu'on tend 
en effet actuellement à imposer à tous les individus 
humains ? 11 est vrai que, en raif on même des efforts 
qui sont faits en ce sens, les différences vf)nt en 
s' atténuant, et qu'ainsi l'hypothèse des psychologues 
est moins complètement fausse aujourd'hui qu'elle 
ne l'était au temps de Locke (à la condition toutefois, 
bien entendu, qu'on se garde soigneusement de vouloir 
en reporter comme lui l'application au passé) ; mais, 
malgré tout, la limite, comme nous l'avons dit plus 
haut, ne pourra jamais être atteinte, et, tant que ce 
monde durera, il y aura toujours des différences irré- 
ductibles ; et enfin, par surcioît, est-ce bien le moyen 
de comiaîtrc vraiment la nature humaine gue de 
prendre pour type un « idé^il n qui, en toute rigueur, 
ne saurait être qualifié que d'« infra-liumain « ? 



Posté par Bo^va 

sur iWiftWtf.awa^sœTïhairo.corïii 



1^ Le règne de la quantité 

Cela étant dit, il reste, encore i\ expliquer pourquoi 
le rationalisme est lié à l'idée d'une science exclusi- 
vement quantitative, ou, pour mieux dire, pourquoi 
eelle-ci procède de celui-là ; et, à cet égard, il faut 
renonnaître qu'il y a une part notable de vérité dans 
les critiques que Bergson adresse à ce qu'il appelle 
à tort r « intelligence », et qui n'est en réalité que la 
raison, et même, plus précisément, un certain usage 
de la raison basé sur la conception cartésienne, car 
c'est en définitive de cette conception que sont 
sorties toutes les formes du rationalisme moderne. 
Du reste, il est à remarquer que les philosophes disent 
souvent des choses beaucoup plus justes quand ils 
argumentent contre d'autres philosophes que quand 
ils en viennent à exposer leurs propres vues, et, 
chacun voyant généralement assez bien les défauts 
des autres, ils se détruisent en quelque sorte mutuelle- 
ment ; c'est ainsi que Bergson, si l'on prend la peine 
de rectifier ses erreurs de terminologie, montre bien 
les défauts du rationalisme (qui, bien loin de se 
confondre avec le véritable « intellectualisme », en 
est au contraire la négation) et les insuffisances de 
la raison, mais il n'en a pas moins tort à son tour 
quand, pour suppléer à celles-ci, il cherche dans 
r K infra-rationnel » au lieu de s'élever au « supra- 
rat ioiiiiel » (et c'est pourquoi sa philosophie est tout 
aussi individualiste et ignore aussi coraplÈtemcnt 
l'ordre supra -individuel que celle de ses adversaires). 
Donc, quand il reproche à la raison, à laquelle nous 
n'avons qu'à restituer ici son véritable nom, de 
«. découper artificiellement le réel », nous n'avons 
nullement besoin d'adopter sa propre idé,e du k réel », 
fût-ce à titre purement hypotltétique et provisoire, 
pour comprendre ce qu'il veut dire au fond : il s'agit 
manifestement de la réduction de toutes choses h 
des éléments supposés homogènes ou identiques 



Posté par Bovaya 

sur iwwiftf.îEwasfSiaharo.corïii 



Les postulMs du rationalisme 129 

entre eux, ce qui n'est rien d'autie que la réduction 
au quantitatif, car ce n'est qu'à ce seul point de vue 
que de tels éléments sont concevables ; et ce « décou- 
pcment » évoque iriênie assez clairement les efforts 
faits pour introduire une discontinuité qui n appar- 
tient proprement qu'à la quantité pure ou numérique, 
c'est-à-dire en somme la tendance, dont nous avons 
parlé plus haut, à ne vouloir admettre comme «scien- 
tifique tf que ce qui est susceptible d'Être « chifïré » *. 
De même, quand il dit que la raison n'est à son aise 
que lorsqu'elle s'applique au « solide », que c'est là 
en quel<iiie sorte son domaine propre, il paraît se 
rendre compte de la tendance qu'elle a inévitable- 
ment, quand elle est réduite à elle-même, à tout 
« matérialiser », au sens ordinaire de ce mot, c est-à- 
dire à ne considérer en toutes choses que leurs moda- 
lités les plus grossières, parce que ce sont celles^ où 
la qualité est îe plus diminuée au profit de la quantité ; 
seulement, il semble eiU'isager plutôt l'abouti^e- 
ment de cette tendance qiK; son point de départ, 
ce qui pourrait le faire accuser d'une certaine exa- 
gération, car il y a évidemment des degrés dans 
cette « matérialisation » ; mais, si l'on se réfère^ a 
l'état présent des conceptions scientifiques {ou plutôt, 
comme nous le verrons par la suite, à un état déjà 
quelque peu passé maintenant), il est bien certain 
qu'elles sont aussi près que possible d'en représenter 
le dernier ou le plus bas deg)'é, celui où la « solidité » 
ainsi entendue a atteint son maximum, et cela inerne 
est un signe particulièrement caractéristique de la 
période k laquelle nous sommes arrivés. Bien entendu, 
nous ne prétendons pas que Bergson lui-meme ail 

1 Sous ce rapport, ou pourrait dire que, d« tous les sem qui 
élaient ii.tius dans le mot. latin tatuy, on n en a plus ganle qu .m 
seul, celui de . calcul », dans l'usage « seicntidque » qui est fait 
actudlement. de la raison. 



Posté par Bo^iya 

sur iwwKtf.awas^ïïhairo.com 



130 Le règne de la quanthé 

compris ces choses d'une façon aiissi nette que celle 
qui résulte de cette « traduction b de son langage, 
et cela semhle mênie assez peu probable, étant don- 
nées les multiples confusions qti'il commet constam- 
ment ; mais il n'en est pas moins vrai que, en fait, 
ces vues lui ont été suggérées par la constatation 
de ce qu'est la science actuelle, et que, à ce titre, ce 
témoignage d'un homme qui est lui-môme un incon- 
testable représentant de l'esprit moderne ne saurait 
être tenu pour négligeable ; quant à ce que représen- 
tent exactement ses propres théories, c'est daiis 
une autre partie de cette étude que nous en trou- 
verons la signification, et tout ce que nous pou- 
vons en dire pour le moment, c'est qu'elles corres- 
pondent à un aspect différent et en quelque sorte à 
une autre étape de cette déviation dont l'ensemble 
constitue proprement le monde moderne. 

Pour résumier ce qui précède, nous pouvons dire 
encore ceci : le rationalisme, étant la négation de 
tout principe supérieur à la raison, entraîne comme 
conséquence « pratique » l'usage exclusif de cette 
même raison aveuglée, si l'on peut dire, par là même 
qu'elle est ainsi isolée de l'intellect pur et transcen- 
dant dont, normalement et légitimemeiit, elle ne 
peut que réfléchir la lumière dans le domaine indi- 
viduel. Dès lors qu'elle a perdu toute communication 
effective avec cet intellect supra- individuel, la raison 
ne peut plus que tendre vers le bas, c'est-à-dire vers 
le pôle intérieur de l'existence, et s'enfoncer de plus 
en plus dans la k matérialité » ; dans la même mesure, 
elle perd peu à peu jusqu'à l'idée même de la vérité, 
et elle en arrive à ne recherclier que la plus grande 
commodité pour sa compréhension bornée, en quoi 
elle trouve d'ailleurs une satisfaction immédiate 
du fait de sa tendance miême vers le bas, puisque 
celle-ci la conduit dans le sens de la simplification 



Posté par Bo^ya 

sur iwiwiftf.fflwas^phairo.contii 



Les postulats du, ratiorudismr, 131 

et de l'uniformisation de toutes choses ; elle obéit 
donc d'autant plus facilement et plus vite à cette 
teiidance que les effets de celle-ci soi\t coiifonnos à 
ses vœux, et cette descente de plus en plus rapide 
ne peut aboutir finalement qu'à ce que nous avons 
appelé le « règne de la quantité ". 



Posté par Bovaya 

sur wnjWMtf.ffiwssfffiahairo.corïii 



CH A FIT un XIV 

Mécanisme et matérialisme 



Le premier produit du rationalisme, dans l'ordre 
dit « scientifique », fwt le iné(;anisme carlcsien ; le 

matérialisme ne devait venir que plus tard, puisque, 
comme nous l'avons expliqué ailleurs, le mot et la 
chose ne datent proprement que du xvni* siècle ; 
d'ailleurs, quelles qu'aient pii être les intentions 
de Descartes Itti-niênie (et, en fait, on a pu tirer des 
idées de celui-ci, en poussant jusqu'au bout leurs 
conséquences logiques, des théories fort contradic- 
toires entre elles), il n'y en a pas moins, de l'un à 
l'autre, une filiation diiecte, A ce propos, il n'est pas 
inutile de rappeler que, si l'on peut qualifier de méca- 
nistes les anciennes conceptions atomistes telles que 
celles de Déniocrite et surtout d'Epiciire, qui sont 
sans doute en cela, dans Tantiquité, les seuls « pré- 
curseurs » dont les modernes puissent se recommander 
avec quelque raison, c'est à tort qu'on veut souvent 
les considérer comme une première forme du maté- 
rialisme, car celui-ci implique avant tout la notion 
de la (t matière » des physiciens modernes, notion qui, 
à cette époque, était encore fort loin d'avoir pris nais- 
sance. La vérité est que le matérialisme représente 
simplcuient l'une des deux moitiés du dualisme car- 



Posté par Bo^va 

sur wfwwtf.fflwa^aharo.corïii 



Mécanisme et matérialisme 133 

tésîcn, celle précisément à Ja([uclle son auteur avait 
appliqué la conception mccaniste ; il siiiTisait dès lors 
de négliger ou de nier l'autre moitié, on, ce qui revient 
au même, de prétendre réduire à celle-là la réalité tout 
entière, pour en arrii'er tout naturellement au maté- 
rialisme, 

Leibniz a fort bien montré, contre De&cartes et 
ses disciples, l'insuflisance d'une physique mécanïste, 
qui, par sa natuie même, ne peut rendre compte 
que de l'apparence extérieure des choses et est inca- 
pable d'expliquer quoi que ce soit de leui' véritable 
essence ; ainsi, pourrait- on dire, le mécanisme n'a 
qu'une valeur uniquement « représentative » et nulle- 
nftent explicative ; et, au fond, n'est-ce pas là exacte- 
ment le cas de toute la science moderne ? Il en est 
ainsi même dans un exemple aussi simple ([iie celui 
du mouvement, qui est pourtant ce que l'on regarde 
d'ordinaire comme étant, par excellence, susceptible 
d'être expliqué mécaniquement ; une telle explica- 
tion ne vaut, dit Leibniz, qu'autant qu'on n'envisage 
dans le niouvement rien de plus qii'un changement 
de situation, et, à cet égard, lorsque la situation 
respective de deux corps change, il est indifférent de 
dire que le premier se meut par rapport au second 
ou le second par rapport au premier, car il y a en 
cela une parfaite réciprocité ; mais il en va tout autre- 
ment dès que l'on prend en considération la raison 
du mouvement, et, cette raison se trouvant dans l'un 
des deux corps, c'est celui-là seul qui sera dit se 
mouvoir, tandis que l'autre ne joue dans le change- 
ment intervenu qu'un rôle purement passif ; mais 
c est là quelque chose qui échappe entièrement aux 
considérations d'ordre niécîmique et quantitatif. 
Le mécanisme se borne donc en somme à donner 
une simple description du mouvement, tel qu'il est 
dans ses apparences cxtciieures, et il est impuissant 



Posté par Bo^va 

Bur wfWAf.fflwas^pharo.contii 



134 Le règne de la quaniîlê 

à en saisir la raison, donc à exprimer cet aspect 
essentiel ou qualitatif du taouvement qui seul peut 
en donner l'explication réelle ; et à plus forte raison 
en sera-t-U de même pour toute antre chose d'un 
caractère plus complexe et dans laquelle la qualité 
prédominera davantage sur la quantité ; une science 
ainsi constituée ne pourra donc véritablement avoir 
aucune valeur de connaissance eflective, même en 
ce qui concerne le domaine relatif et limité dans 
lequel eUe est enfermée. 

C'est pourtant une conception aussi notoirement 
insuffisante que Descartes a voulu appliquer à tous 
les phénomènes An inonde corporel, par là mÊme qu'il 
réduisait la nature tout entière des corps à l'étendue, 
et que d'ailleurs il n'envisageait celle-ci qu'à un point 
de vue purement quantitatif ; et déjà, tout comme 
les inécanistes plus récents et les matérialistes, il 
ne faisait à cet égard aucune différence entre les corps 
dits « inorganiques » et les êtres vivants. Nous disons 
les êtres vivants, et non pas seulement les corps 
organisés, parce que l'être lui-même se trouve ici 
effectivement réduit au corps, en raison de la trop 
fameuse théorie cartésienne des a animanx-macliines », 
qui est bien une des plus étonnantes absurdités que 
l'esprit de système ait jamais engendrées ; c'est 
seulement quand il en vient à considérer l'être humain 
que Descartes, dans sa physique, se croit obligé de 
spécifier que ce dont il entend parler n'est que le 
a corps de l'homme î) ; et que vaut au juste cette res- 
triction, dès lors que, par hypothèse, tout ce qui se 
passe dans ce corps serait exactenaent le même si 
r (f esprit » était absent ? En effet, l'être humain, du 
fait niême du dualisme, se trouve comme coupé en 
deux parties qui n'arrivent plus à se rejoindre et qui 
ne peuvent fornier un composé réel, puisque, étant 
supposées absolunient hétérogènes, elles ne peuvent 



Posté par Bovaya 

sur mwwtf.ffiwa^s^pharo.corïii 



Mécanùme et malérialisnw iB^ 

entrer en communication par aucun moyen, de sorte 
crue toute action effective de l'une sur l'autre est par 
là même rendue impossible. De plus, on a prétmdu 
d*autre part expliquer mécaniquement tous les phéno- 
mènes qui se produisent chez les animaux, y compris 
les manilcstatioBS dont le caractère est le plus évi- 
demment psychique; on peut donc se demander 
pourquoi il n'en serait pas de même chez 1 homme, 
et s'il n'est pas permis de négliger l'autre^ côté du 
dualisme comme ne concourant en rien à l'explica- 
tion des choses j de là à le regarder comme une 
complication inutile et à le traiter en fait comme 
inexistant, puis à le nier purement et simplement, 
il n'y a pas très loin, surtout pour des hommes dont 
toute l'attention est constamment tournée vers le 
domaine sensible, comme c'est le cas des Occidentaux 
modernes ; et c'est ainsi que la physique mécaniste 
de Descartes devait inévitablement préparer la voie 
au matérialisme. . 

La réduction au quantitatif était déjà opérée 
théoriquement pour tout ce qui appartient propre- 
ment à l'ordre corporel, en ce sens que la co.nstitution 
même de la physique cartcsienne impliquait la possi- 
bOité de cette réduction; il ne restait plus quà 
étendre cette conception à l'ensemble de la réalité 
telle qu'on la comprenait, réalité qui, en vertu des 
postulats du rationalisme, se trouvait d'ailleurs res- 
treinte au seul domaine de l'exist«nce individuelle. 
En partant du dualisme, cette réduction devait 
nécessairement se présenter comme une réduction 
de r « esprit » à la « matière », consistant à mettre 
dans celie-ci exclusivement tout ce que Descartea 
avait mis dans l'un et l'autre des deux termes, afin 
de pouvoir tout ramener également à la quantité ; 
et, après avoir en quelque sorte relégué « au-delà des 
nuages B l'aspect essentiel des choses, c'était bien là 



Posté par Bcivaya 



136 he règne de la qiutfitité 

le supprimer complètement pour ne plus vouloir 

envisager et admettre que leur aspect substantiel, 
puisque c'est à ces deux aspects que correspondent 
respectivement 1' <t esprit » et la <( matière », bien 
qu'ils n'en offrent à vrai dire qu'une iniage fort 
amoindrie et déformée. Descartes -avait fait entrer 
dans le domaine quantitatif la moitié du monde tel 
qu'il le concevait, et même sans doute la moitié la 
plus importante à ses yeux, car, dans le fond de sa 
pensée et quelles que fussent les apparences, il 
voulait être avant tout un physicien ; le matcria- 
lisnie, à son tour, prétendit y faire entrer le monde 
tout entier ; il n'y avait plus alors qu'à s' efforcer 
d'élaborer effective nient cette réduction au moyen 
de théories de niieux en mieux appropriées à cette fin, 
et c'est à cette tâche que devait s'appliquer toute la 
science moderne, même quand elle ne se déclarait pas 
ouvertement matérialiste. 

Outre le matérialisme explicite et formel, il y a 
en effet aussi ce qu'on peut appeler un matérialisme 
de fait, dont l'influence s'étend beaucoup plus loin, 
car Lien des gens qui ne se croient nullement maté- 
rialistes se comportent pourtant pratiquement 
comme tels en toutes circonstances ; il y a en somnie, 
entre ces deux materialism.es, une relation assez 
semblable à celle qui existe, comme nous le disions 
plus haut, entre le rationalisme philosophique et le 
rationalisme vulgaire, sauf que le simple jiiatéria- 
liste de fait ne revendique généralement pas cette 
qualité, et souvent même protesterait si on la hii 
appliquait, tandis que le rationaliste vulgaire, fiit-il 
l'homme le plus ignorant de toute philosophie, est au 
contraire le plus empressé à se proclamer tel, en même 
temps qu'il se pare fièrement du titre plutôt ironique 
de « libre penseur ]>, alors qu'il n'est en réalité que 
l'esclave de toifâ les préjugés courants de son époque. 



Posté par Bo^va 

sur wfwwtf.awassaharo.cortii 



Mécanisme et matérialisme Î37 

Quoi qu'il en soit, de même que le rationalisme vul- 
gaire est le produit de la diflusioii du rationalisme 
philosophique dans le « grand ptibiic w, avec tout te 
que comporte forcément sa « mise à la portée de tout 
le monde w, c'est aussi le matérialisme proprement dit 
qui est au^point de départ du matérialisme de fait, en 
ce sens qu'd a rendu possible cet état d'esprit général 
et qu'il a contribué effectivement à sa formation ; 
niais, bien entendu, le tout s'explique toujours en défi- 
nitive par le développement des mêmes tendances, qui 
constituent le fond même de l'esprit moderne. Il va 
de soi qu'un savant, au sens actuel de ce mot, même 
s'il ne fait pas profession de matérialisme, en sera 
d'autant plus fortement influencé que toute son édu- 
cation spéciale est dirigée dans ce sens ; et, même si, 
comnie tl arrive parfois, ce savant croit n'Être pas 
dénué d' e: esprit religieux )>, il trouvera le moyen de 
sépara- si complètement sa religion de son activité 
scientifique que son œuvre ne se distinguera en rien 
de celle du plus avéré matérialiste, et qu'ainsi il 
jouera son rôle, tout aussi bien que celui-ci, dans la 
construction « progressive » de la science la plus 
exclusivement quantitative et la plus grossièrement 
matérielle qu'il soit possible de concevoir ; et c'est 
ainsi que l'action antitraditionnelle réussit à utiliser 
à son profit jusqu'à ceux qui devraient au contraire 
être logiquement ses adversaires, si la déviation de 
la mentalité moderne n'avait formé des êtres pleins 
de contradictions et incapables même de s'en aper- 
cevoir. En cela encore, la tendance à l'uniformité 
trouve sa réalisation, puisque tous les hommes en 
arrivent pratiquement à penser et à agir de la même 
façon, et que ce eïi quoi ils sont encore différents 
inaïgré tout n'a plus qu'un minimum d'influence 
effective et ne se traduit extérieurement en rien de 
réel ; c'est ainsi que, dans un tel monde, et sauf de 



Po^é par Bo^ya 



i3S Le règne de la quantité 

bien rares exceptions, xin homme qui se déclare 
chrétien ne manque pas de se comporter en fait 
comme s'il n'y avait aucune réalité en dehors de la 
seule existence corporelle, et un prêtre qui fait k de 
la science » ne diffère pas scnsiblem.ent d'un univer- 
sitaire matérialiste; quand on en est là, les choses peu- 
vent-elles encore aller beaucoup plus loin avant que 
le point le plus Las de la « descente n soit anale ment 
atteint? 



Posté par Bo^va 

sur lArww.swa^aharo.com 



CHAPITRE XV 

L^illusion de la « vie ordinaire » 



L'attitude matérialiste, qu'il s'agisse Je matéria- 
lisme explicite et formel ou de simple matérialisme 
« pratique », apporte néccssairemccl, dans toute 
la constitution « psycîio -physiologique » de l'être 
liumain, une modification réelle et fort importante ; 
cela est facile à comprendre, et, en fait, il n'y a qu'à 
regarder autour de soi pour constater que l'iiomme 
moderne est devenu véritablement imperméable à 
toute influence autre que celle de ce qui tombe sous ses 
ECUS ; non seulement ses facultés de compréhension 
sont devenues de plus en plus bornées, mais le champ 
même de sa perception s'est également restreint. 
Jl en résulte une sorte de renforcement du point de 
vue profane, puisque, si ce point de vue est né tout 
d'abord d'un défaut de compréhension, donc d'une 
limitation des facultés humaines, cette même limi- 
tation, en s'accentuant et en s'étendant à tous les 
domaines, semble ensuite le justifier, du moins aux 
yeux de ceux qui en sont alTeetés ; quelle raison 
pouTraient-ils bien avoir encore, en effet, d'admettre 
l'existence de ce qu'ils ne peuvent phis réellement ni 
conceA^oir ni percevoir, c'est-à-dire de tout ce qui 



Posié par Bo^va 



440 Le règne de la quantité 

pourrait leur montrer l'insuffisaiice et la fausseté 
du point de vue profane lui-même? 

De là provient l'idée de ce qu'on désigne commu- 
nément comme la « vie ordinaire » ou la « vie cou- 
rante )> ; ce qu'on entend par là, en elTet, c'est LieUj 
avant tout, quelque chose où, par l'exclusion de 
tout caractère sacré, rituel ou syn^bolique (qu'on 
l'envisage au sens spécialement religieux ou suivant 
toute autre modalité traditionneDe, peu importe 
ici, puisque c'est égalenïent d'une action eiïcctive 
des «■ influences spirituelles y> qu'il s'agit dans tous les 
cas), rien qui ne soit purement humain ne saurait 
intervenir en aucune façon ; et ces désignations 
mêmes impliquent en outre que tout ce qui dépasse 
une telle conception, mcme quand i] n'est pas encore 
nié expressément, est tout au moins relégué dans un 
domaine « extraordinaire », considéré comme excep- 
tionnel, étrange et inaccoutumé ; il y a donc là, à 
proprement parler, un renversement de l'ordre nor- 
mal, tel qu'il est représenté par les civilisations inté- 
gralenient traditionnelles où le point de vue profane 
n'existe en aucune façon, et ce renversement ne peut 
aboutir logiquement qu'à l'ignorance ou à la négation 
complète du « supra-humain ». Auasi certains vont-ils 
jusqu'à employer également, dans le même sens, 
l'expression de « vie réelle », ce qui, au fond, est d'une 
singulière ironie, car la vérité est que ce qu'ils nom- 
ment ainsi n'est au contraire que la pire des illusions ; 
nous ne voulons pas dire par là que les choses dont il 
s'agit soient, en eUes-mêmes, dépourvues de toute 
réalité, encore que cette réalité, qui est en somme 
celle même de l'ordre sensible, soit au degré le plus 
bas de tous, et qu'au-dessous d'elle il n'y ait plus 
que ce qui est proprement au-dessous même de 
toute existence manifestée; mais c'est la façon dont 
elles sont envisagées qui est entièrement fausse, et 



Posté par Bovaya 

sur wrww.aivs^&phairs.conni 



Uilliision de la it vie ordinaire » 141 

qui, en les séparant de tout principe supérieur, leur 
dénie précisément ce qui fait toute leur réalité ; 
c'est pourquoi, en toute rigueur, tt n'existe pas réelle- 
ment de domaine profane, inais seulement un point 
de vue profane, qui se fait toujours de plus en plus 
envahissant, jusqu'à englober finalement l'existence 
humaine tout entière. 

On voit aisément par là comment, dans cette 
conception de la « vie ordinaire », on passe presque 
insensiblement d'un stade à un autre, la dégénéres- 
cence allant en s'accentuant progressivement : on 
commence par admettre que certaines choses soient 
soustraites à toute influence traditionnelle, puis ce 
sont ces choses qu'on en vient à considérer comme 
normales j de là, on n'arrive que trop facilement à les 
considérer comme les seules « réelles », ce qui revient 
à écarter comme k irréel » tout le « supra-humain », 
et même, le domaine de l'humain étant conçu d'une 
façon de plus en plus étroitement limitée, jusqu'à 
le réduire à la seule modalité cor|)orelle, tout ce qui 
est simplement d'ordre suprasensible ; il n'y a qu'à 
remarquer comment nos contemporains empîoient 
constamment, et sans même y penser, le mot « réel » 
comme synonyme de « sensible », pour se rendre 
copipte que c'est bien à ce dernier point qu'ils en sont 
effectivement, et que cette manière de voir s'est telle- 
ment incorporée à leur nature même, si l'on peut dire, 
qu'elle est devenue chez ^ix comme instinctive. La 
philosophie moderne, qui n'est en somme tout 
d'abord qu'une expression « systématisée » de la 
mentalité générale, avant de réagir à son tour sur 
celle-ci dans une certaine mesure, a suivi une marche 
parallèle à celle-là : cela a commencé avec l'éloge 
cartésien du « bon sens » dont nous parlions plus 
haut, et qui est Lien caractéristique à cet égard, car 
la « vie ordinaire » est assurément, par excellence, le 



Posté par Boya^ 

sur iwwiw.aiwBœ^phairo.corïii 



142 Le règne de la quantité 

domaine de ce soi-disant « bon sens n, dit aussi tt sens 
commun n, aussi borné qu'elle et de la même façon ; 
puis, du rationalisme, qui n'est au fond qu'un aspect 
plus spécialement pliUosophique de 1' « humanisme », 
c'est-à-dire de la réduction de toutes choses à un 
point de vue exclusivement humain, on arrive peu 
à peu au matérialisme ou au positivisme : qu'on nie 
expressément, comme le premier, tout ce qui est au- 
delà du monde sensible, ou qu'on se contente, comme 
le second (qui pour cette raison aime à s'intituler 
aussi a agnosticisme », se faisant ainsi un titre de 
gloire de ce qui n'est en réalité que l'aveu d'une 
incurable ignorance), de refuser de s'en occuper en 
ïe décîarant c inaccessible » ou n inconnaissable », 
le résultat, en fait, est exactement le même dans ïea 
deux cas, et iJ est bien celui-là mêine que nous venons 
de décrire. 

Nous redirons encore ici que, chez la plupart, il 
ne s'agit naturellement que de ce qu'on peut appeler 
un matérialisme ou un positivisme « pratique », 
indépendant de toute théorie philosophique, qui est 
en effet et sera toujours chose fort étrangère à la 
majorité ; mais cela même n'en est que plus grave, 
non seulement parce qu'un tel état d'esprit acquiert 
par là une diffusion incomparablement plus grande, 
mais aussi parce qu'il est d'autant plus irrémédiable 
qu'il est plus irréfléchi et moins clairement conscient, 
car cela prouve qu'il a vraiment pénétré et comme 
imprégné toute la nature de l'individu. Ce que nous 
avons déjà dit du matérialisme de fait et de la façon 
dont s'en accommodent des gens qui se croient pour- 
tant «religieux » le montre assez ; et, en même temps, 
on voit par cet exemple que, au fond, la philosophie 
proprement dite n'a pas toute l'importance que cer- 
tains voudraient lui attribuer, ou que du moins elle 
en a surtout en tant qu'elle peut être considérée 



Posté par Bo^va 

sur iwtftww.ffiwa^aharo.com 



L'illusion de la « cîe ordinaire » 143 

comme « représentative » d'une certaine iiieiitalitê, 
plutôt que comme agissant efiectivernent et directe- 
ment sur celle-ci ; du reste, une conception philoso- 
phique quelconque pourrait- elle avoir le moindre suc- 
cès si elle ne répondait à quelques-unes des tendances 
prédominantes de l'époque où elle est formulée ? Noua 
ne voulons pas dire par là que les philosophes ne 
Jouent pas, tout coiïime d'autres, leur rôle dans la 
déviation moderne, ce qui serait certainement exa- 
géré, mais seulement que ce rôïe est plus restreint en 
fait qu'on ne serait tenté de le supposer à première 
vue, et assez différent de ce qu'il peut sembler exté- 
rieurement; d'ailleurs, d'une façon tout à fait géné- 
ral e,cequiestleplusapparentesttouj ouïs, suivant les 
lois mêmes qui régissent la manifestation, une consé- 
quence plutôt qu'une cause, un a boutiss entent plutôt 
qu'un point de départ % et, en tout cas, ce n'est 
jamais là qu'il faut chercïîer ce qui agît de m.anière 
vraiment efficace dans un ordre plus profond, qu'il 
s'agisse en cela d'une action s' exerçant dajis un sens 
normal et légitime, ou bien du contraire comme dans 
le cas dont nous parlons présentement. 

Le mécanisme et le matérialisme eux-mêmes o'ont 
pu acquérir une influence généralisée qu'en passant 
du domaine philosopliique au domaine scientifique ; 
ce qui se rapporte à ce dernier, ou ce qui se présente 
à tort ou à raison comme revêtu de ce caractère 
(! scientifique », a en efïet très certainement, pour des 
raisons diverses, beaucoup plus d'action que les 
théories philosophiques sur la mentalité commune, 

i. On pourrait dire encore, si Tod veut, que c'est un a Inut » 
l>liitât qu'vn n germe i ; le fait que le fruit Jui-mÊmc contient de 
nouveaux germes indique que la confi6qucne« peut à soïï touJ^ 
jouer le l'ftle de cause à un autre niveau ^ eonfotménaent au carac- 
tère cyclique de la mftnlFestation i xnais encore faut-il pour cela 
qu'elle passe en quelque sotte de 1* «r apparent s au a caché », 



Posté par Bo^va 

sur lAfyww.fflwa^sTïhairo.com 



144 Ia' TÈgite de la qjianldé 

cil laquellp il y a toiijniirs une croyance ai» nioûis 
jmplieilc h ]a vérité d'tJiie n srierice » dont le carac- 
tère liypolliclique lui échappe inévitablement, tandis 
que toiit ce qui se qualifie de (( pliilosopliie » la laisse 
pins ou moins indiffcrenlc ; l'existence d'applications 
pratiqnes et utilitaires dans un cas, et leur ai)sciicc 
dans l'autre, n'y est d'aillé ui'S sans doute pfis enticre- 
ïncnl étrangère. Ceci nous ramène justement encore 
à l'idée de la k vie ordinaire », dans laquelle il entre 
efïectivcïnent iine assez forte dose de « pragmatisme» ; 
et ce que nous disons là est cueore, hien entendu, 
tout à fait indépendant du fait que certains de nos 
contemporains ont vonln ériger le « pragmatisme » 
en système phdosopîiiqnc, ce qui n'a été rendu pos- 
sible qu'en raison même de ia tournure utilitaire qui 
est inliérente à la mentalité moderne et profane en 
général, et aussi parce que, dans l'état présent de 
dcclicance intelleetuene, on en est arrivé h perdre 
coniplètcment de vue la notion même de vérité, si 
bien que celle d'vitilité ou de commodité a fini par 
s'y substituer entièrement. Quoi qu'il en soit, dès 
lors qu'il est eonveim que la « réalité » consiste exclu- 
sivement en ce qui tombe sous les sens, il est tout 
naturel qjic la valeur qu'on attribue à une chose 
quelconque ait en quelque sorte pour mesure sa capa- 
cité de produire des effets d'ordre sensible ; or il est 
évident que la « science », considérée, à la façon mo- 
derne, comme essentiellenicnt solidaire de l'industrie, 
sillon même confondue plus ou moins complètement 
avec celle-ci j doit à cet égard occuper le premier 
rang, et que par là elle se trouve mêlée aussi étroi- 
tement que possible à cette m vie ordinaire » dont elle 
devient même ainsi un des principaux facteurs ; 
par cnnireenup, les hypothèses sur lesquelles elle 
prétend se fonder, si gratuites cl si injustifiées qu'elles 
puissent dire, béttélicieront elles- mfinu^s de cette 



Posté par Bovaya 

sur mwwtf.awasmahairo.corïii 



V illusion de la <<■ vie ordiimirc » 145 

situation privilégiée îhix yeux du vulgîiirc.Il V!i de 
soi que, en réalité, les applications pratiques ne 
dépendent en rien de lîi vérité de ces liypotliéses, et 
Ton peut d'ailleurs se demander te qne deviendrait 
une telle scienee, si nulle en tant qne connaissance 
proprement dite, si on la séparait des applications 
auxquelles elle donne lieu ; mais, telle qu'elle est, 
c'est un fait que cette science « réussit », et, pour 
l'esprit instinctivement utilitariste du « public » 
modem);, la « léussite » nu le « succès » devient comme 
une sorte de « critérium de la vérité », si tant est qu'on 
.puisse encore parler ici de véj-ité en un sens quel- 
conque. 

Qu'il s'agisse d'ailleurs de n'importe quel pomt rie 
vue, philosophique, scientifique on simplement 
« pratique », il est évident que tout cela, au fond, ne 
représente qu'autant d'aspects divers d'une seule 
et même tendance, et aussi que cette tendance, 
comme toutes celles qui sont, au m&me titre, consti- 
tutives de l'esprit moderne, n'a certes pas pu se riéve- 
lopper spontanément; nous avons dcj.'i eu assez 
souvent l'occasion de nous expliquer sur ce dernier 
point, mais ce sont ià des choses sur lesquelles on ne 
saurait jamais trop insister, et nous aurons^ encore à 
revenir dans la suit^e sur la place plus précise qu'oc- 
cupe le matérialisme dans l'cnsemldedua plan » sui- 
vant lequel s'ciTeetue la déviation du monde moderne. 
Bien entendu, les matérialistes eux-mêmes sont, 
plus qne quiconque, parfaitemimt incapables de se 
rendre compte de ces choses et mciïte d'en concevoir 
la possibilité, aveuglés qu'ils sont par leurs idées 
préconçues, qui leur ferment toute issue hors du 
domaine étroit où ils sont habitues à se mouvoir; 
et sans doute en seraient-ils tout aussi étonnés qu'ils 
le seraient de savoir qu'il a existé et (ju'il existe 
même encore des hommes pour lesquels ce qu'dg 



Posté par Bo^iya 

sur mwwtf.ffiwasmpharo.corïn 



146 /* règne de la quantité 

appellent la « vie ordinaire » serait bien la chose la 
plus extraordinaire qvi'on poisse imaginer, puisqu'elle 
ne correspond à rien de ce qui se produit réellement 
dans leur existence. C'est pourtant ainsi, et, qui plus 
est, ce sont ces hommes qui doivent être regardés 
comme véritablement « normaux », tandis que les 
matérialistes, avec tout leur a bon sens » tant vanté 
et tout le « progrès » dont ils se considèrent fièrement 
comme les produits les plus achevés et les repiésen- 
tants les plus k avancés », ne sont, au fond, que des 
êtres en qui certaines facultés se sont atrophiées 
au point d'être complètement abolies. C'est d'ailîeui-s 
à eelte condition soiilomcnt que le monde sensible 
peut leur apparaître comme un k système dos », à 
l'intérieur duquel ils se sentent en parfaite sécurité ; 
il nous reste à voir comment cette illusion peut, en 
un certain sens et dans «ne certaine mesure, être 
« réalisée » du fait du matérialisme lui-même ; mais 
nous verrons aussi plus loin comment, njalgré cela, 
elie ne représente en quelque sorte qu'un état d'équi- 
îibre éminemment instable, et comment, au point 
même où les choses en sont actuellement, cette sécu- 
rité de la (( vie ordinaire », sur laquelle a reposé jus- 
qu'ici toute l'organisation extérieure du monde 
moderne, risque fort d'êti-e troublée par des « inter^ 
férences » inattendues. 



Posté par Bovaya 

sur mfwrtftf.swasœnhairo.contii 



CHAPITRE XVI 



La, dégênêresvenve de la monnaie 



Arrivé à ce point de nntr(i expoKC", lï nn sera peut- 
filrc pas inutile de nous en «Ciirtcr quelque peu, du 
moins en appiireiicR, pour donner, lie fût-ce qu'aKsnz 
somniairemeiit, quelques indications sur une qucstinn 
qui peut sembler ne se rapporter qu'à un fait d'un 
gerue très particulier, mais qui constitue un exemple 
frappîint des résultats de la conception de la « vie 
ordinîiirc )>, en incnic temps qu'une excellente «illus- 
tralinii » de la façon dont celle-ci est lice au point de 
vue exclusivement quantitatif, et qui, par ce dernier 
côté surlout, se rattache en réalité très directement 
à notre sujet. La question dont il s'agit est celle dtt 
la moiuiaïe, et assurément, si l'on s'en tient au simple 
point de vue « éeonoiuiquc » tel qu'on l'entend aujour- 
d'hui, il semble i)icn que celle-ci soit quelque chose 
qui appartient aussi complètement que possible au 
« rfignc de la quantité » ; c'est d'îi il leurs à ce titre 
qu'elle joue, dans la société moderne, le rôle pré- 
pondérant que l'on ne connaît que trop et sur lequel 
il serait évidemment superflu d'insister ; mais la 
vérité est que le point de vue « économique » lui-même 
et la eoDception exclusivement quantitative de la 
monnaie qui lui est inhérente ne sont que le produit 



Posté par Bo^ya 

sur iwwKtf.fflwa^sfSiaharo.corïD 



148 Le règne de la quantité 

d'une dcgéiicrcscence somme toute assez rRoeiite, et 
que la monnaie a eu à son origine et a conserve pen- 
dant longtemps un caractère tout différent et une 
valeur proprement qualitative, si étonnant que cela 
puisse paraître à la généralité de nos contemporains. 
Il est une remîirque qu'il est bien facile de faire, 
pour peu qu'on ait seulement « des yeux pour voir i> : 
c'est que les nionniiies anciennes sont littéralement 
couvertes de symboles traditionnels, pris même 
souvent parmi ceux qui présentait un sens plus pîir- 
ticulièrcment profond ; c'est ainsi qu'on a remarqué 
notamment que, chez les Celtes, Irs symboles figu- 
rant sur les monnaies ne peuvent s'expliquer que si 
on les rapporte à des eonnîiissances doctrinalns qjii 
étaient propres aux Druides, ce qui implique d'ail- 
letirs une jntdi^'eiitioii directe de ceux-ci dans ce 
domaine ; et, bien ciitoiidu, ce qui est vrai sous ce 
rapport pour les Celtes l'^t égî dément pour Ins autres 
peuples de l'antiquité, en tenant compte n:iturcl!e- 
inent des modalités propres de leurs orgîiriisations 
traditionneilcs respectives. Cela s'accorde très exac- 
tement avec l'inexistence du point de vue profane 
dans les civilisations strictement traditionnelles : 
la monnaie, là où elle existiiit, ne pouvait elle-même 
pas être la chose profane qu'elle est devenue plus tard ; 
et, si elle l'aviiit été, comment s'expliquerait ici 
l'intervention d'une autorité spirituelle qui évidem- 
ment n'aurait rien eu à y voir, et comment inissi 
pourrait- on comprendre que diverses traditions par- 
lent de la monnaie comme de quelque chose qui est 
véritablement chargé d'une « influence spirituelle », 
dont l'action pouviiit effectivement s'exercer par 
le moyen des symboles qui en constituaient le « sup- 
port )> normal ? Ajoutons que, jusqu'en des temps 
très récents, on pouvait encore trouver ni\ dernier 
vestige de cette notion dans des devises de caractère 



Posté par Bo^ya 

sur iwtftwtf.ffiwa^s^aharo.corïii 



La dégénérescence de la rminnaie 149 

rdligieux, qui n'avaient assuréiiieiit plus dn v: s leur 
proprement symbolique, mais qui (étaient rlu moins 
comme un rappeJ de l'idée traditiomicllc désormais 
plus ou moins incomprise ; mais, après avoir été, en 
certains pays, reléguées autour dd ia k tranche » des 
moiniaies, ces devises mêmes ont fiiiî par disparaître 
complètement, et, en effet, elles n'avaient aucune 
raison d'être dès lors que la monnaie ne représentait 
plus rien d'autre qu'un signe d'ordre uniquenieilt 
« matériel » et qnantitîitif. 

Le contrôle de l'autorité spirituelle sur la monnaie, 
sotis quelque forme qu'il se soit exercé, n'est d'ailleurs 
pas un fait limité exclusivement à l'antiquité, et, 
sans sortir du monde occidental, il y a bien des indices 
qui montrent qu'il a dû s'y perpétuer jusque vers la 
fin du Moyen Age, c'est-à-dire tant que ce monde a 
possédé une civilisation traditionnelle. On ne pour- 
rait en effet s'expliquer autrement que certains 
souverains, à cette époque, aient été accusés d'avoir 
« altéré les monnaies » ; si leurs contemporains leur en 
firent un crime, il faut conclure de là qu'ils n'avaient 
pas la libre disposition du titre de la monnaie et que, 
en le changeant de leur propre initiative, ils dépas^ 
saient les droits reconnus au pouvoir temporel '. 
Dans tout autre cas, une telle accusation aurait ét^ 
évidemment dépourvue de sens ; le titre de la mon- 

1. Voir AvJ^rité spirihielit et po'^wir temiiord, p. 111, où Huns 
nou^ ^nulles réléfé plus KpécialeiïiËnt £tu cas de P}ii lippe te B«l, 
et oVi nous avon^ su^éré la poflsibiiilé d*iiii vapport essex Étroit 
enti-e la destruf^tîon de FOrdre du T<:mpîc «t l'altéiation tïes Efion- 
naiesi ce qui Re cûxnprtïndrait suns peine si Ton adnicttuit, cvmme 
au moins trÈs vraisemblable, que l'Oi-dte du Temple avait aJurs, 
entre autres l'oiiolions, celle d^exerccr le contrôle spirituel dans ce 
domaine ; nous n*y iitsistiTona pas davantage^ mais nous rappel- 
lerons qui'r c'est précisément à ce moment que nous ostimous peu-: 
voir faÏTB remonter les débuta de 1a déviatinu modeiuï proprement 
dite. 



Posté par Bo^ya 

sur wfMWtf.fflwasfsphairo.corïii 



150 ie règne de la, quantité 

naip, n'aurait d'ailleurs eu alors qu'une importance 
toute conventionnelle, et, en somme, peu aurait 
importé qu'elle fût constituée par un métal quel- 
conque et variable,- ou même remplacée par un simple 
papier ,comme elle l'est en grande partie de nos jours, 
car cela n'aurait pas empêche qu'on pût continuer 
à en faire exactement le même usage <( matériel ». 
Il fallait donc qu'il y eût là quelque chose d'un autre 
ordre, et nous pouvons dire d'un ordre supérieur, 
car^ce n'est que par là que cette altération pouvait 
revêtir un_ caractère de si exceptionnelle gravite 
qu'elle allait jusqu'à compromettre la stabilité même 
de la puissance royale, parce que, en agissant ainsi, 
eelle-ci usurpait les prérogatives de l'autorité spiri- 
tuelle qui est, en définitive, l'unique source authen- 
tique de to«te_ légitimité ; et c'est ainsi que ces faits, 
que les historiens profanes ne semblent guère com- 
prendre, concourent encore à indiquer très nettement 
que la question de la monnaie avait, au Moyen Age, 
aussi bien que dans l'antiquité, des aspects tout à 
fait ignorés des modernes. 

Il est donc arrivé là ce qui est arrivé généralement 
pour toutes les choses qui jouent, à un titre ou à un 
autre, un rôle dans l'existence humaine : ces choses 
ont été dépouillées peu à peu de tout caractère 
« sacré » ou traditionnel, et c'est ainsi que cette exis- 
tence même, dans son ensemble, est devenue toute 
profarie et s'est trouvée finalement réduite à la basse 
médiocrité de la k vie ordinaire » telle qu'elle se pré- 
sente aujourd'hui. En même temps, l'exemple de la 
monnaie montre bien que cette « profanisation », 
s'il est permis d'employer un tel néologisme, s'opère 
principalement par la réduction des choses à leur 
seul aspect quantitatif ; en (ait, on a fini par ne plus 
même pouvoir concevoir que la monnaie soit autre 
chose que la représentation d'une quantité pure et 



Posté par Bo^va 

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La dégénérescence de la monnaie 151 

EÎinple ; mais, si ce cas est particulièrement net à cet 
égard, parce qu'il est en quelque sorte poussé jusqu'à 
i'extrême exagération, il est bien loin d'être le seul 
où une telle réduction apparaisse comme contribuant 
à enfermer l'existence dans Fhorizon borné d» point 
de vue profane. Ce que nous avons dit du caractère 
quantitatif par excellence de l'industrie moderne 
et de tout ce qui s'y rapporte permet de le comprendre 
suffisamment : en entourant constamment l'homme 
des produits de cette industrie, en ne lui permettant 
pour ainsi dire plus de voir autre chose {sauf, comme 
dans les musées par exemple, à titre de simples 
« curiosités » n'ayant aucun lapport avec les circons- 
tances M réelles » de sa vie, ni par conséquent aucune 
influence effective sur celle-ci), on le contraint véri- 
tablement à s'enfermer dans le cercle étroit de la 
« vie ordinaire » comme Jans une prison sans issue. 
Dans une civilisation traditionnelle, au contraire, 
chaque objet, en même temps qu'il était aussi par- 
faitement approprié que possible à l'usage auquel 
il était immédiatement destiné, était fait de telle 
façon qu'il pouvait à chaque instant, et du fait même 
qu'on en faisait réellement usage (au lieu de le traiter 
en quelque sorte comme une chose morte ainsi que 
le font les modernes pour tout^ce qu'ils considèretjt 
comme des « ceuvres d'art »), servir de <( support. » 
de méditation reliant l'individu à quelque chose 
d'autre que la simple modalité corporelle, et aidant 
ainsi chacun h s'élever à un état supérieur selon la 
mesure de ses capacités ^ ; quel abîme entre ces deux 
conceptions de l'existence humaine! 

Cette dégénérescence qualitative de toutes choses 



J* Oc pourraj sur ce Bujet, consulter de iwtnlïreii£e3 étudea cl6 
A, K. Cooiuaraswamy, quiTai^'j* nfjamitirut développé et "illustré» 
sous toutes ses faces et Etvec toutes les précîsioufl iiéeesaairea. 



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i52 L^ règne de la quantité 

est d'ailleurs (étroite nient liée à celle de Ja monnaie, 
comme le montre le fait qu'on en est arrivé à n' « es- 
timer » couramment un objet que par son prix, consi- 
déré uniquement comme un k chiffre », une k somme » 
ou une quantité numériq\ie de monnaie ; en fait, 
chez la plupart de nos contemporains, tout jugement 
porté sur un objet se base presque toujours exclu- 
sivement sur ce qu'il coûte. Nous avons souKgné le 
mot « estimer », en raison de ce qu'il a en lui-même 
un double sens qualitatif et quantitatif ; aujourtî'hui, 
on a perdu de vue le premier sens, ou, ce qui revient 
au même, on a trouvé moyen de le réduire au second, 
et c'est ainsi que non seulement on « estime » un 
objet d'après son prix, mais aussi un homme d'après 
sa richesse '. La même chose est arrivée aussi, tout 
naturellement, pour le mot a valeur », et, remarquons- 
le en passant, c'est là-dessus que se fonde le curieux 
abus qu'en font certains philosophes récents, qui ont 
même été jusqu'à inventer, pour caractériser leurs 
théories, l'expression de « philosophie des valeurs » ; 
au fond de leur pensée, il y a l'idée que toute chose, 
à quelque ordre qu'elle se rapporte, est susceptible 
d'être conçue quantitativement et exprimée numéri- 
quement ; et le « moralisme », qui est d'autre part 
leur préoccupation dominante, se trouve par là 
associé directement au point (le vue quantitîstif ', 
Ces exemples montrent aussi qu'il y a une véritable 
dégénérescence du langage, accompagnant ou suivant 

1, lies Amértcama sOTit ailés si loin en ck sens qu^ils disent com- 
muncment qu'un homme « vaut n teilo «umme, voulant indiquer 
par ià le cliiflre auquel s'élève sa fortune ; îb disent aussi, non pas 
qu'un homme rËu^fc dans ses affaires, mais qu'iï * cet un succ^ », 
ce qui revient à identifier eomplÈtement l'individu à ses gains 
TïiatèTïcbf 

2. Cette association n'est {l'ai) leurs pas une chose entièrement 
noiiveilcj car elle remonte en fait jusqu'à 1' « arithmétique morale s 
do Bentham, qui date de la Un du xviii» siècle. 



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La dégénérescence de la monnaie 153 

inévitablement celle de toutes choses ; en effet, dans 
un inonde où l'on s'efforce de ^tout réduire è la quan- 
tité, il faut évidemment se servir d'un hmgage qui 
lui-même n'évoque plus que des idées purement quan- 
titatives. 

Four eu revenir plus spécialement A la question 
de la monnaie, nous devons encore ajouter qu'il s'est 
prodïiit à cet égard un pliénomène qui est }>ien digne 
de remarque ; c'est que, depuis que la moiiiiaie a 
perdu toute garantie d'ordre supérieur, elle a \ii 
sa valeur quantitative elle-même, ou ce que le jargon 
des K économistes » appelle son « pouvoir d'achat », 
aller sans cesse en diminuant, si l)ien qu'on peut 
concevoir que, à une limite doiit on s'approche de 
plus en plus, elle aura perdu toute raison d'être, 
même simplement « pratique » ou « matérielle », et 
elle devra disparaître comme d'elle-même de l'exis- 
tence humaine. On conviendra qu'il y a là un étrange 
retour des choses, qui se comprend d'ailleurs sans 
peine par ce que nous avons exposé précédemment : 
la quantité pure étant proprement au-dessous de 
toute existence, on ne peut, quand on pousse la réduc- 
tion à l'extrême comme dans le cas de la monnaie 
(plus frappant que tout autre parce qu'on y est déjà 
presque arrivé à la limite), aboutir qu'à une véritable 
dissolution. Cela peut déjà servir à montrer que, 
comme nous le disions plus haut, la sécurité de la 
K vie ordinaire » est en réalité quelque chose de bien 
précaire, et nous verrons aussi par la suite qu'elle 
l'est encore à beaucoup d'autres égards ; mais la 
conclusion qui s'en dégagera sera toujours la même 
en définitive : le terme réel de la tendance qui entraîne 
les hommes et les choses vers la quantité pure ne peut 
être que la dissolution finale du monde actuel. 



Posté par Boyava 

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CHAPITRE XVII 

Solidification du monde 



Revenons maintenant à l'expli'fiation de la façon 
dont se réalise cfFect.ivement, à l'époque moderne, 
un monde conforme, dans la mesure du possible, à 
la conception matérialiste ; pour le comprendre, il 
faut avant tout se souvenir que, comme nous l'avons 
déjà dit bien des fois, l'ordre humain et l'ordre cos- 
mique, en réalité, ne sont point séparés comme on 
se l'imagine trop facilement de nos jours, mais qu'ils 
sont au contraire étroitement liés, de telle sorte que 
chacun d'eux réagit constamment sur l'autre et qu'il 
y a toujours une correspondance entre leurs états 
respectifs. Cette considération est essentiellement 
impliquée dans toute la doctrine des cycles, et, sans 
elle, les données traditionnelles qui se rapportent à 
celle-ci seraient à peu près entièrement inintelli- 
gibles ; la relation qui existe entre certaines phases 
critiques de l'histoire de l'humanité et certains cata- 
clysmes se produisant suivant des périodes astro- 
nomiques déterminées en est peut-être l'exemple 
le plus frappant, mais il va de soi que ce n'est là 
qu un cas extrême de ces correspondances, qui exis- 
tent en réalité d'une façon continue, bien qu'elles 
soient sans doute moins apparentes tant que les 



Posté par Boyaya 

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Solidification du monde 155 

choses ne se modifient que graduellement et presque 
itisensib lement. 

Cela étant, il est tout naturel que, dans le cours 
du développement cyttique, la manifestation cos- 
mique tout entière, et la mentalité humaine, qui 
d'ailleurs y est nécessairement incluse, suivent à la 
fois une même marche descendante, dans le sens 
que nous avons déjà prctisé, et qui est celui d'un 
àoigncnicnt graduel du principe, donc de la spiri- 
tualité première qui est inhérente au pôie essentiel 
de la manifestation. Cette marche peut donc être 
décrite, en acceptant ici les termes du langage cou- 
rant, qui d'ailleurs font ressortir nettement la corré- 
lation que nous envisageons, comme une sorte de 
« matérialisation » progressive du milieu cosmique 
lui-même, et ce n'est que quand cette « matériali- 
sation B a atteint un certain degré, déjà très forte- 
ment accentue, que peut apparaître corrélativement, 
chez l'homme, la conception matérialiste, ainsi que 
l'attitude générale qui lui correspond pratiquement 
et qui se conforme, comme noits l'avons dit, à la 
représentation de ce qu'on appelle la « vie ordinaire » ; 
d'aOleurs, sans cette « matérialisation » effective, 
tout cela n'aurait pas même le moindre semblant de 
justification, car la réalité ambiante lui apporterait 
à chaque instant des démentis trop manifestes. 
L'idée même de matière, telle que les modernes 
l'entendent, ne pouvait véritablement prendre nais- 
sance que dans ces <;oiiditions ; ce qu'elle exprime 
plus eu moins confusément n'est d'ailleurs, en tout 
cas, qu'une limite qui, dans le cours de la descente 
dont il s'agit, ne peut jamais être atteinte en fait, 
d'abord parce qu'elle est considérée comme étant, 
en elle-même, quelque chose de purement quantitatif, 
et ensuite parce qu'elle est supposée « inerte », et 
qu'un inonde où il y auiait quelque chose de vrai- 



Posté par Bovaya 

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156 Le règne de la quantité 

ment « inerte » cesserait aussitôt d'exister par là 
même ; cette idée est donc bien la plus illusoire qui 
puisse être, puisqu'elle ne répond absolument à 
aucune réalité, si bas que celle-ci soit située dans la 
hiérarchie de l'existence manifestée. On pourrait 
dire encore, en d'autres termes, que la « matériali- 
sation )> existe comme tendance, mais que la « maté- 
rialité V, qui serait l'aboutissement complet de cette 
tendance, est un état irréalisable ; de là vient, entre 
autres conséquences, que les lois mécaniques for- 
mulées théoriquement par la science moderne ne 
sont jamais susceptibles d'une application exacte 
et rigoureuse aux conditions de l'expérience, où il 
subsiste toujours des éléments qui leur échappent 
nécessairement, même dans la phase où le rôle de ces 
éléments se trouve en quelque sorte réduit au mini- 
mum. Il ne s'agit donc jamais là que d'une appro- 
ximation, qui, dans cette phase, et sous la réserve 
de cas devenus alors exceptionnels, peut être suf li- 
sante pour les besoins pratiques immédiats, mais 
qui n'en implique pas moins une simplification très 
grossière, ce qui lui enlève non seulement toute 
prétendue « exactitude », mais même toute valeur 
de « science » au vrai sens de ce mot ; et c'est aussi 
avec cette même approximation que le monde sen- 
sible peut prendre l'apparence d'un is système clos », 
tant aux yeux des physiciens que dans le courant 
des événements qui constituent la « vie ordinaire ». 
Au lieu de parler de « matérialisation » comme 
nous venons de le faire, on pourrait aussi, en un 
sens qui est au fond le même, et d'une façon peut- 
être plus précise et même plus « réelle », parler de 
« soHdiiication » ; les corps solides, en effet, sont 
bien, par leur densité et leur impénétrabilité, ce qui 
donne plus que toute autre chose l'illusion de la 
fi matérialité ». En même temps, ceci îious rappelle 



Posté par Bovaya 

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Solidificalinn du monde 157 

la manière rfoiit Bergson, ainsi que nous l'avons 
signale plus haut, parle du « solide » comme consti- 
tuant en quelque sorte le domaine propre de la rai- 
son, en quoi il est d'ailleurs évident que, consciem- 
ment ou non (et sans doute peu consciemmeEtt, 
puisque non seulement il généralise et n'apporte 
aucune restriction, mais que même il croit pouvoir 
parler en cela d' « intelligence », comme il le fait 
toujours alors que ce qu'il dit ne peut s'appliquer 
réellenaent qu'à la raison), il se réfère plus spéciale- 
ment à ce qu'il voit autour de lui, c'est-à-dire à 
l'usage « scientifique » qui est fait actuellement de 
cette raison. Nous ajouterons que cette_« solidifica- 
tion B eiïective est précisément la véritable cause 
pour laquelle la science moderne k réussit », non pas 
certes dans ses théories qui n'en sont pas moins 
fausses pour cela, et qui d'ailleurs changent à chaque 
instant, mais dans ses applications pratiques; an 
d'autres époques où cette « solidification » n'était 
pas encore aussi accentuée, non seulement l'homme 
n'aurait pas pu songer à l'industrie telle qu'on l'en- 
tend aujourd'hui, mais encore cette industrie aurait 
été réellement tout à fait impossible, aussi bien que 
tout l'ensemble de la « vie ordinaire » où elle tient 
une place si importante. Ceci, notons- le incidemment, 
suflît pour couper court à toutes les rêveries de soi- 
disant « clairvoyants » qui, imaginant le passé sur 
le modèle du présent, attribuent à certaines civi- 
lisations « préhistoriques » et de date fort reculée 
quelque chose de tout à fait semblable au « machi- 
nisme » contemporain ; ce n'est là qu'une des formes 
de l'erreur qui fait dire vulgairement que « l'histoii* 
se répète », et qui implique une complète ignorance 
de ce que nous avons appelé les déterminations 
qualitatives du temps. 

Pour en arriver au point que nous avons décri^ 



Posté par Bovava 

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158 Le règne de la quantité 

il faut que l'homme, du fait mêràe de celte « matc- 

pialisation » ou de cette « solidification » qui s'opère 
natureilemeiil en lai tout aussi bien que dans le reste 
de la manifestation cosmique dont il fait partie, et 
qui modifie notablement sa constitution « psycho- 
physiologique », fiit perdu l'usage dos facultés qui 
lui permettraient normalement de dépasser les limites 
du inonde sensible, car, même si ceiui-ci est très 
réellement entoure de cloisons plus épaisses, pour- 
rait-on dire, qu'il ne l'était dans ses états antcrieurs, 
il n'en est pas moins vrai qu'il ne saurait jamais y 
avoir nulle part une séparation absolue entre diffé- 
rents ordres d'existence ; une telle séparation aurait 
pour cfïet de retrancher de la réalité même le domaine 
qu'elle enfermerait, si bien que, là encore, l'exis- 
tence de ce domaine, c'est-à-dire du inonde sensible 
dans le cas dont il s'agit, s'évanouirait immcdia- 
tcraent. On pourrait d'ailleurs légitimement se de- 
mander comment une atrophie aussi complète et 
aussi générale de certaines facuïtés a bien pu se pro- 
duire effectivement ; iJ a fallu pour cela que l'homme 
soit tout d'abord amené à porter toute son attention 
sur les choses sensibles exchisivemcnt, et c'est par 
là qu'a dû nécessairement commencer cette œuvre 
de déviation qu'on pouirait appeler la « fabrication » 
du monde moderne, et qui, bien catendu, oc pouvait 
V réussir x, elle aussi, que précisément à cette phase 
du cycle et en utilisant, en mode « diabolique », les 
conditions présentes du milieu lui-même. Quoi qu'il 
en soit de ce dernier point, sur lequel nous ne voulons 
pas insister davantage pour le naoment, on ne saurait 
trop admirer la solennelle niaiserie de certaines 
déclamations chères aux « vulgarisateurs » scienti- 
fiques {nous devrions dire plutôt « scientistes »), qui 
se plaisent à aflirmer à tout propos que la science 
moderne recule sans cesse les limites du mtmde connu. 



Posté par Bo^ya 

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Solidification du monde 159 

ce qui, en fait^ est exacttiment le contraire de la 
vérité : jamais ces limites n'ont été aussi étroites 
qu'elles le sont dans les conceptions admises par 
cette prétendue science profane, et jamais le monde 
ni l'homme ne s'étaient trouvés ainsi rapetisses, 
au point d'être réduits à de simples entités corpo- 
relles, privées, par hypothèse, de la moindre possi- 
bilité de communication avec tout autre ordre de 
réalité! 

11 y a d'ailleurs encore un autre aspect de la ques- 
tion, réciproque et complémentaire de celui que nous 
avoTis envisagé jusqu'ici : l'homme n'est pas réduit, 
en tout cela, au rôle passif d'un simple spectateur, 
qui devrait se borner à se faire une idée plus ou mouis 
vraie, ou plus ou moins fausse, de ce qui se passe 
autour de lui ; il est lui-même un des facteurs qui 
interviennent activement dans les modifications du 
monde où il vit ; et nous devons ajouter qu'il en est 
même un facteur partiouliércment important, en 
raison de la position proprement « centrale n qu'il 
se trouve occuper dans ce monde. En parlant de 
cette intervention humaine, nous n'entendons pas 
faire allusion simplement aux modifications arti- 
ficielles que l'industrie fait subir au milieu terrestre, 
et qui sont d'ailleurs trop c^-identes pour qu'il y ait 
lieu de s'y étendre ; c'est là une chose dont il 
convient assurément de tenir compte, mais ce n'est 
pas tout, et ce dont il s'agit surtout, au point de vue 
où nous no^ plaçons en ce moment, est quelque 
chose de tout autre, qui n'est pas voulu par l'homme, 
du moins expressément et consciemment, mais qui 
va cependant beaucoup plus loin en réalité. En eflet, 
la vérité est que la conception matérialiste, une fois 
qu'elle a été formée et répandue d'une façon quel- 
conque, ne peut que concourir à renforcer encore 
cette « solidification » du monde qui l'a tout d'abord 



Posté par Bo^ya 

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160 Le règne de la quantité 

r<!nduc possible, et toutes les cojiséquenctis qui dé- 
rivent dirocteraent ou indii'ecteracnt de cette concep- 
tion, y compris la notion courante de la k vie ordi- 
naire », ne font que tendre à celte même fin, car les 
réactions générales du milieu cosinique lui-même 
changent effectivement suivant l'attitude adoptée 
par l'homme à son égard. On peut dire véritablement 
que certains aspects de la réalité se cachent à qui- 
conque l'envisage en profane et en matérialiste, et 
se rendent inaccessibles à son observation ; ce n'est 
pas là une simple façon de parler plus ou moins 
(( imagée», comme certains pourraient être tentés 
de le croire, mais bien l'expression pure et simple 
d'un fait, de même que c'est un fait que les animaux 
fuient spontanément et instinctivement devant 
quelqu'un qui leur témoigne une attitude hostile. 
C'est _ pourquoi il est des choses qui ne pourront 
jamais être constatées par des « savants » matéria- 
listes ou positivistes, ce qui, naturellement, les 
confirme encore dans leur croyance à la validité 
de leurs conceptions, en paraissant leur en donner 
comme une sorte de preuve négative, alors que ce 
n'est pourtant rien de plus ni d'autre qu'un simple 
effet de ces conceptions elles-mêmes ; ce n'est pas, 
bien entendu, que ces ciioses aient aucunement cessé 
d'exister pour cela depuis la naissance du matéria- 
lisnie et du positivisme, mais elles se « retranchent » 
véritablement hors du domaine qui est à la por- 
tée de l'expérience des savants profanas, s'ab- 
stenant d'y pénétrer en aucune façon qui puisse 
laisser soupçonner leur action ou leur existence 
même, tout comme, dans un autre ordre qui n'est 
d'ailleurs pas sans rapport avec celui-là, le dépôt 
des connaissances traditionnelles se dérobe et se 
ferme de plus en plus strictement devant l'enva- 
hissement de l'esprit moderne. C'est là, en quelque 



Posté par Bo^iya 

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Solidification du monde 161 

eortc, la « contrepartie » de la limitation des facultés 
de l'être humain à celles qui se rapportent propre- 
ment à la seule modalité corporelle : par cette 
limitation, il devient, disions-nous, incapable de 
sortir du monde sensible ; par ce dont il s'agit main- 
tenant, il perd en outre toute occasion de constater 
«ne intervention manifeste d'éléments suprascn- 
sibles dans le monde sensible lui-même. Ainsi se 
trouve complétée pour lui, autant qu'ilest possible, 
la « clôture » de ce monde, devenu aiosi d'autant 
plus e solide >i qu'il est plus isolé de tout autre ordre 
de réalité, même de ceux qui sont le plus proches de 
lui et qui constituent simplement des modalités 
dilïérentcs d'un même domaine individuel ; à l'in- 
térieur d'un tel monde, il peut sembler que la « vie 
ordinaire » n'ait plus désormais qu'à se dérouler 
sans trouble et sans accidents imprévus, à la façon 
des mouvements d'une « mécanique » parfaitement 
réglée ; l'homme moderne, après avoir « mécanisé » 
le monde qui l'entoure, ne vise-t-il pas à se k méca- 
niser » lui-même de son naieux, dans tous les modes 
d'activité qui restent encore ouverte à sa nature 
étroitement bornée? 

Cependant, la « solidification » du monde, si loin 
qu'elle soit poussée effectivement, ne peut jamais 
cire complète, et il y a des limites au-delà desquelles 
elle ne saurait aller, puisque, comme nous l'avons 
dit, son extrême aboutissement serait incompatible 
avec toute existence réelle, fût-eile du degré le plus 
bas ; et même, à mesure que celte «solidification » 
avance, elle n'en devient toujours que plus précaire, 
car la réalité la plus inférieure est aussi la plus ins- 
table ; la rapidité sans cesse croissante des cbangc- 
merits du monde actuel n'en témoigne d'ailleurs que 
d'une façon trop éloquente. Rien ne peut faire qu'il 
n'y ait des « fissures » dans ce prétendu « système 



Posté par Bo^va 

sur mfWrtftf.swas^Qhaira.contii 



162 Le règne de la quantité 

clos », qui a du reste, par son caractère ■( mccftniquc », 
quelque chose d'artificiel (il va de soi que nous 
prenons ici ce mot en un sens beaucoup plus large 
que celui où il ne s'applique proprement qu'aux 
simples productions industrielles) qui n'est gncre de 
nature à inspirer confiance en sa durée ; et, actuel- 
lement même, il y a déjà de multiples mdiccs qui 
monti'cnt précisément qu<; son équilibre instable 
est en quelque sorte sur le point d'être rompu. U 
en est si bien ainsi que ce que nous disons du maté- 
rialisme et du mécanisme de l'époque moderne 
pourrait presque, en un certain sens, être mis déjà 
au passé ; cela ne veut certes pas dire que ses consé- 
quences pratiques ne peuvent pas continuer a se 
développer pendant quelque temps encore, ou que 
son influence sur la mentalité générale ne persistera 
pas plus ou moins longtemps, ne serait-ce que du 
îait de la « vulgarisation » sous ses formes diverses, 
y compris l'enseignement scolaire à tous ses degrés, 
où traînent toujours de nombreuses « survivances » 
de ce genre (et nous allons tout à l'heure yrevenir 
plus amplement) ; mais il n'en est pas moins vrai 
que, au moment oit nous en sommes, la notion même 
de la « matière », si péniblement constituée à travers 
tant de théories diverses, semble être en tram de 
s'évanouir ; seulement, il n'y a peut-être pas lieu 
de s'en féliciter outre mesure, car, amsi qu on le 
veiTa plus clairement par la suite, ce ne peut être la, 
en fait, qu'un pas de plus vers la dissolution Jinale. 



Posté par Bovaya 

sur iwtft^tf.swas^'ahairo.corïii 



CHAPITRE XVIII 

MyÛwlogie scientifique et vuîgarisMion 



Puisque noua avons été amené à (aire allusion aux 

« survivances » que laissent, dans !a mentalité com- 
mune, des théories auxquelles les savants eux-mênies 
ne croient plus, et qui ainsi n'en continuent pas moins 
d'exercer leur inflocncc sur l'attitude de la généralité 
des hommes, il sera bon d'y insister un peu plus, car 
il y a là quelque chose qui peut encore contribuer à 
expliquer certains aspects de l'époque actuelle. A cet 
égard, il convient de rappeler tout d'abord qu'un des 
principaux caractères de la science profane, quand 
elle quitte le domaine de la simple observation des 
faits et veut essayer de tirer quelque^ chose de l'ac- 
cumulation indéfinie de détails particuliers qui en 
est l'unique résultat immédiat, c'est l'édification 
plus ou moins laborieuse de théories purement hypo- 
thétiques, et qui Tiécessaireiucnt ne peuvent être 
rien de plus, étant donné leur point de départ tout 
empirique, car les faits, qui en eux-mêmes sont tou- 
jours susceptibles d'explications diveraes, n'ont 
jamais pu et ne pourront jamais garantir la vérité 
d'aucune théorie, et, comme nous l'avons dit plus 
haut, leur plus ou moins grande midtiplicilé n'y fait 
rien ; aussi de telles hypothèses sont-elles, au fond, 



Posté par Bo^va 

sur iwtft^tf.swaMî'ahairo.corïii 



164 Le règne de ta quaraUÈ 

fcien moins inspirées par les constatations de Texpé- 
lience q«e par certaines idées préconçues et par 
certaines des tendances prédominantes de la men- 
talité moderne. On sait d'ailleurs avec quelle rapi- 
dité toujours croissante ces Iiypothèses, à notre 
époque, sont abandonnées et r_emplacées par d'au- 
tres, et ces cliangemciits continuels suffisent trop 
évidemment à montrer leur peu de solidité et l'im- 
possibilité de leur reconnaître une valeur en tant 
que coraiaissance réelle ; aussi prennent-elles de 
plus en plus, dans la pensée des savants eux-roËmes, 
«n caractère conventionnel, donc en somme irréel, 
et nous pouvons encore noter là un symptôme de 
l'acheminement vers la dissolution Knale, En effet, 
ces savants, et notamment les physiciens, ne peuvent 
guère être entièrement dupes de semblables cons- 
tructions, dont, aujourd'hui plus que jamais, ils ne 
connaissent que trop bien la fragilité ; non seulement 
elles sont vite « usées », mais, dès leur début, ceux 
mêmes qui les édifient n'y croient que dans une cer- 
taine mesure, sans doute assez limitée, et à titre en 
quelque sorte « provisoire »; et, bien souvent, ik 
semblent même les considérer moins comme de véri- 
tables tentatives d'explication que comme de simples 
« représentations » et comme des « façons de parler » ; 
c'est bien tout ce qu'elles sont en effet, et nous ayons 
vu que Leibniz avait déjà montré que le mécanisme 
cartésien ne pouvait pas être autre chose qu'une 
« représentation » des apparences extérieures, dénuée 
de toute valeur proprement explicative. Dans ces 
conditions, le moins qu'on en puisse dire est qu'il y a 
là qudque cJiose d'assez vain, et c'est assurément 
une étrange conception de la science que celle dont 
procède un semblable travail ; mais le danger de ces 
théories illusoires réside surtout dans l'influence 
que, par cela seul qu'elles s'intitulent « scientifiques». 



Posté par Bo^va 

sur Mfwiftf.awa^s^'nhairo.com 



le 



Mythologie scientifique et indgarisation 165 

elles sont susceptibles d'exercer sur le « grand public », 
qui, lui, les prend tout à fait au sérieux et les accepte 
aveuglément comme des « dogmes », et cela non pas 
seulement tant qu'elles durent {elles n'ont même 
souvent eu alors qu'à peine le temps de parvenir à 
sa connaissance), mais même et surtout quand les 
savants les ont déjà abandonnées et bien longtemps 
après, du fait de leur persistanc*, dont nous parlions 
jÎus haut, dans l'enseignement élémentaire et dans 
es ouvrages de « vulgarisation », où elles sont d'ail- 
leurs toujours présentées sous une forme « simpliste » 
et résolument affirmative, et non point comme les 
simples hypothèses qu'elles étaient en réalité pour 
ceux-là mêmes qui les élaborèrent. Ce n'est pas sans 
raison que nous venons de parler de « dogmes », car, 
pour l'esprit antitraditionnd moderne, il s'agit bien 
là de quelque chose qui doit s'opposer et se substituer 
aux dogmes religieux ; un exemple comme celui des 
théories « évolutionnistes >i, entre autres, ne peut 
laisser aucun doute à cet égard ; et ce qui est encore 
bien significatif, c'est l'habitude qu'ont la plupart 
des « vulgarisateurs » de parsemer leurs écrits de 
déclamations plus ou moins violentes contre toute 
idée traditionnelle, ce qui ne montre que trop claire- 
ment quel r&le ils sont chargés de jouer, fût-ce 
inconsciemment dans bien des cas, dans la sub- 
version intellectuelle de notre époque. 

Il est arrivé à se constituer ainsi, dans la mentalité 
« scientiste » qui, pour les raisons d'ordre en grande 
partie utilitaire que nous avons indiquées, est, à un 
degré ou à un autre, celle de la grande majorité de 
nos contemporains, une véritable « mythologie », 
non pas certes au sens originel et transcendant des 
vrais « mytlies >i traditionnels, mais tout simplement 
dans l'acception h péjorative » que ce mot a prise dans 
le langage coiurant. On pourrait en citer d'innom- 



Posté par Bo^va 

sur iwtftwtf.awa^s^'ahairo.corïii 



166 . Le règne de la quantité 

brables exemples ; un des plus frappants et des plus 
« actuels », si l'on peut dire, est celui de 1' k miagem s 
des atonies et des multiples éléments d'espèces variées 
en lesquels ils ont fini par se dissocier dans les théories 
physiques récentes (ce qui fait d'ailleurs qu ils ne 
sont plus aucunement des atomes, c'est-à-dire litté- 
ralement des « indivisibles », bien qu'on persiste à 
leur en donner le nom en dépit de toute logique) ; 
<t imagerie », disons-nous, car ce n'est sans doute que 
cela dans la pensée des physiciens ; mais le « grand 
public » croit fermement qu'il s'agit d' « entités » 
réelles, qui pourraient être vues et touchées par 
quelqu'un dont les sens seraient suffisamment déve- 
loppés ou qui disposerait d'instruments d'observa- 
tion assez puissants ; n'est-ce pas là de la « mytho- 
logie » de la sorte la plus naïve? Cela n'empêche 
pas ce même public de se moquer à tout propos des 
conceptions des anciens, dont, bien entendu, il ne 
comprend pas le moindre mot ; même en admettant 
qu'il ait pu y avoir de tout temps des déformations 
« populaires » (encore une expression qu'aujourd'hui 
on aime fort à employer à tort et à travers, sans doute 
à cause de l'importance grandissante accordée à 
la « masse »), il est permis de douter qu'elles aient 
jamais été aussi grossièrement matérielles et en 
même temps aussi généralisées qu'elles le sont pré- 
sentement, grâce tout à la foi» aux tendances inhé- 
rentes à la mentalité actuelle et à la diffusion tant 
vantée de 1' « instruction obligatoire », profane et 
rudimentaire! 

Nous ne voulons pas nous étendre outre mesure 
sur un sujet qui se prêterait à des développements 
presque indéfinis, mais s'éeartant trop de ce que 
nous avons principalement en vue ; il serait facile 
de montrer, par exemple, que, en raison de la « sur- 
vivance » des hypothèses, des éléments appajrtenant 



Posté par Bo^va 

sur lAnftiw.swa^^ahairo.contii 



Mythologie scientifique et vulgarisation 167 

en réalité à des théories diiîêrentes se superposent 
et s'entremêlent de telle sorte dans les représen- 
tations vulgaires qu'ils forment parfois les combi- 
naisons les plus hétéroclites ; d'ailleurs, en consé- 
quence du désordre inextricable qui règne partout, 
la mentalité contemporaine est ainsi faite qu'elle 
accepte volontiers les plus étranges contradictions. 
Nous préférons insister seulement encore sur un 
des aspects de la question, qui, à vrai dire, anticipera 
quelque peu sur les considérations qui auront à 
prendre place dans la suite, car il se réfère à des 
choses qui appartiennent plus proprement à une 
autre phase que celle que nous avons envisagée 
iusqu'ici ; mais tout cela, en fait, ne peut pas Être 
séparé entièrement, ce qui ne donnerait qu'une figu- 
ration par trop « schématique » de notre époque, et, 
en même temps, on pourra déjà entrevoir par là 
comment les tendances vers la <c solidification » et 
vers la dissolution, bien qu'apparemment opposées 
à certains égards, s'associent cependant du fait 
même qu'elles agissent simultanément pour aboutir 
en définitive à la catastrophe finale. Ce dont noiis 
voulons parler, c'est le caractère plus particuliè- 
rement extravagant que revêtent les représentations 
dont il s'agit quand elles sont transportées dans un 
domaine autre que celui auquel elles étaient primi- 
tivement destinées à s'appliquer ; c'est de là que 
dérivent, en effet, la plupart des fantasmagories de 
ce que nous avons appelé le « néo-spiritualisine » 
sous ses différentes formes, et ce sont précisément 
ces emprunts à des conceptions relevant essentiel- 
lement de l'ordre sensible qui expliquent cette sorte 
de « matérialisation » du suprasensîble qui constitue 
un de leurs traits les plus généraux *. Sans chercher 

1_ C^eMt aurtout dans le epiritiBine qii& lea représentations de <!d 



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sur iW!ftfiftf.«¥a;^:nhairo.corïii 



168 Le règne de la qimnlitê 

pour le moment à déterminer plus exactemf;nt la 
nature et la qualité du suprasensible auquel on a 
effectivement affaire ici, il n'est pas inutile de remar- 
quer à quel point ceux mêmes qui l'admettent 
encore et qui pensant en constater l'action sont, 
au fond, pénétrés de l'influence matérialiste : s'ils 
ne nient pas toute réalité extracorporelle commc^la 
majorité de leurs contemporains, c'est parce qu'ils 
s'en font une idée qui leur permet de la ramener en 
quelque sorte au type des choses sensibles, ce qui 
apurement ne vaut guère mieux. On ne saurait 
d'aUlcuTS s'en étonner quand on voit combien toutes 
les écoles occultistes, théosophistes et autres de ce 
genre, aiment à chercher constamment des points 
de rapprochement avec les tliéories scientifiques 
modernes, dont elles s'inspirent même souvent plus 
directement qu'elles ne veulent bien le ^dire ; le 
résultat n'est en somme que ce qu'il doit être logi- 
quement dans de telles conditions ; et on pourrait 
même remarquer que, du fait des variations succes- 
sives de ces théories scientifiques, la similitude des 
conceptions de telle école avec telle théorie spéciale 
permettrait en quelque sorte de « dater » cette école 
en l'absence de tout renseignement plus précis sur 
son histoire et sur ses origines. 

Cet état de choses a commencé dès que 1 étude et 
le maniement de certaines influences psychiques sont, 
si l'on peut s'exprimer ainsi, tombés dans le domaine 
profane, ce qui marque en quelque sorte le début de la 
phase plus proprement « dissolvante » de la déviation 
moderne ; et l'on peut en somme le faire remonter 
au xviïi'* siècle, de sorte qu'il se trouve être exacte- 

genrft se présentent s«iis ks tmmcs les plus grossières, et nouB avons 
eu l'ouKasion d'en donner de nombreux exemples dans L Erreur 



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sur MfWAf.swa^^Tïhairo.corïii 



Mythologie scientifique et vulgarisation 169 

ment contemporain du matérialisme lui-même, ce 
qui montre bien que ces deux choses, contraires en 
apparence seiJement, devaient s'accompagner en 
fait ; il ne semble pas que des faits similaires se soient 
produits antcrieuremcnt, sans doute parce que la 
déviation n'avait pas encore atteint le degré de 
développement qui devait les rendre possibles. Le 
trait principal de la a mythologie » scientifique de 
cette époque, c'^t la conception des « iluides » divers 
sous )a forme desquels on se représentait alors toutes 
les forces physiques ; et c'est précisément cette 
conception qui fut transportée de l'oi'dre coi-porel 
dans l'ordre subtil avec la théorie du « magnétisme 
animal » ; si l'on se reporte à l'idée de la o solidifica- 
tion » du monde, on dira peut-être qu'un « fluide » 
^t, par définition, l'opposé d'un « solide )>, mais il 
n'en est pas moins vrai que, dans ce cas, il joue 
exactement le même rôle, puisque cette conception 
a pour effet de (t corporiscr » des choses qui relèvent 
en réalité de la manifestation subtile. Les magnéti- 
seurs furent en quelque sorte les précurseurs directs 
du a néo -spiritualisme )>, sinon proprement ses prer 
miers représentants ; leurs théories et leurs pratiques 
influencèrent dans une plus ou moins large mesure 
toutes les écoles qui prirent naissance par la suite, 
qu'elles soient ouvertement profanes comme le spi- 
ritisme, ou qu'elles aient des prétentions (i pseudo- 
initiatiques )) comme les multiples variétés de l'occid^ 
tisinc. Cette influence persistante est même d'autant 
plus étrange qu'elle semble tout à fait dispropor- 
tionnée avec l'importance des phénomènes psychi- 
ques, soinme toute fort élémentaires, qui constituent 
le champ d'expériences du magnétisme ; mais ce qui 
est peut-être encore plus étonnant, c'est Je rôle que 
joua ce même magnétisme, dès son apparition, pour 
détourner de tout travail sérieux des organisations 



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sur MnftTOW.awa^^iaharo.corïii 



170 ~ f ; Le règne de la quantité 

initiatiques qui avaient encore conservé jusque-là, 
sinon \m& connaissance effective allant très loin, 
du moins la conscience de ce (ju'elles avaient perdu 
à cet égard et la volonté de s'eftorcer de le retrouver ; 
et il est permis de penser que ce n'est pas là la moin- 
dre des raisons pour lesquelles le magnétisme fut 
élancé ii au moment voulu, même si, comme il arrive 
presque toujours en pareil cas, ses promoteurs appa- 
rents ne furent en cela que des instruments plus ou 
moins inconscients. 

La conception c fluidique » survécut dans la men- 
talité générale, sinon dans les théories des physiciens, 
au moins jusque vers le milieu du xix« siècle (on con- 
tinua même plus longtemps à employer communément 
des expressions comme celle de « fluide électrique », 
mais d'une façon plutôt machinale et sans plus y 
attacher une représentation précise) ; le spiritisme, 
qui vit le jour à cette époque, en hérita d'autant 
plus natiu^ellement qu'il y était prédisposé par sa 
connexion originelle avec le magnétisme, connexion 
qui est même beaucoup plus étroite qu'on ne le sup- 
poserait à première vue, car il est fort probable t^ue 
le spiritisme n'aurait jamais pu prendre un bien 
grand développement sans les divagations des soni- 
nambules, et que c'est l'existence des « sujets » magné- 
tiques qui prépara et rendit possible celle des « mé- 
diums » spirites. Aujourd'hui encore, ta plupart des 
magnétiseurs et des spirites continuent à parler de 
« fluides » et, qui plus est, à y croire sérieusement ; 
cet « anachronisme » est d'autant plus curieux que 
tous ces gens sont, en général, des partisans fanati- 
ques du n progrès », ce qui s'accorde mal avec une 
conception qui, exclue depuis si longtemps du do- 
maine scientifique, devrait, à leurs yeux, paraître 
fort « rétrograde ». Dans, la « mythologie » actuelle, 
les a fluides » ont été remplacés par les « ondes b et les 



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sur Mfwiiitf.ffiWïïssahairo.corïii 



Mythologie scientifique et cidgarisation 171 

radiations ft ; celî«s-fi, bien entendu, 'ne manquent 
pas de jouer à leur tour le même rôle dans les théories 
les plus récemment inventées pour es sayerjd' expliquer 
l'action de certaines inllueiices subtiles ; il nous suffira 
de mentionner la « radiesthésie », qui est aussi <[ repré- 
sentative >» que possible à cet égard. Il va de soi que, 
s'il ne s'agissait en cela que de simples images, de 
comparaisons fondées sur une certaine analogie (et 
non pas une identité) avec des phénomènes d'ordre 
sensible, la chose n'aurait pas de très graves incon- 
vénients, et pourrait même se justifier jusqu'à un 
certain point ; mais il n'en est pas ainsi, et c'est très 
littéralement que les « radiesthésistes » croient qti» 
les influences psychiques auxquelles ils ont affaire 
sont des « ondes » ou des « radiations » se propageant 
dans l'espace d'une façon aussi « corporelle » qii'il 
est possible de l'imaginer ; la « pensée » elle-même, 
du reste, n'échappe pas à ce mode de représentation. 
C'est donc bien toujours la même « matérialisation » 
qui continue à s'affirmer sous une forme nouvelle, 
peut-être plus insidieuse que celle des c fluides » parce 
qu'elle peut paraître moins grossière, bien que, au 
loiid, tout cela soit exactement du même ordre et 
ne fasse en sommie qu'exprimer les limitations mêmes 
qui sont inhérentes à la mentalité moderne, son inca- 
pacité à concevoir quoi que ce soit en dehors du dc^- 
maine de l'imagination sensible *. 

n est à peine besoin de noter que les « clairvoyants », 
suivant les écoles auxquelles ils se rattachent, ne 
manquent pas de voir des « fluides » ou des « radia- 

1, C'est en vertu de cette mêioe incapacité et de la eo»f«won qui 
en résulte que, Jâiïft Foriire phîlcsephique, Katit n'iiéBitait pa» à 
déclarer « inconcevable u tout ec qui est simpleinent «inimaginable»; 
el d'ailleuTs^ plus gcnÊriilemeiit, ce eont toujours les lu^nea limi- 
tations qui, eu tond, donnent iiai«3eiKse à toutes tes variélés de 
V s agnosticisme u. 



Posté par Bo^iya 

sur mfwnft?.s¥a;s^aharo.corïii 



172 Le règne d$ la quantité 

tiens », du même qu'il en est aussi, notamment parmi 
les théosopliistes, qui voient des atomes et des élec- 
trons ; en cela comme en bien d'autres choses, ce 
qu'ils voient en fait, ce sont leurs propres images 
mentales, qui, naturellement, sont toujours confor- 
mes aux théories particulières auxquelles ils croient. 
Il en est aussi qui voient la « quatrième dimension », 
et même encore d'autres dimensions supplémentaires 
de l'espace ; et ceci nous amène à dire quelques mots, 
pour terminer, d'un autre cas relevant également de 
la « mythologie » scientifique, et qui est ce que nous 
appellerions volontiers le « délire de la quatrième 
dimension ». Il faut convenir que I'h hypergéométrie » 
était bien faite pour frapper l'imagination degens 
ne possédant pas de connaissances mathématiques 
sufiisantes pour se rendre compte du véritable carac- 
tère d'une construction algébrique exprimée en 
termes de géométrie, car il ne s'agit pas d'autre chose 
en réalité ; et, rcmarquons-Ie en passant, c'est encore 
là un exemple des dangers de la « vulgarisation », 
Aussi, bien avant que les physiciens n'aient songé 
à faire intervenir la « quatrième dimension » dans 
leurs hypothèses (devenues d'ailleurs beaucoup plus 
mathématiques que vraiment physiques, en raison de 
leur caractèi'e de plus en plus quantitatif et « conven- 
tionnel » tout à la fois), les « psychist(!S » {on ne disait 
pas encore les « métapsychistcs » en ce temps-là) s'en 
servaient déjà pour expliquer les phénomènes dans 
lesquels un corps solide semble passer au travers d'un 
autre ; et, là encore, ce n'était pas pour eux une sim- 
ple image « illustrant » d'une certaine façon ce qu'on 
peut appeler les « interférences » entre des domames 
ou des états différents, ce qui eût été acceptable, 
mais c'est très réellement, peu salent- ils, que le corps 
en question était passé par la « quatrième dimension ». 
Ce n'était d'ailleurs là qu'un début, et, en ces der- 



PosÉé par Bo^va 

sur iwtftnftf.awa^sœahairo.corïii 



Mytlwlogie scientifique et vidgarisation 173 

niferte années, on a vUj sous rinfluence de la physique 
nouvelle, des écoles occultistes aller jusqu'à édifier la 
plus grande partie de leurs théories sur cette même 
conception de la « quatrième dimension ri ; on peut 
d'ailleurs remarquer, à ce propos, qu'occultisme et 
science moderne tendent de plus en plus à se rejoindre 
à mesure que la « désintégration >j s'avance peu à peu, 
parce que tous deux s'y acheminent par des voies 
différentes. Nous aurons encore plus loin à reparler 
de la H quatrième dintension » à un autre point de 
vue ; mais, pour le moment, nous en avons assez dit 
sur tout cela, et il est temps d'en venir à d'autres 
considérations qui se rapportent plus directement 
à la question de la « solidification » du monde. 



Posté par Bo^va 

sur iwtftfiftr.awa^nharo.corïii 



CHAPITFE XtX 

Les limites de rhistoire 
et de la géographie 



Nous avoiirf dit prcccdemment que, en raison des 
diffcTCTices qualitatives qui existent entre les diverses 
périodes du temps, par exemple entre les diverses 
phases d*un cycle tel que notre Manvantiira {et il est 
évident que, au-delà des limites de la durée de la 
présente humanité, les tjonditions doivent être encore 
plus différentes), il se produit dans le milieu cosmique 
en général, et plus spécialement daiis le milieu ter- 
restre qui nous concerne d'une façon plus directe, 
des changeincnts dont la sciejicc profane, avec son 
horizon boriié au seul monde moderne où elle a pria 
naissance, ne peut se faire aucune idée, si bien que, 
quelque époque qu'elle veuille envisager,_elle se repré- 
sente toujours un monde dont les conditions auraiejit 
été semblables à ce qu'elles sont actuellement. Nous 
avons vu, d'autre part, que les psychologues s'ima- 
ginent que l'homme a toujours été mentalement 
tel qu'il est aujourd'hui ; et ce qui est vrai des psycho- 
logues à cet égard l'est tout autant des historiens, 
qui apprécient les actions des hommes de l'antiquité 
ou du Moyen Age ejtactement comme ils apprécie- 
raient celles de leurs contemporains, leur attribuant 
les mÉmcs motifs et les mêmes intentions ; qu'il 



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Les limites de l'histoire et delà géographie 175 

s'agisse donc de l'homme ou du imlieti, il y a évidetn- 
ment là une application de ces conccptiona simplifiées 
et B unîformisantfiS » qui correspondent si bien aux 
tendances actuelles ; quant à savoir corurneiit cette 
« uniformisation » du passé peut se concilier par 
ailleors avec les théories « progressistes » et « évo- 
luticnnistcs » adinises en rncinc temps par les mêmes 
individus, c'est là un problème que nous ne nous 
chargerons ceiies pas de résoudre, et ce n'est sans 
doute qu'un exemple de plus des innombrables 
contradictions de la mentalité moderne. 

Quand nous parlons de changements du milieu, 
nous n'entendons pas taire allusion seulement aux 
cataclysmes plus ou moins étendus qui inarquent 
en quelque sorte les n points critiques » du cycle ; 
ce sont là des changements brusques correspondant 
à de véritables ruptures d'équilibre, et, mÈme dans 
les cas où il ne s'agît par exemple que de la disparition 
d'un seul continent (cas qui sont ceux qui se ren- 
contreraient en fait au cours de l'histoire de la présente 
humanité), il est facile de concevoir que tout l'en- 
semble du milieu terrestre n'en doit pas moins être 
alîcctc par ses répercussions, et qu'ainsi la « figure 
du monde », si l'on peut dire, doit en Être notablement 
changée. Mais il y a aussi des modifications continues 
et insensibles qui, à l'intcrieur d'une période où ne 
se produit aucun cataclysme, finissent cependant 
peu à peu par avoir des résultats presque aussi consi- 
dérables ; il va de soi qu'il ne s'agit pas là de simples 
modifications « géologiques », au sens où l'entend la 
science profane, et c'est d'ailleurs une erreur de ne 
considérer les cataclysmes eux-mêmes qu'à ce point 
de vue exclusif, qui, comme toujours, se limite à ce 
qu'il y a de plus extérieur ; nous avons en vue quel- 
que chose d'un ordre beaucoup plus profond, qui 
porte sur les conditions mêmes du milieu, si bien que. 



Posté par Bo^fva 

sur mwwtf.ffiwa^Tïhairo.corïii 



176 Le règne de la quantité 

même si l'on ne prenait pas en considération les phé- 
nomènes géologiques qui ne sont plus ici que des 
détails d'importance sceondairc, les êtres et les choses 
n'en seraient pas moins véritablement ehangés. Quant 
aux modifications artiricieJIes produites par l'inter- 
vention de l'homme, elles ne sont en somme que des 
conséquences, en ce sens que, comme nous l'avons 
déjà expliqué, ce sont précisément les conditions 
spéciales de telle ou telle époque qui les rendent 
possibles; si l'homme peut cependant agir d'une 
façon plus profonde sur ramhiance, c'est plutôt 
psychiquement que corporellement, et ce que nous 
avons dit des effets de l'attitude matérialiste peut 
déjà le faire suffisamment comprendre. 

Par tout ce que nous avons exposé jusqu'ici, il est 
facile de se rendre tjornpte maintenant du sens géné- 
ral dans lequel s'effectuent ces changements : ce 
sens est celui que nous avons caractérisé comme la 
« solidification » du monde, qui donne à toutes choses 
un aspect répondant d'une façon toujours plus appro- 
chée (quoique pourtant toujours inexacte en réalité) 
h la manière dont les envisagent les conceptions 
quantitatives, mécamstes ou mat cria hstes ; c'est 
pour cela, avons-nous dit, que la science moderne 
réussit dnns ses applications pratiques, et c'est pour 
cela aussi que la réalité ambiante ne semble pas lui 
infliger de démentis trop éclatants, 11 n'aurait pas 
pu en être de même à des époques antérieures, où 
le inonde n'était pas aussi « solide » qu'il l'est devenu 
aujourd'hui, et où la modalité corporelle et les moda- 
lités subtiles du domaine individuel n'étaient pas 
aussi complètement séparées ( bien que, comme nous 
le verrons plus loin, il y ait, même dans l'état présent, 
certaines réserves à faire en ce qui concerne cette 
séparation). Non seulement l'homme, parce que ses 
facultés étaient beaucoup moins étroitement limitées, 



Posté par Bo^fya 

sur lARftWtf.swa^s^ahairo.corïii 



Les limites de l'histoire et de la géographie 177 

ne voyait pas le inonde avec les mêmes yeux qu'au- 
jourd'hui, et y pereevait bien des choses qui lui 
échappent désonnais entièrement ; mais, corrélati- 
vcinent, le monde même, en tant qu'ensemble cos- 
mique, était vraiment différent qualitativement, 
parce que des possibilités d'un autre ordre se reflétaient 
dans le domaine corporel et le <( transfiguraient » en 
quelque sorte ; et c'est ainsi que, quand certaines 
« légendes » disent par exemple qu'il y eut un temps 
où le^ pierres précieuses étaient aussi communes que 
le sont maintenant les cailloux les plus grossiers, 
cela ne doit peut-être pas être pris seulement en un 
sens tout symbolique. Bien entendu, ce sens symbo- 
lique existe toujours en pareil cas, mais ce n'est pas 
à dire qu'il soit le seul, car toute chose manifestée 
est nécessairement elle-même un symbole par rap- 
port à une réalité supérieure ; nous ne pensons d'ail- 
leurs pas avoir besoin d'y insister, car nous avons 
eu ailleurs asse^ d'occasions de nous expliquer là- 
dessus, soit d'une façon générale, soit en ce qui 
concerne des eas plus partieuliers tels que la valeur 
symbolique des faits historiques et géographiques. 
Nous préviendrons sans plus tarder une objection 
qui pourrait être soulevée au sujet de ces change- 
ments qualitatifs dans la « figure du monde » i on 
dira peut-être que, s'il en était ainsi, les vestiges des 
époques disparues que l'on découvre à ebaque ins- 
tant dcvraiejit en témoigner, et <jue, sans parler des 
époques « géologiques » et pour s'en tenir à ce qui 
touche à l'histoire humaine, les archéologues et 
même les « préhistoriens » ne trouvent jainais l'ien 
de tel, si loin que les résultats de leurs (ouilles les 
reportent dans le passé. La réponse est au fond bien 
simple : d'abord, ecs vestiges, dans l'état où ils se 
présentent aujourd'hui, et en tant qu'ils font par 
conséquent partie du milieu actuel, ont forcément 



Posté par Boyava 

sur iwwiftf.îswaxsBhairo.corïii 



178 Le règne de la quantité 

participé, comme tout le reste, à la k solidification n 
du monde ; s'ils n'y avaient pas participe, leur exis- 
tence n'étant plus en accord avec les conditions géné- 
rales, ils auraient entièrement disparu, et sans doute 
en a-t-il été ainsi en fait pour beaucoup de choses dont 
on ne peut plus retrouver la moindre trace. Ensuite, 
les archéologues examinent ces vestiges mêmes avec 
des yeux de modernes, qui ne saisissent que la moda- 
lité la plus grossière de la manifestation, de sorte que, 
si même quelque chose de plus subtil y est encore 
resté attaché malgré tout, ils sont certainement fort 
incapables de s'en apercevoir, et ils les traitent en 
somme comme les physiciens mceanistes traitent les 
choses auxquelles ils ont afîaire, parce que leur menta- 
lité est la même et que leurs facultés sont pareille- 
ment bornées. On dit que, quand un trésor est cherché 
par quelqu'un à qui, pour une raison quelconque, iJ 
n'est pas destiné, l'or et les pierres précieuses se 
cliangent pour lui en charbon et en cailloux vul- 
gaires ; les modernes amateurs de fouilles pourraient 
faire leur profit de cette autre « légende )j! 

Quoi qu'il ezi soit, il est ti'ès certain que, du (ait même 
que les historiens entreprennent toutes leurs recher- 
ches en se plaçante un point de vue moderneet profane, 
ils rencontrent dans le temps certaines «. barrières » 
plus ou moins complètement infranchissables j et, 
comme nous l'avons dit ailleurs, la première de ces 
« barj'iéres » se trouve placée vers le vi ^ siècle avant 
l'ère chrctiejme, où commence ce qu'on peut, avec 
les conceptions actuelles, appeler l'histoire propre- 
ment dite, si bien qiie l'antiquité que cejle-ci envisage 
n'est, somme toute, qu'une antiquité fort relative. 
On dira sans doute que les fouilles récentes ont 
permis de remonter beaucoup plus haut, en mettant 
au jour des restes d'une antiquité bien plus reculée 
que celle-là, et cela est vrai jusqu'à un certain point ; 



Posté par Bo^va 

sur MftftWtf.œwa^s^nharo.corïii 



Les limites de Vhistoire et delà géographie 179 

seulement, ce qui est assez remarquât) Je, c'est qu'il 
n'y a pltis alors aucune chronologie certaine, si bien 
que les divergences dans l'estimation des dates des 
objets et des événements portent sur des siècles et 
parfois même sur des millénaires entiers ; en outre, 
on n'arrive à se faire aucune idée tant soit peu nette 
des civilisations de ces époques plus lointaines, parce 
qu'on ne peut plus trouver, avec ce qui existe actuel- 
lement, les termes de comparaison qui se rencontrent 
encore quand il ne s'agit que de l'antiquité « clas- 
sique », ce qui ne veut pas dire que celle-ci, de même 
que le Moyen Age qui est pourtant encore plus proche 
de nous dans le temps, ne soit pas lort défigurée 
dans les représentations qu'en donnent les historiens 
modernes. D'ailleurs, la vérité est que tout ce que les 
fouilles archéologiques ont fait connaître de plus 
ancien jusqu'ici ne remonte qu'aux environs du 
début du Kali-Yuga, où se trouve naturellement 
placée une seconde « barrière » ; et, si l'on pouvait 
arriver à franchir celle-ci par un moyen quelconque, 
il y en aurait encore une troisième correspondant à 
l'époque du dernier grand cataclysme terrestre, c'est- 
à-dire de celui qui est désigné traditionnellement 
comme la disparition de l'Atlantide ; il serait évidem- 
ment tout à fait inutile de vouloir remonter encore 
plus loin, car, avant que les historiens ne soient 
parvenus à ce point, le monde moderne aura eu 
grandement le temps de disparaître à son tour ! 

Ces quelques indications suffisent pour faire 
comprendre combien sont vaincs toutes les discus- 
sions auxquelles les profanes (et par ee mot nous 
devons entendre ici tous ceux qui sont affectés de 
l'esprit moderne) peuvent essayer de se livrer sur ee 
qui se rapporte aux premières périodes du Mew,van- 
tarOf aux temps de 1' « âge d'or » et de la « tradition 
primordiale », et même à des faits beaucoup nioins 



Posté par Bo^va 

sur iwtftTOtf.fflwa^s^ahairo.corïii 



180 iJe règne de la quantité 

roculcs comme le « déluge » biblique, si l'on ne prend 
celui-ci que dans le sens le plus immédiatement 
littéral où il se référé au cataclysme de l'Atlantide ; 
CCS choses sont de celles qui sont et seront toojours 
entièrement hors Ae leur portée. C'est d'ailleurs 
pourquoi ils les nient, commes ils nient inrlistincte- 
ment tout ce qui les dépasse d'une façon quelconque, 
car toutes leurs ctuAcs et toutes leurs recherches, 
entreprises en partant d'un point de vue faux et 
horné, ne peuvent aboutir en définitive qu'à la 
négation de tout ce qui n'est pas inclus dans ce 
point de vue ; et, au surplus, ces gens sont tellement 
persuadés de leur « supériorité » qu'Us ne peuvent 
admettre l'existence ou la possibilité de quoi que 
ce soit qui éohappe à leurs investigations ; assuré- 
ment, des aveugles seraient tout aussi bien fondés à 
nier l'existence de la lumière et è en tirer prétexte 
pour se vanter d'être supérieurs aux hommes 
normaux! _ _ 

Ce que nous venons de dire des limites de 1 h^toire, 
envisagée suivant la conception profane, peut s'appli- 
quer également à celles de la géographie, car, là 
aussi, il y a bien des choses qui ont complètement 
disparu de l'horizon des modernes ; que l'on compare 
les descriptions des géographes anciens à celles des 
géo^aphes modernes, et l'on sera souvent amené à 
se demander s'il est vraiment possible que les unes 
et les autres se rapportent à un même pays. Pourtant, 
les anciens dont il s'agit ne le sont qu'en im sens très 
relatif, et même, pour constater des choses de ce 
genre, il n'y a pas besoin de remonter au-delà du 
Moyen Age ; il n'y a donc certainement eu, dans l'in- 
tervalJe qui les sépare de nous, aucun cataclysme 
notable ; le monde, malgré cela, a-t-i! pu changer de 
figure à un tel point et aussi rapidement? Nous 
savons bien que les modernes diront que les anciens 



Posté par Bo^iya 

sur lAwwtf.awa^^Tïhairo.corïii 



Les Umîfes de l'histoire et delà géographie 181 

ont mal vo, oo qu'ils ont mal rapporté ce qu'ils ont 
vu ; mais cette explication, qui reviendrait en comme 
à supposer que, avant notre époque, tous les hommes 
étaient atteints de troubles sensoriels ou mentaux, 
est vraiment par trop « siinpliste » et négative ; et 
si l'on veut examiner la question en toute impartia- 
lité, pourquoi, au contraire, ne seraient-ce pas les 
moAerncs qui voient mal, et qui même ne voient pas 
du tout certaines choses ? Ils proclament tiiompha- 
lement que « la terre est maintenant entiÊrement 
découverte », t;e qui n'est peut-être pas aussi vrai 
qu'ils le croient, et ils s'imaginent que, par contre, 
elle était inconnue aux anciens dans sa plus grande 
partie, en quoi on peut ae demander de quels anciens 
ils veulent parler au juste, et s'ils pensent que, avant 
eux, il n'y eut pas d'autres hommes que les Occiden- 
taux de l'époque « classique », et que le monde habité 
se réduisait à une petite portion de l'Europe et de 
l'Asie Mineure ; ils ajoutent que « cet inconnu, parce 
qu'inconnu, ne pouvait être que mystérieux » \ mais 
où ont-ils vu que les anciens aient dit qu'il y avait 
là des choses « mystérieuses », et n'est-ce pas tout 
simplement eux qui les déclarent telles parce qu'ils 
ne les comprennent plus ? Au début, disent-ils encore, 
on vit des a merveilles w, puis, plus tird, il y eut 
seulement des « curiosités » ou des k singularités », 
et enfin « on s'aperçut que ces singularités se pliaient 
à des lois générales, que les savants cherchaient à 
fixer » ; mais ce qu'ils décrivent ainsi tant bieji que 
mal, n'est-ce pas précisément la succession des étapes 
de la limitation des facultés humaines, étapes dont 
la dernière coriespond à ce qu'on peut appeler 
propi'ement la manie des explications rationnelles, 
avec tout ce qu'elles ont de grossièrement insullisant ? 
V.n fait, cette dernière façon de voir les choses, d'oii 
procède la géographie moderne, ne date véritable- 



Posté par Bo^ya 

sur wfwwtf.fflwa^^pharo.corïii 



1S2 Le règne de la quantité 

mont que des xvii* et xviii^ siècles, c'csl-à-dire 
de l'époque même qui vit ïa naissance et la diffusion 
de la mentalité spécialement rationaliste, ce qoi 
confirme bien notre interprétation ; à partir de ce 
moment, les facultés de conception et de perception 
qui permettaient à l'homme d'atteindre autre chose 
que le mode le plus grossier et le plus inférieur de la 
réalité étaient totalement atrophiées, en mênie temps 
que le monde lui-même était irrémédiablement 
solidifié ». 

En envisageant ainsi les choses, on en arrive fina- 
lement à ceci : ou bien on voyait autrefois ce qu'on 
ne voit plus maintenant, parce qu^il y a eu des clian- 
gements considérables dans le milieu terrestre ou 
dans les facultés humaines, ou plutôt dans les deux 
à la fois, ces changements étant d'ailleurs d'autant 
plus rapides qu'on s'approche davantage de notre 
époque ; ou bien ee qu'on appelle la « géographie » 
avait anciennement une tout autre signification que 
celle qu'elle a aujourd'hui. En fait, les deux termes 
de cette alternative ne s'excluent point, et chacun 
d'eux exprime un cote de la vérité, la conception 
qu'on se fait d'une science dépendant naturellement 
à la fois du point de vue où l'on considère son objet 
et de la mesure dans laquelle on est capable de saisir 
effectivement les réalités qui y sont impliquées : par 
ces deux côtés à la fois, une science traditionneJle et 
une science profane, même si elles portent le même 
nom (ee qui indique généralement que la seconde est 
comme un « résidu » de la prcrotére), sont si profon- 
dément différentes qu'clIe,H sont réellement séparées 
par un abîme. Or il y a bien réellement une « géogra- 
phie sacrée » ou traditionnelle, que les modernœ 
ignorent aussi complètement que toutes les autres 
connaissances du même genre ; il y a un symbolisme 
géographique aussi bien qu'un symbolisme histo- 



Posté par Bo^ya 



Les limites de Phistoîre et de la géographie 183 

rique, et c'est la valnur symbolique des choses qui 
leur donne leur signification profonde, paice que 
c'est par là qu'est établie leur correspondance avec 
des réulîtcs d'ordre supérieur ; mais, pour déter- 
miner effectivement cette correspondance, il faut 
être capable, d'une façon ou d'une autre, de percevoir 
dans les choses mêmes le reflet de ces réalités. C'est 
ainsi qu'il y a des lieux qui sont plus particulière- 
ment aptes à servir de « support » à l'action des 
s influences spirituelles », et c'est là -dessus qu'a 
toujours reposé rétablissement de certains « centres » 
traditionnels principaux ou secondaires, dont les 
« oracles n de rantiquitc et les lieux de pèlej-inage 
fovirnissent les exemples les plus apparents extérieu- 
rement ; il y a aussi d'autres lieux qui sont non 
moins particulièrement favorables à la manifestation 
d' H iniluences » d'un caractère tout opposé, apparte- 
nant aux plus basses régions du domaine subtil ; 
mais que peut bien faire à un Occidental moderne 
qu'il y ait par exemple en tel lieu une « porte des 
Cieux » ou en tel autre une « boHclie des Enfers », 
puisque r H épaisseur » de sa constitution « psycho- 
physiologique » est telle que, ni dans l'un ni dans 
l'autre, il ne peut éprouver absolument rien de 
spécial ? Ces choses sont donc littéralement inexis- 
tantes pour lui, ce qui, bien entendu, ne veut point 
dire qu'elles aient réellement cessé d'exister ; mais 
il est d'ailleurs vrai que, les communications du 
domaine corporel avec le domaine subtil s'étant 
réduite en quelque sorte au minimum, il faut, pour 
pouvoir les constater, un plus grand développement 
des mêmes facultés qu'autrefois, et ce sont justement 
ces facultés qui, bien loin de se développer, ont été 
au contraire en s'affaiblLssant généralement et ont 
fini par disparaître cbez la « moyenne » de^ individus 
humains, si bien que la difficulté et la rareté des 



Posté par Bo^va 

sur Mfww.swa^aharo.corïii 



184 Le règne de ta quantité 

perceptions de cet ordre en ont été doulslement 
accrues, et c'est ce qui permet aux modernes de 
tourner en dérision les récits des anciens. 

A ce propos, nous ajouterons encore une remarque 
concernant certaines descriptions d'êtres étranges 
qui se rencontrent dans ces récits : comme ces des- 
criptions datent naturellement tout au plus de l'an- 
tiquité « classique », dans laquelle il s'était déjà 
produit une incontestable dégénérescence au pouat 
de vue traditionnel, 11 est fort possible qu'il s'y soit 
introduit des confusions de plus d'une sorte ; ainsi, 
une partie de ces descriptions peut en réalité pro- 
venir des « survivances » d'un symbolisme qui 
n'était plus compris \ tandis qu'une autre peut se 
référer aux apparences revêtues par les manifes- 
tations de certaines « entités )■> ou « influences » 
appartenant au domaine subtil, et qu'une_ autre 
encore, mais qui n'est sans doute pas la plus impor- 
tante, peut être réellement la description d'êtres 
ayant eu une existence corporelle en des temps plus 
ou moins éloignés, mais appartenant k des espèces 
disparues depuis lors ou n'ayant subsisté que dans 
des conditions exceptionnelles et par de très rares 
représentants, ce qui peut même encore se rencontrer 
aujourd'hui, quoi qu'en pensent ceux qui s'imaginent 
qu'il n'y a plus en ce monde rien d'inconnu pour 
eux. On voit que, pour discerner ce gu'il y a au fond 
de tout cela, il faudrait un travail assez long et 
difficile, et d'autant plus que les « sources » dont on 
dispose sont plus loin de représenter de pures don- 
nées traditionnelles ; il est évidemment plus simple 
et plus commode de tout rejeter en bloc comme le 

i. l! Histoire nalureile de Pline, notamment, semble être une 
« source i presque inépuisable d'exemples se rapportant à des cas 
ie ce genre. Et t'est d'ailleurs une source â laquelle tous ceux qui 
sont venus après lui ont ptiisé fort abondauunent. 



Posté par Bo^fya 

sur Mfwiftf.fflwa^s^'nharo.corïii 



Les limites de l'histoire et de la géographie 185 

font les modernes, qui d'ailleurs ne comprendraient 
pas mieux les véritables données traditionnelles 
elles-mêmes et n'y verraient encore que d'indécliif- 
frables énigmes, et qui persisteront naturellement 
dans cette altitude négative jusqu'à ce que de nou- 
veaux changements dans la h figure du monde » 
viennent finalement détruire leur trompeuse sécurité. 



Posté par Bo^va 

sur iwtftww.ffiwas^aharo.com 



CHAPITRE XX 

De la sphère au cube 



AprÈs avoir donné quelques « illustrations » cle 
ce que nous avons désigné comme la « solidification » 
du mond(;, i! nous reste encore à parler de sa représen- 
tation dans le symbolisme géométrique, où elle 
peut être figurée par un passage graduel de la sphère 
au cube ; et en effet, tout d'abord, la sphère est pro- 
prement la formie primordiale, p:srce qu'elle est la 
mioîns G spécifiée » de toutes, étant semblable à elle- 
même dans toutes les dirtictions, de sorte que, dans 
un mouvement de rotation quelconque autour de 
son centre, toutes ses positions successives sont tou- 
jours rigoureusement superposablcs les unes aux 
autres ', C'est donc là, pourrait-on dire, la forme la 
plus universelle de toutes, contenant en quelque façon 
toutes les autres, qui en sortiront par des différencia- 
tions s'effectuant suivant certaines directions parti- 
culières ; et c'est pourquoi cette forme sphérique 
est, dans toutes les traditions, celle de 1' « Œuf du 
Monde », c'est-à-dire de ce qui représente l'ensemble 
H global >i, dans leur état premier et g embryonnaire », 
de toutes les possibilités qui se développeront au 

i. Voir Le S.vWiÈoiisnic rie te CtoIt, cliap. vi et xx. 



Posté par Bo^ya 

sur lAfww.swasfsaharo.corïn 



De la sphère au cube 187 

cours d'un cycle de manifestation ^. H y a d'ailleurs 
lieu de remarquer que cet état premier, en ce qui 
concerne notre monde, appartient proprement au 
domaine de la maidfestatiou subtile, en tant que 
celle-ci précède nécessairement la manifestation 
grossière et en est comme le principe immédiat ; et 
c'est pourquoi, en fait, la forme spîiériquc parfaite, 
ou la forme circulaire qui lui corrcsptrrid dans la 
géoniétrie plane (com.me section de la sphfcre par un 
plan de direction quelconque) ne se trouve jamais 
réalisée dans le monde corporel \ 

D'autre part, le cube est au contraire la forme la 
plus H arrÈtée » de toutes, si l'on peut s'exprimer ainsi, 
c'est-à-dire celle qui correspond au maximum de 
« spécification » ; aussi cette foinie est-cUc celle qui 
est rapportée, pariui les éléments corporels, à la 
terre, en tant que celle-ci constitue l'w élément 
terminant et final » de la manifestation dans cet 
état corporel * ; et, par suite, elle correspond aussi 
à la fin du cycle de manifestation, ou à ce que nous 

1_ Cette TnËmc forme se letTouvc ai^saî au d£biit de l'exbt^iKïe 
çttilnyonnaire de chaque individu inclus dans ce dû^'ftToppfsment 
cyclique, l'embryoïi mdividael (pitida} èlaitt TaTifiïofîuc microcos- 
ïïiifiue de ce qu'cat Tfl Œul du Monde » {Brakinânda\ daim l'ordre 
inacr<tcosmï<]uo, 

2» Oïl peut donner ici comcao cxempie Je mouvcjoacnt <le3 corps 
célestes» qui n'est pas rigoureusement circuïalre, majâ eUîpiiquc; 
l'etJïpse conâtltue comme une preiiiière « âpèciflcaiiou v du cercle^ 
par dédoubtement du centre en deux pâles ou « ioyv.ïrs s, suivant 
uB eeHain diamètre qui jour dès lora un rôle " axial » particulier, 
eu ïuême tcmpa que tous Iv^ autres di^'^mèlres ee dilTcrenueïiit 
entre eux cjuanl à leur l^m^exur. Nous âjc^uteroriH incidemment â 
Cï^ prijpos que> les planètes dôcri^-ant des ellipses dont le soleil 
occupe un des foyers, en pourrait se demander à quoi correspond 
l'autre l'oyûi' ; comme il ne s'y trouve effectivement rien de cor- 
porel, il doit y avoir là quelque chose qui ne peut se référer qn'à 
l'oiïlre subtil ; iriais ce u'ost pas ici îe Ëcu d'exaiuiner davantage 
cette question, qui serait tout à fait en dehors de nolï'c ijujct. 

3* Voir F^iïHfe u'OijvïS'rj L^ Langue liàhralque restUule, 



Posté par Bo^va 

sur lARftmw.ffiwa^sœahairo.com 



188 Le règne de la quantité 

avons appelé le « point d'arrêt » du mouvement cycli- 
que. Cette forme est donc en quelque sorte colle du 
« solide » par excellence *, et elle symbolise la « sta- 
bilité !), en tant que celle-ci implique l'arrêt de tout 
mouvement ; il est d'ailleurs évident qu'un cube 
reposant sur une de ses faces est, en fait, le corps 
dont l'équilibre présente le maximum de stabilité. 
Il importe de remarquer que cette stabilité, au terme 
du mouvement descendant, n'est et ne peut être 
rien d'autre que l'immobilité pure et simple, dont 
l'image la plus approchée, dans le monde corporel, 
nous est donnée par le minéral ; et cette immobilité, 
si elle pouvait être entièrement réalisée, serait pro- 
prement, au point le plus bas, le reflet inversé de ce 
qu'est, au pomt le plus haut, l'immutabilité princi- 
pielle. L'immobilité, ou la stabilité ainsi entendue, 
représentée par le cube, se réfère donc au pôle siA- 
stantiel de la manifestation, de mÊme que l'immuta- 
bilJté, dans laquelle sont comprises toutes les possi- 
bilités à l'état H global J) représenté par la sphère, se 
réfère à son pôle essentiel '^ ; et c'est pourquoi le 
cube symbolise encore l'idée de « base » ou de « fonde- 
ment », qui correspond précisément à ce pôle sub- 
stantiel \ Nous signalerons aussi dès maintenant que 

1. Ce n'est pas que la terre, en tant qu'élément, s'assimile pure- 
ment et simplement à l'état solide cnmme certains le croient à tort, 
laaîs ells; est plutât le principe même de la ti solidité ». 

2. C'est pourquoi la terme Kphérique, suivant la tradition isla- 
mique, se rapporte à V n Esprit » {ISr-liùlt^ ou à la Lumière prir 
mordiale. 

3. Diuis la Kalibale hébraïque, la forross cubique correspond, 
parmi les Sephtroth, à lesvd, qui est en effet le « fondement n (et, si 
l'on objectait à cet égJird que Iiixod n'est cependant pas la dernière 
Sephirah, il faudrait répondre à cela qu'il n'y a plu» après elle que 
Malkutb, qui est proprement la usynthétisation s finale dans laquelle 
toutes choses sont ramenées à un état qui correspond, à un autre 
niveau, à l'unité principielle AcKnihar) ; dans la constitution subtile 
de l'individualité humaine selon la tradition hindoue, cette fotioe 



Posté par Bcr^va 

Bur mfwnftT.ffiWïï^ahairo.corïii 



De la xpkère au cube 189 

les faces du cube peuvent être regardées comme 
respectivement orientées deux à deux suivant les 
trois dimensions de l'espace, c'est-à-dire coi rime 
parallèles aux trois plans déterminés par les axes 
formant le système de coordonnées auquel cet espace 
est rapporté et qui permet de le (t mesurer », c'cst-à- 
dirc de le réaliser effectivement dans son intégralité ; 
comme, suivant ce que nous avons expliqué ailleurs, 
les trois axes formant la croix à trois dimensions 
doivent être considérés conïme tracés à partir du 
centre d'une sphère dont l'expansion indéfinie rem- 
plit l'espace tout entier (et les trois plans que déter- 
minent ces axes passent aussi nécessairement par 
ce centre, qui est I' g origine » de tout le système' 
de coordonnées), ceci établit la relation qui existe 
entre ces deux formes extrêmes de la sphère et du 
cube, relation dans laquelle ce qui était intérieur et 
central dans la sphère se trouve, en quelque sorte 
« retourné » pour constituer la surface ou l'extério- 
rité du cube *. 

Le cube représente d'ailleurs la terre dans toutes 
les acceptions traditionnelles de ce mot, c'est-à- 
dire non pas seulement la terre en tant qu'élément 
corporel ainsi que nous l'avons dit tout à l'heure, 
mais aussi un principe d'ordre beaucoup plus uni- 

Be rapport?, au chakra « basique )? au mùlâdhâr^ ; cfïci est épîiiement 
en rfîlation avec les mystèrcB de la Kashak clanH la ti-âditïon isla- 
DiiquË j et, ïlana le syiniioliaiiie architectuï'ïilj le cube est pro pro- 
meut la forma de la ce première pierro v d'un édifice^ c'esL-à-dii-e de 
la « piorre fondaïueiitale », pnsée su niveau le plufi bas, sur laquelle 
:repnf^fôra touto J^ structure de cet ôdilicft et qui en assurera ainsi 
la stabilitÊ. 

i. Dans la géométrie pîane, on a iiiauiîest^irient «ne reiatioD 
eirgitlaire en eonsidérant les côtés du carré comme parallèles à deux 
^amèirea rectanguïaite^ du cercle, et le aymboliîsrTie de cp.tte 
relation est en rapport direct avec ce que !a tradition hermétique 
désigne comme [a « qusdratuie du cercle i, dont noua dirons quel- 
qT^c? mots y\ViS Jsin^ 



Posté par Bo^va 

sur iwwiftf.ffiwa^sahairo.corïii 



190 Le règne de la quantité 

versel, celui que la tradition extrême -orientale 
désigne comme la Terre (Ti) en corrélation avec lè 
Ciel {Ti^n) : les formes sphériques ou circulaires sont 
rapportées au Ciel, et les formes cubiques ou carrées 
à la Terre ; comme ces deux termes complémentaires 
sont les équivalents de Purusha et de Praknti dans 
la doctrine hindoue, c'est-à-dire qu'ils ne sont qu'une 
autre expression de l'essence et de la substance enten- 
dues au sens universel, on arrive encore ici exacte- 
ment à la même conclusion que précédemment ; 
et il est du reste évident que, comme les notions 
même d'essence et do substance, le même symbolisme 
est toujours susceptible de s'appliquer à des niveaux 
différents, c'est-à-dire aussi bien aux principes d'un 
état particidier d'existence qu'à ceux de l'ensemble 
de la manifestation universelle. En même temps que 
ces formes géométriques, on rapporte aussi au Ciel 
et à la Terre les instruments qui servent à les tracer 
respectivement, c'est-à-dire le compas et l'équerre, 
dans le symbolisme de la tradition cxtrênie- orientale 
aussi bien que dans celui des traditions initiatiques 
occidentales » ; et les correspondances de ces formes 
donnent naturcHementlieu, en diverses circonstances, 
à de multiples applications syniboliqueset rituelles ^ 



î. Dans certaines figurations symïioUques, le eompaK et l'équerre 
sont pSacés rcspeulivement tlans les niaiiu de Fo-Li et de sa sœur 
Niu-koua. de Eûômff que, dans les figures alchimitjyes tie Basile 
Valentin, ils sout placés dans les mains des doux moitiés inasciitiae 
et féminine du lieiis ou Androgyae hermétique ; on voit par ^ 
que Fo-Li et Niu-koua sont en quelque sorte assimilés analogi- 
quement, dans leura rSles reapecliEs, au piincipe essentiel ou mas- 
culin et au principe sutstantic! ou féminin de ta maniîestation, 

2. C'est ainsi, par exemple, que les vêtements ri tnela des anciens 
souverains, en Chine, devaient être de forme ronde par le haut el: 
carrée par Je bas ; le souverain représentait alors le type même de 
l'Homme [Jeu] dans son rôle cosmique, e'est-à-jjire le troisième 
terme de la = Grande Tmde », escrfant la fonction d'interjnédiaito 



Posté par Bovaya 

sur lAfiftWtf.fflwa^aharo.corïii 



De la spJtère au cube iSl 

Un autre cas où la relation de ces mêmes formes 
géométriques est encore mise en évidence, c'est le 
symbolisme du h Paradis terrestre » et de la « Jérusa- 
lem céleste n, dont nous avons eu déjà roccasion de 
parler ailleurs ^ ; et ce cas est particulièrement 
important au point de vue où nous nous plaçons 
présentement, puisqu'il s'agit là précisément des 
deux extrémités du cycle actuel. Or la forme du 
G Paradis terrestre », qui correspond au dt'but de ce 
cycle, est circulaire, tandis que celle de la « Jérusalem 
céleste », qui correspond à sa fin, est carrée ^ ; et 
l'enceinte circulaire du « Paradis terrestre » n'est 
autre chose que la coupe horizontale de 1' m Œuf du 
Monde », c'est-à*dJre de la forme sphérique univer- 
selle et primordiale '.On pourrait dire que c'est ce 
cercle même qui se change finalement en un carré, 
puisque les deux extrémités doivent se rejoindre où 
plutôt (le cycle n'étant jamais réellement fermé, ce 
qui impliquerait une répétition impossible) se corres-i 

ciitre le Cîcl et ïa. Terre et unissant en lui lc4 puissances de Fim et 
de Tâutre. 

■1. Voir Le Roi du Monde, pp. 12 8-1 30, et ausai Le SymboU^rm 
de lu Craint cbap. tx. 

2. Si Ton rapproche et^ci des correspondances que nous avoua 
indiquées tout à l'heure, il peut sembler qu'il y ait là une inveraion 
dans l^eraploi des deux mots r céleete » et a terrestre a, et, en fait, 
ib ne conviennent ici que soiis un certain rapport : au début du 
cycle, ce monde n'était pas tel qu'il eetfiCtui'UeiEicûl, et le v Faradifl 
terrestre » y ccustituait la projection directe, alors mariiFestÉe 
visiblement, de la forme proprement céleste et princi^iellc |il Était 
d'aïUeui^ sit"uÈ en quelque surte auK confins du ciel ert de la terre, 
puisqu'il est dit qu'il touclmit lu " sphère de la Lutic », c'est-â-diro 
le " premier ciel ») ; A la flo, ï;i « Jérusalem céieste » descend v du ciel 
en terre s, et c'est seulement au terme de cette descente qu'elle 
apparaît sous la forme carrée, parce qu'alors le mouvement cyclique 
se trouve arrêté. 

S. IJ est bOTi de remarquer que ce cercle est di^'i¥é par la croix 
formée par les quatre fleuves qui partent de son centre, domiant 
ainsi exactement la âgïzre dont nous avons parlé au atijet de la 
relHtion du cercle et du carré. 



Posté par Bo^fva 

sur mfwnftf.swa^aharo.com 



192 Le règne de la quantité 

poiuîre exactement ; la présence du même « Arbre 
de Vie » au centre dans les deux cas indique J)ien 
qu'il ne s'agit en effet que de deux états d'une même 
<3iose ; et le earré figure ici l'aclièvement des possi- 
bilité de ce eycle, qui étaient ea germe dans I' n en- 
ceinte organique » circulaire du début, et qui sont 
alors fixées et stabilisées dans un état en quelque 
sorte délinitif, tout au moins par rapport à ce cycle 
lui-mêmie. Ce résultat fin:»l peut encore êtj-e repré- 
senté comme mie a cristallisation », ce qui répond 
toujours à la forme cubique {ou carrée dans sa section 
plane) : on a alors une k ville » avec un symbolisme 
minéral, tandis que, au début, on avait un « )arrfi« i> 
avec un symbolisme végétal,, la végétation représen- 
tant l'élaboration des germes dans la spliêre de 
l'assimilation vitale K Nous rappellerons ce que nous 
avons dit, plus haut sur l'immobilité du minéral, 
comme image du terme vers lequel tend la « solidj- 
Êcation » du monde ; mais il y a lieu d'ajouter qu'ici 
il s'agit du minéral considéré dans un état déjà «trans- 
formé » ou K sublimé », car ce sont des pierres pré- 
cieuses qui figurent dans la description de la « Jéru- 
siilcm céleste » ; c'est pourquoi la fixation n'est 
réullemcnt définitive que pfir rapport au cycle 
actuel, et, au-delà du « point d'arrfit », cette même 
« Jérusalem céleste » doit, en vertu de l'encliaîne- 
ment causal qui n'admet aucune discontinuité 
eiîective, devenir le « Paradis terrestre » du cycle 
futur, le commencement de celui-ci et la fin de celui 
qui le préxîèdc n'étant proprement qu'un seul et 
même moment vu de deux côtés opposés *. 

1, VfjÎF 1/Èsct^isme de Dfinîe, pp, 91-92. 

2. Ce moTJTu^nfr c^l reprèâeiïlé auâ&ï cimiine cfsluj du « rcnvfsrsATnent 
des pôles >»» ou ccimmc le jour o(i s les astres se lÈveroiiL à rOccidfnt 
et Hc cnucljtfrOTil ù. rOrïfsQl », csr un mouvement de rotation, suiV'^itt 
qu'on le voit d'un cdtè ou die l'autre, pamlia'ellecluer eu deuxEcu» 



Poêlé par Bo^iya 

sur lAmnfty.awa^s^Tïhairo.corïii 



De la sphère au cube 193 

n n'en est pas moins vrai que, si l'on se borne à 
la considération du cycle actuel, il arrive fina- 
lement un moment où « la roue cesse de tourner », 
et, ici comme toujours, le symbolisme est p:srfai- 
teirient cohérent : en effet, une roue est encore 
«ne figure circulaire, et, si elle se déformait de 
façon à devenir finalement carrée, il est évident 
qu'elle ne pourrait alors que s'arrêter. C'est pour- 
quoi le ou, ment dont il s'agit apj'araît comme 
une « fin du temps » ; et c'est alors que, suivant 
1:* traclJtioiL hindoue, les v doiizc Soleils » bril- 
leront simult;»néirient, car le temps est mesuré 
effectivement par le parcours du Soleil à tra- 
vers les douze signes dv Zodiaque, constituant 
le cycle :mnucl, et, 1:» rotation étant arrêtée, les 
douze aspects correspondants se fondzont pour 
ainsi dire en un seul, rentrant ainsi dans l'uni té 
essentielle et primordiale de leur nature commune, 
puisqu'ils ne diffèrent que sous le rapport de la mani- 
festation cyclique qui sera alors terminée '. D'autre 
part, le changement du cercle en un carre équiva- 
lent ^ eçt ce qu'on désigne comme la « qiiadrâture 
du cei'cle 1) ; Ceux qui déclarent que celle-ci est un 
problème insoluble, bien qu'ils en ignorent tota- 
lement la signification symbolit^uc, se trouvent donc 
avoir raison en fait, puisque cette k quadrature », 

[:uiiliHircs, bÏKii que ce ne Boit [lourlaiit toujours eu i>^filitc que le 
méuie iiiiluveinfint qui sc^ eiintinue sous uu autre point du vue, 
corix'sfhonclanl à Ja iruirchc d^un nouveau cycle. 

1. Voir Li: lioi du Mondi-, p. 48. — Les diiuxe sigii«B du Zodiaque, 
au lieu d^ttre disposés ein^uhuveïïicnt, de vren Tient les douze p*ïrles 
de 1» " Jérusalem c^lciitjc », dont tniis sont diluées sur efiaque côte 
du carré et lp.s « douze Stjeiis a .■ipparaissent au eeotre de la « \iile » 
ï.-ominne Tejs douze fruits de i' « Arbre de Vie », 

2. C'est-à-<1ïre de luôirie surface si Fou se plaee au point de vue 
quajititiittf, mais celui-ci n'est qu^uue expression tout cxténeure 
^e ce dont il s^agit en réalité. 



Posté par Boyava 

sur MfiftTOtf.awasmahairo.corïii 



194 Le règne de la quantité 

entendue dans son vrai sens, ne pourra être réalisée 
qu'à la lin même du cycle *. ... 

li résuke encore de tout cela que ia « solidification » 
du monde se présente en quelque sorte avec un double 
sens : considérée en elle-même, au cours du cycle, 
comme la conséquence d'un mouvement descend ant 
vers la quantité et la « matérialité », elle a évidemment 
une signification « défavorable « et même k sinistre », 
opposée à la spiritualité ; mais, d'un autre côté, elle 
n en est pas moins nécessaire pour préparer, bien 
que d'une façon qu'on pourrait dire « négative », la 
fixation ultime des résultats du cycle sous la fornie 
de la « Jérusalem céleste-», où ces résultats devien- 
dront aussitôt les germes des possibilités du cycle 
futur. Seulement, il va de soi que, dans cette fixa- 
tion ultime elle-même, et pour qu'elle soit ainsi véri- 
tablement une restauration de ï' « état, primordial», 
il faut une intej^entio» immédiate d'un principe 
transcendant, sans quoi rien ne pourrait être sauvé 
et le « cosmos )> s'évanouirait pur en»ent et siniplement 
dans le « chaos » ; c'est cette intervention qui produit 
le « retournement » final, déjà figuré par la « trans- 
mutation » du minéral dans la « Jérusalem céleste », 
et amenant ensuite la réapparition du « Paradis ter- 
restre w dnns le monde visible, où il y aura désor- 
mais « de nouveaux ci eux et une nouvelle terre », 
puisque te Kcra le début d'un autre MancaïUara et 
de l'existence d'une autre humanité. 



■1. I^ formule oiirai-riquc comaponciaiile csl celle do la Titrahll/S 
pytliagnricEciiiifi ; 1 + 2 -j- 3 -(- 4 = 10 ; si l'on prend les nombrea 
en Ecns innîrse : 4 + 3 -)- 2 -|- 1, *)<i a les proiJOrlinns des quaiic 
YvgoB, doni Ifi somme forme le d^nairc, c'est-à-dire le cycle complet 
et aelievé. 



Posté par Bo^iya 

sur lAfiftWtf.ffiva^aharo.corïii 



en APTTRE XXI 

Caïn et Abel 



La ft solidification s) du mond* a encore, dans l'ordre 
humain et social, d'autres conséquences dont nous 
n'avons pas parlé jusqu'ici : elle engendre, à cet 
égard, un état de choses dans lequel tout est compté, 
enregistré et réglementé, ce qui n'est d'ailleurs, au 
fond, qu'un autre genre de « mécanisation w ; il n'est 
que trop facile de constater partout, à notre époque, 
des faits symptom a tiquas tels que, par exemplf;, la 
manie des recensesneuts (qui du reste se relie direc- 
tement à l'importance attribuée aux statistiques) *, 
et, d'une façon générale, la multiplication inces- 
sante des interventions! administratives dans toutes 
les circonstances de la vie, interventions qui doivent 

i . IJ y aurait beaucoup à âir& sur les mterdictioriE fomuilécs dflnâ 
cok-taiotô tradîtit^DS contre Içû receTiscmcnis, s^ïuf J^nns quclf^ues 
cas exccptiODïieU ; ni Von dJssil *jue ces D|]£ratio]ns et toutes celles 
de <:o <pi DU appelle 1' p élHl civil u ont, entre autres int^onvénienls, 
celui de contribuer à alïréger la durée de lô vie liuDt3ïn<^ (ce *ïtii est 
d^ailleura oonlorme y lu lunFcbe même du cycle, surtout d^ns se* 
doi-nières périodes}, on nt^ étirait sans doute pSË cru, ^t pourtant, 
d-ios certains paj-s, les pyj^suns les plus ignorants suivent fort bitsiii 
ct^uime un fait d expérience cour;irtte, que, si Ton compte trop sou- 
vrjot les aniioauXt il en meurt beaucoup plus que si l'oji s*en alia- 
tient ; mais évidemment, aux yeux des modernes soi-di^^nt v éclHÏ- 
réa », ce ne peuvent êu* là que des u BupcrstilioiiK o! 



Posté par Bo^va 

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196 Le règne de la quantité 

(laturellcmciit avoir pour effet d'assurer une uni- 
formité aussi complète que possible entre les indivi- 
dus, d'aotant plus que c'est en quelque sorte un 
« principe » de toute administration moderne de 
traiter ces individus comme de simples unités nuniié- 
riques toutes semblables entre elles, c'est-à-dire 
d'agir comme si, par hypothèse, l'uniformité a idéale » 
était déjà réalisée, et de contraindre ainsi tous les 
hommes à s'ajuster, si l'on peut dire, à une même 
mesure « moyenne ». D'autre part, cette réglemen- 
tation de plus en plus excessive se trouve avoir une 
conséquence fort paradoxale : c'est que, alors qu'on 
vante la rapidité et la facilité croissantes des commu- 
nications entre les pays les plus éloignés, grâce aux 
inventions de l'industrie moderne, on apporte en 
même temps tous les obstacles possibles à la liberté 
de ces commimications, si bien qu'il est souvent pra- 
tiquement impossible de passer d'un pays à un autre, 
et qu'en tout cas cela est devenu beaucoup plus dif- 
ficile qu'au temps où il n'existait aucun moyen 
mécanique de transport. C'est encore là un ifâpcct 
particidier de la « solidification » : dans un tel monde, 
il n'y a plus de place pour les peuples nomades qui 
jusqu'ici subsistaient encore dans des conditions 
diverses, car ils en arrivent peu à peu à ne plus trou- 
ver devant eux aucun espace libre, et d'ailleurs on 
s'efforce par tous les moyens de les amener à la vie 
sédentaire *, de sorte que, sous ce rapport aussi, le 
moment ne semble plus très éloigné où « la roue ces- 
sera de tourner » ; par surcroît, dans cette vie séden- 
taire, les \illes, qui représentent en quelque sorte le 
dernier degré de la « fixation », prennent une impor- 

1. On peut «ter ici, comme exemples particulièrement signifi- 
catils, les projets « sioniates » en ce qui concerne les Juifs, cl aussi 
les tentatives laites récemment pouf fixer les Bohémiens dan» 
certaines contrées de TEurope orientalo. 



Posté par Bcr^va 

sur Mfwnftf.awïï^aharo.corïii 



Caïn et Abd 197 

tance prÈpondératite et tendent de plus on plus k 
tout absorber ^ ; et c'est ainsi que, vers la fin du 
cycle, Cain achève véritablement de tuer Aboi. 

En effet, dans le symbolisme biblique, Caïn est 
représenté avant tout comme agriculteur, Abel 
comme pasteur, et ils sont ainsi les types des deux 
sortes de peuples qui ont existé dès les origines de 
la présente humanité, ou du moins dès qu'il s'y est 
produit une première différenciation : les sédentaires, 
adonnés à la culture de la terre ; les nomades, à 
l'élevage des troupeaux *. Ce sont là, il faut y insister, 
les occupations essentielles et primordiales de ces 
deux types humains ; te reste n'est qu'accidectel, 
dérivé ou surajouté, et parler de peuples chasseurs 
ou pêcheurs, par exemple, comme le font communé- 
ment les ethnologues modernes, c'est, ou prendre 
l'accidentel pour l'essentiel, ou se référer uniquement 
à des cas plus ou moins tardifs d'anomalie et de 
dégénérescence, comme on peut en rencontrer en 
fait chez certains sauvages (et les peuples principa- 
lement commerçants ou industriels de F Occident 
moderne ne sont d'ailleurs pas moins anormaux, 

1. H faut d'ailleure (appeler à ce propos que lu fl Jérusalem 
c£lo£te » oile-méfise est symboIiquËmËfit une « ville »f ce qpi montre 
que, là cnnoïe, il y a lievi d'envisager, comme noua lu disions plus 
saut, iiTi double sena de la t solidifteadop d, 

2. On pourrait ajouter que, Ca"m étant désigné <:omme l'aiîûé, 
ragricuîture semble avoir pai là une cerfaine ant6rioritÈ, et, en 
fait, Adam luî-tnÊme, dès avant la « chute i, est représenfé comrae 
ayant pour fonction de « cultiver le jardin », ce qui d'ailleurs Ee 
TËfère proprement è la prédominance du symbolisme végétal dans 
la figuration du début du cycle (d'où une « agricuRufe » ayinbuliqii& 
et même initiatique, celle-là même que Saturne, chez les Latmâ, 
^tait dit auEsi avoir enseignée aux tionmiea de V « âge d'or i>) ; 
ntaîâ, quoi qu*il en soit, nous n'avons i, envisager ici ïjue l'état 
symbolisé par l'opposition |qui est en même temps un complémen- 
tarisme] de Caïn et d'Abel, c'est-à-diro celui vu la distinction dea 
petipics en agricultcui's et pasteurs est déjà un fait accomplL 



Posté par Bo^ya 

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198 Le règne â« la quantité 

quoique d'une autre façoo) '. Chacune de ces deux 
catégories avait naturellement sa loi traditionnelle 
propre, différente de celle de l'autre, et adaptée à 
son genre de vie et à la nature de ses occupations ; 
cette différenr* se manifestait notamment dans les 
rites sacrificiels, d'où ta mention spéciale qui est 
faite des offrandes végétales de Caïn et des offrandes 
animales d'Abel dans le récit de la Genèse *. Puisque 
nous faisons plus particulièrement appel ici au sym- 
bolisme biblique, il est bon de remarquer tout de 
suite, à ce propos, que la Thorah hébraïque se rattache 
proprement au type de la loi des peuples^ nomades : 
de là la façon dont est présentée l'histoire de Caîn 
et d'Abel, qui, au point de vue des peuples sédentaires, 
apparaîtrait sous un autre jour et serait susceptible 
d'une autre interprétation; mais d'ailleurs, bien 
entendu, les aspects correspondant à ces deux points 
de vue sont inclus l'un et l'autre^ daifâ son sens pro- 
fond, et ce n'est là en soname qu'une application du 
double sens des symboles, application à laquelle nous 
avons du reste fait une allusion partielle à propos de 
la « solidifioation », puisque cette question, comn»e on 
le verra peut-être mieux encore par la suite, se lie 
étroitement au symbolisme du meurtre d'Abel par 

1 Les dniioriainations à' Iran et de Turan, dont on a voulu taire 
des désiKnalions de races, ropréscnl^int en réalité i-espectiv<™eiit 
Ica pcupUs EÉdcntaircs et les peuples nomades ; Iran ou Airiiarja 
vient Ju mot arya (d'où ârMO- par alIoiiKempnt) , qu. signifie « lalmu- 
reur y (dtrivÈ de la racine nr, qui se retrouve dans le lann ararf:, 
araUir et iiussi wmm, ' champ ») ; et l'emploi du mot arya cflltiine 
désignation honorifique (pour les castes sujj&ieuros} est, par suile, 
caractéristique de la tradition des peuples agriculteurs. 

2 Sur l'importance toute particulière du sacrifice et des rites 
nui s'y rapiMirtcnl dan» les dilTérentes formes traditionnelles, voir 
Fritimo^- Scu.;on, Du snfri/rce, dans la revue Éludes trmlxtw».- 
nrfies n" d'aiTil 1938, et A. K. Coomahaswamv, Atmayaina : bf!)' 
sacrifice, dans le Hmvard Jownid o/ Asiatie Studivs, n" de 
février lll^ïï. 



Posté par Bo^iya 

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Caîn et Abd 199 

Caïn. Du caractère spér.ial de la tradition hébraïque 
vient aussi la réprobation qui y est attachée à certains 
arts ou à certains métiers qui conviennent propre- 
ment aux sédentaires, et notamment à tout ce qui 
se rapporte à la construction d'habitations fixes ; 
du moins en fut-il eftectivetncnt ainsi jusqvi'à l'épo- 
que où précisément Israël cessa d'être nomade, tout 
au moins pour plusieurs siècles, c'est-à-dire jusqu'au 
temps de David et de Salomon, et l'on sait que, 
pour construire le Temple de Jérusalem, il fallut 
encore faire appel h des ouvriers étrangers '. 

Ce sont naturellement les peuples agriculteurs qui, 
par là mcme qu'ils sont sédentaires, en viennent tôt 
ou tard à construire des villes ; et, en fait, il est dit 
que la première viOe fat fondée par Caïn lui-même; 
cette fondation n'a d'ailleurs lieu que bien après 
qu'il a été fait mention de ses occupations agricoles, 
ce: qui montre bien qu'il y a là comme deux phases 
successives dans le « sédentarisme », la seconde 
représentant, par rapport à la première, un degré 
plus accentué de fixité et de « resserrement » spatial. 
D'une façon générale, les œuvres des peuples séden- 
taires sont, pourrait-on dire, des œuvres du temps : 
fixés dans l'espace à un domaine strictement déli- 
mité, ils développent leur activité dans une conti- 
nuité temporelle qui leur apparaît comme indéfinie. 
Par contre, les peuples nomades et pasteurs n'édi- 
fient rien de durable, et ne travaillent pas en vue 
d'un avenir qui leur échappe ; mais ils ont devant eux 
l'espace, qui ne leur oppose aucune limitation, mais 
leur ouvre au contraire constatnment de nouvelles 
possibilités. On retrouve ainsi la correspondance 

1- IjB fixation du peuple hébreu dâpcindaiL d'fLÎllcars esscDliel- 
lemcnt de Texisteace mcme du Temple de Jérusalem ; dès que 
celui-ci est détruit, le nomadimne reparaît soua la forme spéciale 
de la et dispersion i». 



Posté par Bavava 

sur wfww.swa^^ohairo.corïii 



200 Le règne de la quantité 

des prinfîipes cosmiques auxquels se rapporte, dans 
un autre ordre, le symbolisme de Caïn et d'Abel : 
le principe de compression, représenté par le temps ; 
le principe d'expansion, par l'espace K A vrai dire, 
l'un et l'autre de ces deux principes se manifestent 
à la fois dans le temps et dans l'espace, comme en 
toutes choses, et il est nécessaire d'en faire la remar- 
que pour éviter des identifications ou des assimila- 
tions trop « simplifiées », ainsi que pour rcsoiidrc 
parfois certaines oppositions apparentes; mais U 
n'en est pas moins certain que l'action du premier 
prédomine dans la condition temporelle, et celle du 
second dans la condition spatiale. Or le temps use 
respar-e, si l'on peut dire, affirmant ainsi son tôle 
de « dévorateur » ; et de même, au cours des âges, 
les sédentaires absorbent peu à peu les nomades : 
c'est là, comme nous l'indiquions plus haut, un sens 
social et historique du meurtre d'Abel par Caïn. 

L'activité des nomades s'exerce- spécialement sur 
le règne animal, mobile comme eux ; celle des séden- 
taires prend au contraire pour objets directs les deux 
règnes fixes, le végétal et le minéral _'. D'autre part, 
par la force des choses, les sédentaires en arrivent 
à se constituer des symboles visuels, images faites 
de diverses substances, mais qui, au point de vue de 
leur signification essentielle, se ramènent toujours 
plus ou moins directement au schématisme géomé- 
trique, origine et base de toute formation spatiale. 

1. Sur ccttp Eignifica^Dn cosmologiqire, nous reavcrronB aux 
travuiCT de Fabrc d'Olive t. 

a. L'utilisation des éléments minéraux comprend notamment 
la cDiistructiDn et lu métallurgie ; nous aurpns à revenir sur cette, 
dernière, Jont k symbolisme biblique rapporte l'origine à Tubal- 
cain, c*eet-àH3iïe à un descendant direct de Caïn, dont le nom se 
retrouve même comme un des éléments entrant dans la formation 
du sien, ce qui indique qu'il existe entre eux un rapport partiel*- 
lièrement étroit. 



Posté par Bo^va 

sur Mfiftfiftr.awït^nharo.corïii 



Caln et Ah^ 201 

Les nomades, par coiitre, à qui les images sont inter- 
dites comme tout ce qui tendrait à les attacher en 
un lieu déterminé, se constituent des symboles sono- 
res, seuls compatibles avec leur état de continuelle 
migration ^. Mais il y a eeri de remarquable, que, 
parmi les facultés sensibles, la vue a un rapport direct 
avec l'espace, et l'ouïe avec le temps : les éléments du 
symbole visuel s'expriment en simultanéité, ceux du 
symbole sonore en succession ; il s'opère donc dans 
cet ordre une sorte de renversement des relations que 
nous avons envisagées précédemment, renversement 
qui est d'ailleurs nécessaire pour établir un certain 
équilibre entre les deux principes contraires dont 
nous avons parlé, et pour maiiitenir leurs actions 
respecti^'cs dans les limites compatibles avec l'exis- 
tence humaine normale. Ainsi, les sédentaires créent 
les arts plastiques {architecture, sculpture, peinture), 
c'pst-à-dirc les arts des formes qui se déploient dans 
l'espace- 1 les nomades créent les arts phonétiques 
(musique, poésie), c'est-à-dire les arts des formes qui 
se déroulent dans le temps ; car, redisons-le encore 
une fois de plus à cette occasion, tout art, à ses ori- 
gines, est essentiellement symbolique et rituel, et 
ce n'est que par une dégénérescence ultérieure, voire 
même très récente en réalité, qu'il perd ce caractère 
sacré pour devenir finalement le « jeu « purement 
profane auquel il se réduit chez nos contemporains *. 

1, La di^linction de cea deux catégories fondameniales de Eym- 
boJes c^l, dans la tradilïon hïndooe^ celle du yantra, symbole figuré, 
et du mantra^ Eyiïibole sonore ; elle entraîne naturcîleînent une 
disiiuotïuu correspondante dans les ri les où cea éléments symbo- 
ÏMjues sont einployés respectivement^ bien qti*it n'y ait pas toujours 
une eéparatioai aussi notte que celle qu*on peut envisager th^ori- 
qneinent, et que, en fait, toutes les cornbinaiso;^s eii proportions 
diverses soient ici possibles. 

2. Il est à peine besoin de faire remarquer que, dans tontes les 
considérations exposées ici, on voil apparaître nettement le carac- 



Posté par Bovaya 

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202 Le règne de la quanlîtê 

Voici dcnc où se manifeste le complémentarisme 
des conditions d'existence : ceux qui travaillent pour 
le temps sont stabilisés dans l'espace ; ceux qui errent 
dans l'espace se modifient sans cesse av«e î« temps. 
Et voici où apparaît l'antinomie du c sens inverse h : 
ceux qui vivent selon le temps, élément changeant 
et destructeur, se fixent et conservent ; ceux qui 
vivent selon l'espace, élément fixe et permanent, se 
dispersent et changent incessamment. Il faut qu'il 
en soit ainsi pour que l'existence des uns et des autres 
demeure possible, par l'équilibre au moins relatif qui 
s'établit entre les termes représentatifs des deux 
tendances contraires ; si l'une ou l'autre seulement 
de ces deux tendances comprcssive et expansive était 
en action, la fin viendrait bientôt, soit par « cristd- 
lisation », soit par « volatilisation », s'il est permis 
d'employer à cet égard des expressions symboliques 
qui doivent évoquer la « coagulation » et la « solution j» 
alchimiques, et qui correspondent d'ailleurs efïecti- 
vcment, dans le monde actuel, à deux phases dont 
nous aurons encore à préciser dans la suite la signifi- 
cation respective *. Nous sommes ici, en efïct, dans 
im domaine oii s'affirment avec une particulière 
netteté toutes les conséquences des dualités cos- 
miques, images ou reflets plus ou moins lointains de 
la première dualité, celle même de l'essence et de la 
substance, du Ciel et de la Terre, de Purusliuet de 
Prakriti, qui génère et régit toute manifestation. 

Mais pour en revenir au symbolisme biblique, le 

1ère coiTÉlatit et en quelque sorte sjméliique lîcs deux eonditioiis 
spatiale el temporelle envisagées sous leur aspect quaiilatif. 

î. C'est pourquoi ïc uoniadismc, soiis son aspect o muiêfiqiie » 
et dévié, exerce facilement une action s dissolvante » sur tout ce 
avec quoi il entre en contact ; de son eSlc, le sÊdentarisme, sous le 
même aspect, ne peut mener en définitive qu'aux formm les plus 
grossières d'uu mutfaialisme sans issue. 



Posté par Bcvaya 



Caïn et Abd 203 

sacrî6re animal est fatal à Abel ^, et Toiïrande 
végétale de Caïn n*cst pas agréée ^ ; celui qui est 
béni meurt, celui qui vit est niaudit, L*éguilibrej de 
part et d'autrCj est donc rompu ; comment le rétablir^ 
sinon par des échanges tels que chacun ait sa part des 
prodtictions de Tautre ? C'est ainsi que le mouvement 
associe le tempa et Tesparcj étant en quelque sorte 
une résultante de leur combinais on, et cooeilie en eux 
les deux tendances opposées dont il a été question 
tout à rheure ^ ; le mouvement n'est lui-même encore 
qu^une série de déséquilibres, mais la somme de 
ceux-ci constitue Téquilibre relatif compatible avec 
la loi de la manifestation ou du « devenir », c'est-à-dire 
avec l'existence eontingcntc elle-iuême. Tout échange 
entre les êtres soumis aux conditions temporelle et 
spatiale est en somme un mouvement, ou plutôt un 

1. Comme Abel a versé le ^n^ Jcî> aniiyirtux^ scti sang est; versé 
par Caïn ; il y a lii comiac Texpression d'ime « loi i3e compensation », . 
en V(^rlo âc laquelle les dcséquiïihros prirlif^l», f:n quoi CDOsiste'Hii 
fond toute maiiifc^taiioTi} s'intcgreot dana rééquilibre tolaL ^ 

2. Il importe de remarquer que là Bible hébraïque admet cepcn- 
dani la validité du sacriliee nun âan^rlaiit considéré en lui-même : 
tel nat le cas du i^crifice de Melcbjf^cdecb, coDsistânL en TuCTrande 
essealicltcment végctale du pain et du viu ; mais <Kcri ee rapjpoi'lij 
en rèalilK au rite du Sotrm védique el à Ja pcrpétuatiDn directe de 
la s tradition primoi'diaJe », au-dcjà de la forme spéciulisée de la 
tradition hèbraïcjuc et (^ abrahaïaîquc », et même, beaucoup plus 
loin e^i:nre-, au-delà de la dis tint: Lion de la foi des peuple^ séden- 
taires et de celle des peuples uomîtdea ; et il y a là encore un rappel 
de l'assuriation du symbolisme végétal avec le tt Paradis terrestre p^ 
c'eat-à-dixe avec 1' " état primordial » de notre hujnîtnité. — L'at- 
ceptation du i^eiiGee d'AÎiel et le rejet de celui de Caîii sontparroâs 
li^çuréri Hous une forme syinboli^iue iissez curirsuâe : la fumée du 
premier s'élève verticidement vers le cid, tandis que ecllc du 
ueeond se i-cpimd horizontalement à la surface de la terre ; eîlea 
tracent ainsi re&pectiven*ent la bnutcur et h\ buse d'un tTiaugle 
représentant le domaine de la nïanirestaLion bumaine. 

3. Cea deux tendanceij se manifesteut d*ailleur& encore daiis le 
ïïxouvement lui-même, sous les formes respectives du mouvement 
centripète et du mouvement eeiitriTu^'e» 



Posté par Bcr^va 

sur iwvwtf.ffiwaixsahairo.contii 



204 Le règne de la quantité 

ensemble de deux mouvements inverses et récipro^ 
ques, qui s'harmonisent et se compensent l'un 
l'autre ; ici, l'équilibre se réalise donc directement 
par le fait même de cette compensation ^. Le mouve- 
ment alternatif des échanges peut d'ailleurs porter 
sur les trois domaines spirituel (ou intellectuel pur), 
psychique et corporel, en correspondance avec les 
« trois mondes » : échange des principes, des symboles 
et des offrandes, telle est, dans la véritable histoire 
traditionnelle de l'humanité terrestre, la triple base 
sur laquelle repose le mystère des pactes, des alliances 
et des bénédictions, c'est-à-dire, au fond, la répartition 
même des <c influences spirituelles » en action dans 
notre monde ; mais nous ne pouvons insister davan- 
tage sur CCS dernières considérations, qui se rap- 
portent évidemment à un état normal dont nous 
sommes actuellement fort éloignés à tous égards, et 
dont le monde moderne comme tel n'est même pro- 
prement que la négation pure et simple \ 

1* Equilibre, îianïioTiîe, justice, ne sonl en r^aljt^ que trois 
formes ou trois aspects <3'une seule et mÊme diose j on potirrait 
d^ailleiirs, en un cesf^sîfi sens, les faire corPespondre- respective- 
mont aux trois domaines dent nous parlons ensuite, à la condition, 
bien entendu, de restceindre ici la justice à son sens le plus immé- 
diat, dont la simple * honnêteté » dans les transactions commer- 
4uales représente, chez Iës modernes, rexpressioii amoindrie et 
dégénérée par la réduction de toutes choses au point de vue profane 
eft à l'étroite banalité de la t vie ordinaire j». 

% L'intervention de Tautorîté spirituelle en ce qui concerne 
la monnaie, dans les civilisations traditionnelles, se rattache imnié- 
diatemont à ce dont nous venons de parler ici ; la monTiaie eUe- 
même, en efîet, est en quelque sorte la reprfeentation même de 
réchange, et Ton peut comprendre par là, d'une façon plus précise, 
quel était le rôle effectif dl^s symboles qu'elïe poiiait et qui circu- 
laient ûinsi avec elle, donnant à rechange une aignilic&tion tout 
auti'e quË ce qui n'en constitue que la simple a matéïialïté », et qui 
■est tout ce qu'il en reste dan^ les conditions profanes qui régissent, 
dans le monde moderne, les relations des peuples comme celles 
des individus. 



Posté par Bo^ava 

sur mwwtf.ffiwasfffipharo.contn 



CHAPITRE XX I I 



Signification de la métallurgie 



Nous avons dit que ks arts ou les mfitifirs qui 
impliquent une actiA'ité s' exerçant sur le règne mi- 
néral appartiennent proprement aux peuples séden- 
taires, et que, comme tels, ils étaient interdits par la 
loi tiaditionneDe des peuples nomades, dont la loi 
hébraïque représente l'exemple le plus générale- 
ment connu ; il est évident, en efïet, que ces arts 
tendent directement à la <( solidification », qui, dans 
le inonde corporel tel qu'il se présente à nous, atteint 
effectivement son degré le plus accentué dans le 
minéral lui-même. D'ailleurs, ce minéral, sous sa 
forme la plus commune qui est celle de la pierre, sert 
ayant tout à la construction d'édifices stables * ; une 
ville surtout, par l'ensemble des édifices qui la com- 
posent, apparaît en quelque sorte comme une agglo- 
mération artificielle de minéraux ; et, comme nous 
l'avons déjà dit, la vie dans les villes correspond à 

1- ÏJ est vrai que, che? beaucoup de peuples^ ies constructions 
des époques les plus anciennes étaient en hois, mais évidemment, de 
tel3 édifices n*étaienl ni ^uaai durables, ni par conséquent aussi 
fixes, que des édifiées en pierre ; J' emploi du rainerai dans la cons- 
truction implique donc en te ut cas un plus jjrajid degré de * solidïté • 
dûDS tou£ les sens de ce met. 



PoGÉé par Bovaya 

sur iwwiftr.swa^ahairo.corïii 



206 Le règrw de la quantité 

un stdcntarisme encore plus complet que la vie 
agricole, de même que le minéral est plus fixe et 
plus H solide » que le végétal. Mais il y a encore 
autre chose ; les arts ayant pour objet le minéral 
comprennent aussi la métalhirgie sous toutes ses 
formes ; or, si l'on observe que, à notre époque, le 
métal tend de plus en plos à se substituer à la pierre 
elle-même dans la construction, comme la pierre 
s'était autrefois substit^iée au bois, on est tenté de 
penser qu'il doit y avoir là un symptôme caractéris- 
tique d'une phase plus « avancée n dans la marche 
descendante du cydc ; et cela est confirmé par le fait 
que, d'une fagon générale, le métal joue un rôle tou- 
jours grandissant dans la civilisation moderne 
n industrialisée » et k mécanisée », et cela aussi bien au 
point de vue destructif, si l'on peut dire, qu'au point 
de vue constructif, car la consommation de métal 
qu'entraînent les guerres contemporaines est véri- 
tablement prodigieuse. 

Cette rema.-que s'accorde d'ailleurs avec une 
particularité qu'on rencontre dans la tradition 
hébraïque : dès le début, quand l'emploi des pierres 
était permis dans certains cas tels que la consti'uction 
d'un autel, il était néanmoins spécifié que ces pierres 
dci'aient être « entièrtis » et « non touchées par îe 
fer )> ^ ; d'après les termes mêmes de ce passage, 
l'insistance porte moins sur le fait de ne pas tra\'aiÛer 
la pierre que sur celui de ne pas y employer le métal,; 
l'interdiction concernant îc métal était_ donc _ plus 
rigoureuse, surtout pour tout ce qui était destiné à 
un usage plus spécialement rituel =. Il subsista même 
des traces de cette interdiction quand Israël eut cessé 

1. Dcutéiffinoino, xxvii, 5-Ë. 

2, L>c là aussi remploi porsislant des oouteauit de pitrrp pour le 
rite de Ja circoncisioiu 



Posté par Bo^ya 

sur mwwtf.awa^ahairo.corïii 



Signification de la méuUlurgie 207 

d'être nomade et construisit ou fit construire des 
édifices stables ; quand on bâtit le Temple de Jéru- 
salem, (t les pierres furent amenées toutes telles 
qii'elles devaient être, de sorte que, en bâtissant ia 
maison, on n'entendît ni marteau, ni hacbe, ni 
aucun outil de fer n *. Ce fait n'a d'ailleurs en réalité 
rien d'exceptionnel, et on pourrait trouver, en ce sens, 
une foule d'indices concordants : ainsi, dans bien des 
pays, une sorte d'exclusion partielle de la commu- 
nauté, ou tout au moins de « miise à l'écart », a existé 
et existe même encore contre les oiivriers travaillant 
les métaux, surtout les forgerons, dont le métier 
s'associe du reste souvent aA'ec la pratique d'une 
magie inférieure et dangereiise, dégénérée finale- 
ment, dans la phipart des cas, en sorcellerie pure et 
simple. Pourtant, d'un autre côté, la métallurgie, 
dans certaines formes traditionnelles, a été au 
contraire parliculièrenient exaJtée et a même servi 
de base à des organisations initiatiques fort impor- 
tantes ; noiis noiis contenterons de citer à cet égard 
l'exemple des Mystères kabiriques, sans pouvoir 
d'ailleurs insister ici sur ce sujet très complexe et 
qui nous entraînerait beaucoup trop loin ; ce qu'il 
faut en retenir povir le moment, c'est que la métal- 
lurgie a à la fois un aspect « sacré » et ira aspect 
« exécré », et, au fond, ces deux aspects procèdent 
d'un double symbolisme inhérent aux métaux eux- 
mêmes. 

Pour comprendre ceci, il faut avant tout se fiou- 
ls I Koïâ^ VI, 7. — I^e Temple de Jérusalem contf^iiûit cependant 
Luie ^f:in<je quantité d'objets méialliqu^^s, mats Vn^jxgc de ceux-ci 
se rapporte à J 'autre aspËCl du syuiboJbmj^ des métaux, qui est en 
eïïet iJinjble romnic nous le dirons tout à Theure ; il sernljJc d'all- 
leura ijue l'interdiction ait fini pai- être en quelque sorte « localisée v 
pTlucipalf^nient sur J'eïnploi du fer^ qui est préeiséiiicnt, de toua 
1 es n^ÉtaiiX} celui dont Je l'ûie e£t Je plu& important à J'époquo 
uicïdei-ne_ 



Posté par Bofava 

sur MftftCiitf.ffiwaxsahairo.corïii 



208 Le régne âe la quantité 

venir que les métaux, en raïson de leurs correspon- 
dances astrales, sont en quelque sorte les « planètes 
du monde inférieur » ; ils doivent donc naturellement 
avoir, comme les plan&tes elles-mêmes dont ils 
reçoivent et condensent pour ainsi dire les influences 
dans le milieu terrestre, un aspect h bénéfique » et un 
aspect « maléfique » *. De plus, puisqu'il s'agît en 
somme d'un reflet inférieur, ce que représente nette- 
ment la situation même des mines métalliques à 
l'intérieur de la terre, le côté « maléfique » doit faci- 
. lement devenir prédominant ; il ne faut pas oublier 
que, au point de vue traditionnel, les métaux et la 
métallurgie sont en relation directe avec le « feu 
souterrain », dont l'idée s'associe sous bien des rap- 
ports à celle du « monde infernal » *, Bien entendu, 
les influences métalliques, si on les prend par le côté 
« bénéfique )> en les utilisant d'une façon vraiment 
« rituelle » au sens le phis complet de ce mot, sont 
susceptibles d'être k transrnuées » et k sublimées », 
et elles peuvent mcme d'autant mieux devenir alors 
un « support » spirituel que ce qui est au niveau le 



1h Dans la tradiliori xoroastricnne, il semble que les planètes 
Eoient enviiag^es prestjue excltisivement comme « maléfiques » ; 
ceci peut résulter d^iin po^rtt de vue particulier à cette traditiorv, 
mais d 'ailleurs :ce qui est connu comme suLsJïtant actuellement 
de celle-ci n'en représente que des fragments trop mutilés pour 
qu'il soit possible de ^ pifononcer exactement sur des questions 
de ec genre, 

% En ee qui concerne cette relation avec le « feu souterrain », 
la ressemblance nrinuifesle du nom de Vulcain avee celui du Tu- 
balcaïn Liblique est particulièrement significative \ tous deux sont 
d'ailleurs représentés égaloiuent corïime des forgerons \ et, prétti- 
Bcmcnt au sujet des forgerons, ncus ajouteroïis que celte associa- 
tion avec le * monde infernal i- explique suffis iimment ce que nous 
disions plus haut sur le côté « sinistre s de leur métier, — I^cs 
Kabires, d'autre part, tout en étant aussi des foirerons, avaient 
un double aspect terrestïe et céleste, les mettant en rapport à la 
fois avec les métaux et avec les planètes correspondantes. 



Poefé par Balaya 

sur MftAfw.awa^is'shairo.com 



Signification de la métallurgie 209 

plus bas correspond, par analogie inverse, à ce qui 
est au niveau le plus élevé ; tout le symbolisme 
minéral de l'alcbiniie est en définitive fondé là- 
dessus, aussi bien que celui des anciennes initiations 
kabiriques K Par contre, quand il ne s'agit que d'un 
usage profane des métaiix, et étant donné que le point 
de vue profane lui-mênie a nécessairement pour effet 
de couper toute communication avec les principes 
supérieurs, il n'y a plus guère que le côté « maléfique » 
des influences correspondantes qui puisse a^ effec- 
tivement, et qui se développera d'ailleurs d'autant 
plus qu'il se trouvera ainsi isolé de tout ce qui pourrait 
le restreindre et lui faire équilibre ; et ce cas d'un 
usage exclusivement profane est évidemment celui 
qui, dans le monde moderne, se réalise dans toute 
son ampleur ^. 

Nous nous sommes surtout placé jusqu'ici au 
point de vue de la a solidification » du monde, qui 
est d'ailleiirs celui qui aboutit proprement au « règne 
de la quantité », dont l'usage actuel des métaux n'est 
encore qu'un aspect ; ce point de vue est, en fait, 
celui qui s'est manifesté en toutes choses de la façon 
la plus apparente jusqu'au point où le monde en est 
arrivé présentement. Mais les choses peuvent aller 
plus loin encore, et les métaux, du fait des influences 

1. Il convient de dire que Talchïmie proprement dite s'arrêtait 
Au ■ jïionde intermédiaire » et e'eri tfinait ati pçint de vue qvï'nn 
peut appeler m cosinologique » ; mais son symbobsiue n'en était 
pQ$ raoi[i& susceptible d'une tF^nsposilioD Lui doiiuant une valeur 
vérit^LblËinent Ëpiritudle et initiatique. 

2. l.e cas de la monnaie, telle qu'elle OBi acluG31omenl^ peut 
encore servir ici d'exemple caractéristique : dépouillée de tout ce 
qui pouvait, dans défi civilisations traditionnelles, en faire comme 
un véhicule d' t' influences spiriluoJles », non ^ulement eïle est 
réduite à n^être plus, en cllc-mcme, qu'un simple si^e « matériel ft 
et quantitatif, mais encore elle ne peut plus jouer qu'un rôle véri- 
tal^Iement néfaste et « satanique », qu'il n'est que trop facile de 
constater effectivement à notre époque. 



Posté par Bavava 

sur Mnftfw.awasmnhairo.corïii 



210 Le règne de la quantité 

subtiles qui y sont attachées, peuvent aussi jouer un 
rôle dans une phase ultérieure tendant plus immédia- 
temcnt vers la dissolution finale ; assurément, ces 
influences subtiles, dans tout le cours de la période 
qu'on peut qualifier de nialérialiste, sont en quelque 
sorte passé<» à l'état latent, comme tout ce qui est 
en dehors de l'ordre corporel pur et simple ; mais 
cela ne veut point dire qu'elles aient cessé d'exister, 
ni mcme qu'elles aient cessé entièrernent d'agir, 
quoique d'une façon dissimulée, dont le côté « sata- 
nique » qui existe dans le a niacbinisnne » luî-mcmc, 
surtout {nxaia non pas uniquement) dans ses appli- 
cations destructives, n'est en somme qu'une manifes- 
tation, quoique les matérialistes soient naturellement 
incapables d'en rien soupçonner. Ces mêmes influences 
peuvent donc n'attendre qu'une occasion favorabla 
pour aifirmer leur action plus ouvertement, et, 
natuwillemcnt, toujours dans le même sens « malé- 
fique », puisq'ie, pour ce qui est des influences 
d'ordre « bénéfique m, ce monde leur a été pour ainsi 
dire formé par l'attitude profane de rbumanité 
moderne ; or cette occasion peut même n'être plus 
très éloignée, car l'instabilité qui va actuellement en 
croissant dans tous les domaines montre bien que le 
point correspondant à la plus grande prédominance 
effective de la « solidité » et de la « matérialité » a été 
déjà dépassé. 

On comprendra peut-être mieux ce que nous 
venons de dire si l'on remarque que les Tnétaux, 
suivant le symbolisme traditionnel, sont en relation 
non seulement avec le k feu souterrain s comme nous 
l'avons indiqué, mais encore a\'«c les « trésors cachés », 
tout cola étant d'ailleurs assez étroitem(;nt connexe, 
pour des raisons que nous ne pou\'ons songer à 
développer davantage en ce nioînenl, mais qui 
peuvent notamment aider à l'explication de la 



Posté par Boyaya 

sur MftftTOtf.awasœTïheiro.corïii 



Signification de la métallurgie 211 

'açon dont des interventions hmnaines sont Suscep- 
ibles de provoquer ou phis exactement de « déclen- 
îlier » certains cataclysmes naturels. Quoi qu'il en 
loit, toutes les « légendes » (pour parler le langage 
ictucl) qui se rapportent à ces k trésors v montrent 
îlairement que leurs « gardiens », c'cst-à-dira prccîsé- 
nent les influences STibtiles qui y sont attachées, 
lOnt des « entités » psychiques qu'il est fort dangtîreux 
l'approcher sans posséder les « qualifications » 
■equiscs et sans prendre les précautions voulues j 
nais, en fait, quelles précautions des modernes, 
[ui sont complètement ignorants de ces choses, 
)ourraient-ils bien prendre à cet égard ? Ils sont 
Top évidemment dépourvus de toute « qualification », 
linsi que de tout moyen d'action dans ce domaine, 
jui leur échappe en conséquence de l'attitude même 
ju'ils ont prise vis-à-vis de toutes choses ; il est vrai 
ju'ils se vantent constamment de « dompter les forces 
le la nature », mais ils sont certes bien loin de se dou- 
:er que, derrière ces forces mêmes, qu'ils envisagent 
!n un sens exclusivement corporel, il y a quelque chose 
l'un autre ordre, dont elles ne sont réellement que 
e véhicule et comme l'apparence extérieure ; et c'est 
:ela qui pourrait bien quelque jour se révolter et se 
■etourner finalement contre ceux qui l'ont méconnu. 
A ce propos, nous ajouterons incidemment une 
lutre rem.arque qui ne semblera peut-être que 
inguiîère ou curieuse, mais que nous aurons l'occa- 
ion de retrouver par la suite : les v gardiens des 
jésors cachés », qui sont en même temps les forgerons 
.ravaîllant dans le <i feu souterrain », sont, dans les 
. légendes », représentés à la fois, et suivant les cas, 
;omme des géants et comme des nains. Quelque 
îhose de semblable existait aussi pour les Ka Lires, 
;e qui indique que tout ce syniholismie est encore 
lusceptible de recevoir une application se référant à 



Posté par Bo^iya 

sur M^ww.awa^TJharo.coFïii 



212 Le règne de la qimniàê 

un ordre supérieur ; mais, si l'on s'en tient au point 
de vue où, du fait des conditions mêmes de notre 
époque, nous devons nous placer présentement, 
on ne peut en voir que la face en quelque sorte 
« infernale », c'est-à-dire qu'il n'y a là, dans ces 
conditions, qu'une expression d'influences apparte- 
nant au côté inférieur et « ténébreux » de ce qu'on 
peut appeler le « psychisme cosmique » ; et, coreime 
nous le verrons mieux en poursuivant notre étude, 
ee sont efîcctivemcnt les influences de cette sorte qui, 
sous leurs formes multiples, menacent aujourd'hui 
la K solidité » du monde. 

Pour compléter cet aperçu, nous noterons encore, 
comme se rapportant évidemment au côté « malc- 
Cque » de l'influence des métaux, l'interdiction 
fréquente de porter sur soi des objets métalliques 
pendant l' accomplissement de certains rites, soit 
dans le cas de rites cxotériques \ soit dans eelui de 
rites proprement initiatiques *. Sans doute, toutes les 
prescriçtions de ce genre ont avant tout un caractère 
symbohque, et c'est même ce qui en fait la valeur 
profonde ; mais ce dont il faut bien se rendre compte, 

1. Cette îiitfïT'<lJction existe notamment, du moins en principe, 
pour les lilrs ialMmiqucs du pêleriiuigc, bien que, en fait, elle ne soit 
plus rigoureusement observée aujourd'liui ; de plus, celui qui a 
accompli entièrement ces rites, y <;ompiris ce qui en constitue le 
eôté le plu» « intérieur o, doit s'abstenir désormais de tout travail 
où le feu est mis en ftuvrc, ce qui e?cclut en purtieulier les forgerons 
et autres métallurgistes, 

2. Duns Ica iïLÏLiaLioiifi occidentales, ccti se traduit, dans la pré- 
paration rituelU^ du récipiendaire, par ce qui est rïésigné comme lo 
dépouilli-ment des métaux a. On pourrait dire que, ilana un cas 
cominceclui-là, les métaux, outre qu'ils peuvent nuire effectivement 
à la transmission des n influences spiiituelle^ », sont pria comme 
reptéstïutant en quelque sorte ce que la Kabbale hébraïque appelle 
hs a écorccs » ou les ii coquilles » {qlîppolh\, c'est-à-dire ce qu'il y a 
de plus inférieur dans le domaine siibiil, constituant, s'il est ppcmis 
de s'exprimer ainsi, les «bas-Ionds s infra-corporels de notre monde. 



Posté par Bo^va 

sur lAwwtf.awa^^ahairo.corïii 



Signification de ta métallurgie 213 

c'est que le véritable symljolisme traditionnel (qu'on 
doit bien se garder de confondre avec les contre- 
façons et les fausses interprétations auxquelles les 
modernes appliquent parfois abusivement le même 
nom) * a toujours une portée effective, et qiie ses 
applications rituelles, en particulier, ont des effets 
parfaitement réels, bien que les facultés étroitement 
limitées de l'homine moderne ne puissent générale- 
ment les percevoir. Il ne s'agit point là de choses 
vaguement « idéales », mais, bien au contraire, de 
choses dont la réalité se manifeste parfois d'une 
façon en quelque sorte a tangible » ; s'il en était 
autrement, comment pourrait-on expliquer, par 
exemple, le fait qu'il y a des hommes qui, dans 
certains états spirituels, ne peuvent souffrir le 
moindre contact infime indirect des métaux, et cela 
même si ce contact a été opéré à leur insu et dans 
des conditions telles qu'il leur soit impossible de 
s'en apercevoir par le moyen de leurs sens corporels, 
ce qui exclut forcement l'explication psychologique 
et « simpliste » par !'« autosuggestion » * ? Si nous 
ajoutons que ce contact peut aller, en pareil cas, 
jusqu'à produire extérieurement les effets physiolo- 
giques d'une véritable brûlure, on conviendra que 
de tels faits de\Taient donner à réllécbir si les mo- 
dernes en étaient encore capables ; mais 1 attitude 
profane et matérialiste et le parti pris qui en résulte 
les ont plongés dans un incurable aveuglenieiit. 

A. Ainsi, les h hislorieiis Jrs rfïligîons », tîunR ]fl pnrmi^rts moitié 
tlu XIX* sî^c^Ië» avaient inventé quc:lijufi t'iiosf à *juoi ils avaient 
donné le nom de fl syniLoliquc », et qui étnt mi syst.éme d^inlcr- 
pr6tatîon n'ayant avee It vrai Bymboljsme que des fiipporlft cxti-^- 
moment JoiiLtuiiLE j quant aux abus simplement « littéraires » du 
mot n symbolisme ", il est évident iju'il ne vaut même pas la peïno 
d'en parler. 

2. Nous pouvons cîter iw, comme exemple connu, li' ctrs de Shrî 
ïlTinta krisluia- 



Posté par Bovaya 

sur mfwrtftf.ffiwa^s^ahairo.corïii 



CHAPITRE XXIII 

Le temps changé en espace 



Comme nous l'avons dit précédemment, le temps 
use en quelque sorte l'espace, par un effet de la puis- 
sance de contraction qu'il représente et qui tend à 
réduire de plus en plus l'expansion spatiale à laquelle 
elle s'oppose ; mais, dans cette action contre le prin- 
cipe antagoniste, le temps lut-mêrae se déroule avec 
une vitesse toujours croissante, car, loin d'être 
homogène comme le supposent ceux qui ne l'envi- 
sagent qu'au seul point de vue quantitatif, il est au 
contraire k qualifié si d'une façon différente à chaque 
instant par les conditions cycliques de la manifes- 
tation à laquelle il appartient. Cette accélération 
devient plus apparente que jamais à notre époque, 
parce qu'elle s'exagère dans les dernières périodes du 
cycle, mais, en fait, elle existe constamment du com- 
mencement à la fin de celui-ci ; on pourrait doue dire 
que le temps ne contracte pas seulement l'espace, 
mais qu'il se contracte aussi lui-même progressive- 
ment ; cette contraction s'exprime par la proportion 
décroissanlD des quatre Yugas, avec tout ce qu'elle 
implique, y compris la diminution correspondante 
de la durée de la vie humaine. On dit parfois, sans 
cloute sans en comprendre la véritable raison, qu'au- 



PoGÉé par Bo^aya 

sur iwtftwtf.fflwa^ahairo.corïii 



Le temps changé en espace 215 

jourd'huî les hommes vivent plus vite qu'autrefois, 
et cela est littéralement vrai ; la liâte caractéristique 
que les modernes apportent en toutes choses n'est 
d'ailleurs, au fond, que la conséquence de Timpres- 
sioD qu'ils en éprouvent confusément. 

A son degré le plus extrême, la contraction du tempB 
aboutirait à le réduire finalement à un instant unique, 
et alors la durée aurait véritablement cessé d'exister, 
car il est évident que, dans l'instant, il ne peut plus 
y avoir aucune succession. C'est ainsi que v. le temps 
dévorateur finit par se dévorer lui-même », de sorte 
que, à la « fin du monde )i, c'est-à-dire à la limite 
même de la manifestation cyclique, « il n'y a plus de 
temps » ■ et c'est aussi pourquoi l'on dit que u. la 
mort est le dernier être qui mourra », car, là où il 
n'y a plus de succession d'aucune sorte, il n'y a plus 
de mort possible K Dès lors que la succession est 
arrêtée, ou que, en termes symboliques, k la roue a 
cessé de tourner », tout ce qui existe ne peut être 
qu'en parfaite simultanéité ; la succession se trouve 
donc en quelque sorte transmuée en simultanéité, 
ce qu'on peut encore exprimer en disant que « lo 
temps s'est changé en espace » *. Ainsi, un « retour- 

i. Comme Yama est désigné d'autra part dane la tradition hîn- 
doufï comfiic le f preincuer mort », et coiinme il est ttssimlï^ a la b Mort ■ 
ËUe-mêmË {Mriti/ti]^ ou, fil Fou préfère employer le langage de la 
tradition istamiquË, à l'« Ange dfï la Mort »» on voit que, ici coninie 
souË beaucoup d 'autres rapports, le m prerjiîef » et l*j a deïTiîer » ae 
rujoigiient et s'identifient en quelque sorte dans la correspondance 
Je» deu:>E extrémité du cyeïc* 

2. Wagner a écrit dans Pareilal : t Id, le temps se eïiange en 
Espace », et cela en relation avec Montsalvat qui représente le * cea^ 
tre du monde » (nous reviendrons sur ce poLiit un peu plufi loin) j 
1 est d'ailleurs peu probable qu*il ciï ait vraiment compris le sens pro- 
fond, car il ne «emble guÈnc mèriler la réptitEttion d'« ésotériste s^que 
l;ertain£ lui ont faite ; tout ce qui se trouve de réellement ésotérique 
dans ses ofiuvres appartient en propi^ aux « légendes s> qu'il â uti- 
lisées, et dont il n'a fait trop Eouvent qu'umoindiir le sens. 



Posté par Bo^va 

sur iwww.awa^aharo.contn 



216 Le règne de la quantité 

nemcnt » s' opère en dernier lieu contre le temps et au 
profit de l'espace : au moment même où le temps sem- 
blait achever de dévorer l'espace, c'est au contraire 
l'espace qui absorbe le temps ; et c'est là, pourrait-on 
dire en se référant au sens cosmologique du symbo- 
lisme biblique, la revanche finale d'Abel sur Caïn, 
Une sorle de (i préfi ^ration » de cette absorption 
du temps par l'espace, assurément fort inconsciente 
chez ses auteurs, se trouve dans les récentes théories 
physico- ma thématiques qui traitent le complexe 
« espace-temps m comme constituant «n ensemble 
unique et indivisible ; on donne d'ailleurs le plus 
souvent de ces théories une interprélation inexacte, 
en disant qu'elles considèrent le temps comme vine 
« quatrième dimension » de l'espace. Il serait plus 
juste de dire qu'elles regardent le temps comme 
comparable à une « quatrième dimension », en ce 
sens que, dans les équations du mouvement, il joue 
le rôle d'une quatrième coordonnée s'adj oignant 
aux trois coordonnées qui représenlent les trois 
dimensions de l'espace ; il est d'ailleurs bon de remar- 
quer que ce(;i correspond à la représentation géomé- 
trique du temps sous une fornae rectilîgne, dont nous 
avons signalé précédemment l'insuffisance, et il ne 
peut pas en être autrement, en raison du caractère 
purement quantitatif des théories dont il s'agit. 
Mais ce que nous venons de dire, tout en rectifiant 
jusqu'à un certain point l'interprétation «vulgarisée», 
est pourtant encore inexact : en réalité, ce qui joue 
le rôle d'une quatrième coordonnée n'est pas le temps 
mais ce que les mathématiciens appellent le k temps 
imaginaire » • ; et cette expression, qui n'est en elle- 

1. En d^aiitrca termes» les trois eoortlomiéfis dVapace étant s^, î/» z, 
la quatrième ^.^oordoimiVe eat, nou jias t qui dési^'ne le temps» luais 



PosÉé par Bo^va 

sur iwtftfw.awa^^aharo.com 



Le temps cliangé en espace 217 

même qu'une singularité de langage provenant de 
l'emploi d'une notation toute « conventionnelle », 
prend ici une signification assez inattendue. En effet, 
dire que le temps doit devenir k imaginaire » pour être 
assimilable à une k quatrième dimension h de l'espace, 
ce n'est pas autre chose, au fond, q«e de dire qu'il 
faut pour cela qu'il cesse d'exister réellement comme 
tel, c'est-à-dire que la transmutation du temps en 
espace n'est proprement réalisable qu'à la k fin du 
inonde » *, 

On pourrait conclure de là qu'il est parfaitement 
inutile de cherclier ce que peut être une k quatrième 
dimension » de l'espace dans 1ns conditions du monde 
actuel, ce qui a tout au mojns l'avantage de couper 
court à toutes les divagations « néo-spiritualistes » 
dont nous avons dit quelques mots plus haut ; mais 
fa ut- il aussi en conclure que l'absorption du temps 
par l'espace doit se traduire eircetivement par l'ad- 
jonction à celui-ci d'une dimension supplémentaire, 
ou n'est-ce là encore qu'une « façon de parler »? 
Tout ce qu'il est possible de dire à cet égard, c'est 
que, la tendance expansive de l'espace n'étant plus 
contrariée et restreinte par l'action de la tendance 
compressive du temps, l'espace doit naturellement 
en recevoir, d'une façon ou d'une autre, une dila- 
tation portant en quelque sorte son iiidéfinité à une 
puissance supérieure * ; mais il va de soi qu'il s'agit 
là de quelque chose qui ne saurait être représenté 
par aucune image empruntée au domaine corporel. 

t. Il c&t k remarquer qu(ï, si Ton parle eomimuiiénicQt àti la p fin 
du mûjulfî H cûmtniï étant la lin a au temps Jt, on ri^iïii parle jamais 
corrïmv de la ti lin do rcepaco a ; cette obscrvatiûQ, qui pouiTait 
eembler irisigni liante à ceux qui ne voïeut lea cLoses que superll- 
ciellement, n'eu est pas moins très eignillcativc en r^atit^, 

2- Sur les puiâsances eueceagivËS de l'iTidèrLUÏ, voir Le Symbo- 
U^ine de la CraùPf cliap. xii. 



Posté par Bovaya 

sur mwwtf.swasmaharo.corïD 



218 Le règne de la quaraiié 

En effet, le temps étant «ne des conditions détermi- 
nantes de l'existenoc corporelle, il est évident que, 
dès qu'il est supprimé, on est par là même liws de 
ce monde ; on est alors dans ce que nous avons appelé 
ailleurs un « prolongement » extra- r-orporel de ce 
même état d'existence individuelle dont le monde 
corporel ne représente qu'une simple niodalité ; «t 
cela montre d'ailleurs que la fin de ce monde corporel 
n'est nidlement la fin de cet état envisage dans soa 
intégralité. Il faut racme aller plus loin : la fm d'un 
cycle tel que celui de l'humanité actuelle n'est v&i- 
tablement la fin du monde corporel lui-même qu'ea 
un certain sens relatif, et seulement par rapport a.ux 
possibilités qui, étant incluses dans ce cycle, ont alors 
achevé leur développement en naode corporel ; mais, 
en réalité, le inonde corporel n'est pas anéanti, mais 
« transmué », et il reçoit aussitôt une nouvelle exis- 
tence, puisque, au-delà du « point d'arrêt » corres- 
pondant à cet instant unique où le temps n'est plus, 
« la roue recommence à tourner » pour le parcouss 
d'uiî autre cycle. 

Une autre conséquence importante à tirer de ces 
considérations, c'est que la fin du cycle est « intem- 
porelle » aussi bien que son commencement, ce qui 
est d'ailleurs exigé par la rigoureuse correspondance 
analogique qui existe entre ces deux termes extrê- 
mes ; et c'est ainsi que cette fin est eiîectivement, 
pour rîiumanité de ce cycle, la restauration de 1' « état 
primordial », ce qu'indique d'autre part la relation 
symbolique de la « Jérusalem céleste » avec le « Para- 
dis terrestre ». C'est aussi le retour au « centre du 
monde », qui est manifesté extérieurement, aux deux 
extrémités du cycle, sous les formes respectives du 
K Paradis terrestre » ut de la k Jérusalem céleste », avec 
l'arbre « axial » s'^evant également au Tnilieu de 
l'un et de l'autre ; dans tout l'intervalle, c'esl-à-dire 



PoGÉé par Bo^iya 

sur iwtftwtf.ffiwa^nhairo.com 



Le temps changé en espace 219 

daaa le parcours mente du cycle, ce centre est au 
contraire caché, et il l'est même de plus en plus, 
parce que l'humanité est allée en s'en éloignant gra- 
duellement, ce qui est, au fond, le véritable sens de 
la « chute ». Cet éloignement n'est d'ailleurs qu'une 
autre représentation de la marche descendante du 
cycle, car le centre d'un état tel que le nôtre, étant le 
point de communication directe avec les états supé- 
rieurs, est en raêine temps le pôle essentiel de l'exis- 
tence dans cet état ; aller de l'essence vers la sub- 
stance, c'est donc aller du centre vers la circonférence, 
de l'intérieur vers l'extérieur, et anssi, comme ta 
représentation géométrique le montre clairement 
dans ce cas, de l'unité vers la multiplicité ^, 

Le Pardes, en tant que « centre du monde », est, 
suivant le sens premier de son équivalent sanscrit 
paradêsha, la a région suprêtnc » ; mais il est aussi, 
soivant une acception secondaire du mênae mot, la 
« région lointaine », depuis que, par la marche du 
processus cyclique, il est devenu effectivement inac- 
cessible à l'humanité ordinaire. II est en effet, en 
apparence tout au moins, ce qu'il y a de plus éloigné, 
étant situé à la « fin du monde » au double sens spatial 
(le sommet de la montagne du « Paradis terrestre » 
touchant à la sphère Itmaire) et temporel (la e Jéru- 
salem céleste » descendant sur la terre à la fm du 
cycle) ; cependant, il est toujours, en réalité, ce qu'il 
y a de plus proche, puisqu'il n'a jaiïiais cessé d'êlre 

1, On |Mïut flnoarfi déiluîrft de là une autre sï^ificatiiin du c reu- 
vcrscmcrtt des pôles », puiiïquiï la marche du monde fiimnïfei^t^ vi^ra 
Ëon pôle substantiel aboutit ftimlemËnt à un ce retournement " qui 
le ra méfie, fiâr uritï « transmutation n instantariÉe, à son pôle esseiir 
tîel ; ajoutons que, en rai^u do cettft instantanéité, il ne peut y 
avoir, coiitraireitient à certaines conceptions erroTices du tnouve- 
nkerit cyciiiiue, aucune ce rcTnoïitto ^ d'ordre extérieur sueeèdaiït 
è la descente *, la marehe do la Dianiïestation comme telle étant 
toujours descendante au eommeiicemont à la Cn. 



Posté par Boyava 

sur mfwvtf.ffiva^staDharo.com 



220 Le règne de la quantité 

au centre de toutes ehoses ', et ceci marque le rapport 
inverse du point de vue « extérieur n et du point de 
vue « intérieur ». Seulement, pour que cette proximité 
puisse être réalisée en fait, il faut nécessairement que 
la condition tfimporelle soit suppriniéej puisque c'est 
le déroulement même du temps, conformément aux 
lois de la manifestation, qui a amené l'éloignement 
apparent, et que d'ailleurs le temps, par la définition 
même de la succession, ne peut pas remonter son 
cours ; l'affranchissement de cette condition est 
toujours possible pour certains Êtres en particulier, 
mais, pour ce qui est de l'humamté (ou plus exacte- 
ment d'une humanité) prise dans son ensemble, il 
implique évidemment que celle-ci a entièrement 
parcouru le cy<;le de sa manifestation corporelle, 
et ce n'est qu'alors qu'elle peut, avec tout l'ensemble 
du milieu terrestre qui dépend d'elle et participe à 
la même marche cyclique, être réintégrée véritable- 
ment dans r a état primordial » ou, ce qui est la 
même cliose, au « centre du monde k. C'est dans ce 
centre que « le temps se cliunge en espace », parce 
que c'est là qu'est le reflet direct, dans notre état 
d'existence, de l'étexnilé principicHc, ce qui exclut 
toute succession ; aussi la mort ne peut -elle y attein- 
dre, et c'est donc proprement aussi le « séjour d'im- 
pnortalité » ^ ; toutes choses y apparaissent en par- 
faite simultanéité dans un immuable présent, par le 
pouvoir du a troisième œil », avec lequel l'homme. a 
recouvré le « seps de l'éternité » ', 



^. C'pst Ift V lÎFgmtm Dei ijilra kw est u Jii T Évangile. 

2. Sut le ^ K^joirr «l'immorljililÉ ^ et Ka corrcf^pontlflricc 4l;ifit Vétro 
humaïn, voir Le Roi du Monâe, pp. ii7-fiô. 

.^. Sur Jcs fcymbnliKrrifî ilij ^ trnisi^inË rËÏ] u^ voir U Homme et son 
devenir siion le VêdHaUi, p. ^0^, et Le Riii du Mondes pp. 52-53* 



Posté par Boyaya 

sur iwww.awas^inharo.corïii 



CHAPITRE XXIV 

Vers la dissolution 



Après avoir envisagé la fin même du cy.îe, il nous 
faut maintenant revenir en arrière, en quelque sorte, 
pour examiner plus complètement ce qui, dans les 
conditions de l'époque actuelle, peut contribuer effec- 
tivement à mcnej" l'humanité et le monde vers cette 
fin ; et, à cet égard, nous devons distinguer deux ten- 
dances qui s'expriment par des termes en apparence 
antinomiques : d'une part, la tendance vers ce que 
nous avons appelé la « solidification » du monde, 
dont nous avons surtout parlé jusqu'ici, et, d'autre 
part, la tendance vers sa dissolution, dont il nous 
reste encore à préciser l'action, car il ne faut pas 
oublier que toute fin se présente forcément, en défi- 
mti\'c, comme une dissolution du manifesté comme 
tel. On peut d'ailleurs remarquer que, dès maintenant, 
la seconde de ces deux tendances semble commencer 
à devenir prédominante ; en effet, tout d'abord, 
le matérialisme proprement dit, qui correspond évi- 
demment à la « solidification » sous sa forme la plus 
grossière {on pourrait presque dire à la « pétrifica- 
tion », par analogie avec ce que le minéral représente 
sous ce rapport), a déjà perdu beaucoup de terrain, 



Posté par Bo^va 

sur iWiftWtf.awassTïhBiro.corïii 



222 Le règne de la quantité 

du moins dans le domaine des théories scientifiques 
et philosophiques, sinon encore dans celui de la 
mentalité commune ; et cela est tellement vrai que, 
comme nous l'avons indiqué plus haut, la notion 
même de la « matière », dans ces théories, a commencé 
à s'évanouir et à se dissoudre. D'autre pari, et corré- 
lativement à ce changement, l'illusion de sécurité 
qui régnait au temps oii le matérialisme avait atteint 
son maximum d'influence, et qui alors était en quel- 
que sorte inséparable de l'idée qu'on se faisait de la 
K vie ordinaire », s'est en grande partie dissipée du 
fait même des événements et de la vitesse croissante 
avec laquelle ils se déroulent, si bien qu'aujourd'hui 
l'impression dominante est, au contraire, ccUe d'une 
instabilité qui s'étend à tous les domaines ; et, comme 
la « solidité » implique nécessairement la stabilité, 
cela montre bien encore que le point de plus grande 
« solidité » effective, dans les possibilités de notre 
inonde, a été non seulement atteint, mais déjà dé- 
passé, et que, par conséquent, c'est proprement vers 
la dissolution que ce monde s'achemine désormais. 
L'accélération même du temps, en s' exagérant 
sans cesse et en rendant les changements toujours 
plus rapides, semble aller d'elle-même vers cette dis- 
solution, et, à cet égard, on ne peut pas dire que la 
direction générale des événements ait été modifiée, 
car le mouvement du cycle continue bien à suivre 
sa même marche descendante. D'ailleurs, les théories 
physiques auxquelles nous faisions allusion tout à 
l'heure, tout en changeant aussi de plus en plus 
rapidement consme tout le reste, ne font que prendre 
un caractère de plus en plus exclusivement quantita- 
tif, allant jusqu'à revêtir entièrement l'apparence de 
théories purement mathématiques, ce qui d'ailleura, 
comme nous l'avons déjà remarqué, les éloigne tou- 
jours davantage de la réalité sensible qu'elles pré- 



Posté par Bo^fva 

sur MfWJW.awasssaharo.corïD 



Vers la dissolution 223 

bindent expliquer, pour les entraîner dans «n domaine 
qui ne peut se situer qu'au-dessous do cette réalité, 
suivant ce que nous avons dit en parlant de la quan- 
tité pure. Le « solide n, du reste, même à son maxi- 
mum concevable de densité et d'impénétrabilité, 
ne correspond nullement à la quantité pure, et il a 
toujours au moins un minimum d'éléments quali- 
tatifs ; il est d'ailleurs quelque chose de corporel par 
définition, et même, en un sens, ce qu'il y a de plus 
corpord ; or la a corporéité v iniplique que l'espace, 
si it comprimé n qu'il puisse être dans la condition du 
« solide », lui est cependant nécessairement inhérent, 
et l'espace, rappelons-le encore, ne saurait aucune- 
ment être assimilé à la quantité pure. Si même, en se 
plaçant momentanément au point de vue de la science 
moderne, on voulait, d'une part, réduire la « corpo- 
réité » à l'étendue comme le faisait Desearles, et, 
d'autre part, ne considérer l'espace lui-même que 
comme un simple mode de la quantité, il resterait 
encore ceci, qu'on serait toujours dans le domaine 
de la quantité continue ; si l'on passe à celui de la 
quantité discontinue, c'est-à-dire du nombre, qui 
seul peut être regardé comme représentant la quan- 
tité pure, il est évident que, en raison même de cette 
discontinuité, on n'a plus aucunement affaire au 
« solide y ni à quoi que ce soit de corporel. 

Il y a donc, dans la réduction graduelle de toutes 
choses au quantitatif, un point à partir duquel cette 
réduction ne tend plus à la « solidification », et ce 
point est en somme celui où l'on en arrive à vouloir 
ramener la quantité continue elle-même à la quantité 
discontinue ; les corps ne peuvent plus alors subsister 
comme tels, et ils se résolvent en une sorte de pous- 
sière «atomique» sans consistance ; on pourrait donc, 
à cet égard, parler d'une véritable « pulvérisation » 
du monde, ce qui est évidemment une des formçs 



Poêlé par Bo^va 

sur Mfww.awsœsaharo.corïii 



234 Le règne de la quantité 

possibles de la dissolution ryriique ^. Cependant, ei 
cette dissolulion peut être envisagée ainsi à un cer- 
tain point de vue, elle apparaît aussi, à un autre 
point de vue, et suivant une expression que nous 
avons déjà employée précédemment, ciomme une 
it volatilisation » : la « pulvérisation », si complète 
qu'on la suppose, laisse toujours des « résidus », 
fussent- ils véritablement impalpables ; d'un autre 
côté, la fin du cycle, pour être pleinement effec- 
tive, implique que tout ce qui est inclus dans ce 
cycle disparaît entièrement en tant que manifes- 
tation ; mais ces deux façons différentes de concevoir 
les choses représentent l'une et l'autre une certaine 
partie de la vérité. En effet, tandis que les résultats 

Î)osîtifs de la manifestation cyclique sont « cristal- 
isés ïi pour être ensuite tt transmués n en germes des 
possibilités du cycle futur, ce qui constitue l'aboutis- 
sement de la « solidification » sous son aspect « béné- 
fique » (impliquant essentiellement la « sublimation » 
qui coïncide avec le « retournement ■» final), ce qui ne 
peut être utilisé ainsi, c'est-à-dire en somme tout 
ce qui ne constitue que des résultats négatifs de cette 
même manifestation, est « précipilé » sous la forme 
d'un caput mortuum, au sens alchimique de ce terme, 
dans les «prolongements » les plus inférieurs de notre 
état d'existence, ou dans c*tte partie du domaine 
subtil qu'on peut véritablement qualifier d' « infra- 
corporelle » * ; mais, dans les deux cas, on est égale- 
ment passé dans des modalités extra -corporelles, 

1. SiivFi siedum in javilla n, dit textuel icment la liturgie calho- 
ïitjue, (jui invoque à Ja foÏK, h ce pi^opos, le téinoi^A^e de David 
et celui de la Sibyllcj ce qui est d^aiUeui-u^ au fond, une façon d^alJir- 
rofT raccord unanime dtîs dilTci^ntts tradilicns, 

2. C'est ce que la Kohbale h«lïraî(juci ainsi que nous l'avons déjà 
dît, désigne comme le «monde des Écorcea » (ôlam glififmth) ■ c'est 
lA que tombent l«fl * anciens rois d'Edora îi^ en tant qu'ils reprÉ- 
sentcnt les « j-ésidus » inuLilisablea des ManvarOaras écoulés. 



Posté par Boyava 

sur lATiAfw.awaœsphairs.corïii 



Vers la dissolution 225 

supérieures pour l'un et inrcHcures pour l'aulrc, de 
sorte qu'on peut dire, en définitive, que Ja manifes- 
tation corporelle elle-même, en ce qui concerne le 
cycle dont il s'agit, s'est réellemenl évanouie ou 
« volatilisée » entièrement. On voit que, en tout cela 
et jusqu'au bout, il Tant toujours considérer les deux 
termes qui correspondent à ce que l'hermétisme 
désigne respectivement comme « coagulation » et 
« solution », et cela des deux côtés :\ la fois : du côté 
« bénéfique », on a ainsi la « cristallisation m et la 
« sublimation » ; du côté « maléfique )> on a lai! préci- 
pitation » et le retour final à l'indisti notion du 
« chaos » ^, 

Maintenant, nous devons nous poser cette question : 
pour arriver effectivement à la dissolution, sulïit-il 
que le mouvement par lequel Je « règne de la quantité » 
s'afiirme et s'intensifie de plus en plus soit en quelque 
sorte laissé à lui-même et se poursuive purement et 
simplement jusqu'à son terme extrême ? La vérité 
est que cette possibilité, que nous avons d'ailleurs 
envisagée en partant de la considération des concep- 
tions aclueOes des physiciens et de la signification 
qu elles comportent en quelque sorte inconsciemment 
{car il est évident que les « savants » modernes ne 
savent aucunement où ils vont), répond plutôt à une 
vue théorique des choses, vue « unilatérale m qui 
ne reprfeente que d'une façon très partielle ce qui doit 
avoir lieu réellemenl ; en fait, pour délier les m nœuds v 
résultant de la « solidification » qui s'est poursuivie 
jusqu'ici {et nous-employons intentionnellemenl ici 

1 II dnit être i-Ui;!. (]„,; les deux ,:&U:s que nou^ appelons ici 
" bérôfique i> et « maléfique » répondent exactement à ceux de la 
« droite » et de la a gHucIic aoù Sent rjuigés respectivement le^ a élus» 
et les « damnés » dans le « Jugement dernier », eï^t-à-dire pI^él;isé- 
menf au fond, dans la « diserimiualion » finale des résultats de la 
manifestatJniï cyclique. 



Posté par Bo^fya 

sur iwwvtf.ffiwa^s^'nhairo.corïii 



226 I^. règne de la quantité 

ce mot de « nœuds )i, qui évoque les efifits d'un ccrlain 
genre de « l'ougululion », relevant surtout de l'ordre 
magique), il faut l'intervention, plus directement 
eiïieace à ret égard, de quelque eiiose qui n'appartient 
plus à ce (lomaine, somme touti; tort restreint, auquel 
se réfère proprement le « règne de la quantité », Il 
est fadie de comprendre, par ce que nous avons déjà 
indiqué occasionnellement, qu'il s'agit là de l'action 
de certaines influences d'ordre subtil, action qui a 
d'ailleurs commencé depuis longtemps à s'exercer 
dans le monde moderne, quoique d'une façon assez 
peu apparente tout ii'abord, et qui même a toujours 
coexisté avec le matérialisme depuis le moment même 
où celui-ci s'est constitué sous une forme nettement 
définie, ainsi que nous l'avons vu à propos du magné- 
tisme et du spiritisme, en parlant des emprunts que 
ceux-ci ont faits à la a mythologie » scientifique de 
l'époque où ils ont pris naissance. Comme nous le 
disions aussi précédemment, s'il est vrai que l'em- 
prise du matérialisme diminue, il ne convient pour- 
tant guère de s'en féliciter, r^r, la « descente )> cyclique 
n'étant pas encore achevée, les « fissures » auxquelles 
nous faisions alors allusion, et sur la nature desquelles 
nous allons avoir bientôt à revenir, ne peuvent se 
produire que par le bas ; autrement dit, ee qui « inter- 
fère 1) par là avec le monde sensible ne peut être rien 
d'autre que le « psychisme cosmique » inférieur, dans 
ce qu'il a de plus destructif et de plus «désagrégeant», 
et il est d'ailleurs évident qu'il n'y a que les influences 
de cette sorte qui soient vraiment aptes à agir en vue 
de la dissolution ; dès lors, il n'est pas diflicile de se 
rendre compte que tout ce qui tend à favoriser et h 
étendre ces « interférences » n»; correspond, consciem- 
ment ou ineonseiemmelit, qu'à une nouvelle phase 
de la déviation dont le matérialisme représentait en 
réalité un stade moins « avancé », quelles que puissent 



Posté par Bo^va 

sur viFW/'^.s.vsxs^haTiB.cnm 



Vers la dissolution 227 

être les apparences exlérieures, qui sont souvent 
fort trompeuses. 

Mous devons en effet remarquer à ce propos que 
des « traditionalistes » mal avisés * se réjouissent 
inconsidérément de voir la science moderne, dans 
ses différentes branches, sortir quelque peu des 
limites étroites où ses conceptions s'enfermaient 
jusqu'ici, et_ prendre une altitude moins grossière- 
ment malérialiste que eeilc qu'elle avait au siècle 
dernier ; ils s'imaginent même volontiers que, d'une 
certaine façon, la science profane finira par rej'^îndre 
ainsi la science traditionnelle (qu'ils ne conna'ïssent 
guère et dont ils se font une idée singulièrement 
inexacte, basée surtout sur certaines déformations 
et « contrefaçons » modernes), ce qui, pour des raisons 
de principe sur lesquelles nous aïons souvent insisté, 
est chose tout à fait impossible. Ces mêmes v. tradi- 
tionalistes » se réjouissent aussi, et peut-être même 
encore da\'antage, fie voir certaines manifestations 
d'inlluences subtiles se produire de plus en plus ouver- 
tement, sans songer aucunement à se demander 
quelle peut bien être au juste la « qualité » de ces 
influences (et peut- êLrc ne souptonnent-îls même 
pas qu'une telle question ait lieu de se poser) ; et 
ils fondent de grands espoirs sur ce qu'on appelle 
aujourd'hui la (tmétapsychique » pour appoiLcr un 
reniède aux maux du monde moderne, qu'ils se 
plaisent généralement à imputer exclusivement au 
seul matérialisme, ce qui est encore une assez fâcheuse 
illusion. Ce Bont ils ne s'aperçoivent pas (cl en cela 
ils sont beaucoup plus alleetés qu'ils ne le croient 

1. I.e mot o tradiliornlisme », on clîet, dési{;ne seiiieiiunt une 
tendance qui peut être pliifi ou moins vague et eouv*^'il tnal applî- 
quéfi, [Kiroe qu'elle n'implique aur.uiie connaiBBance effective des 
vérilte ItadilioniHjiles ; nous reviendrons d'ailleurs plus loin Bur 



Posté par Bo^fva 



228 1^. règne de Iti quantité 

par l'esprit moderne, avec loutes les insufiisanres 
qui lui sont inhérentes), c'est que, dans loul cela, 
il s'agit en réalité d'une nouvelle étape dans le déve- 
loppement, parfaitement logique, mais d'une logique 
vraiment « dialiolique », due plan » suivant lequel 
saecomplit la déviation profrressivc du monde 
moderne ; le matérialisme, bien entendu, y a joué 
son rôle, et un rôle iiiconlestablement fort important, 
mais maintenant la négation pure et simple qu'il 
représente est devenue in s nuisante ; elle a servi 
efficacement à interdire à l'homme l'accès des pos- 
sibilités d'ordre supérieur, mais elle ne saurait déchaî- 
ner les forces inférieures qui seules peuvent mener 
à son dernier point l'œuvre de désordre et de disso- 
lution. 

L'attitude matérialiste, par sa limitation même, 
île présente encore qu'un danger également limité ; 
son « épaisseur », si l'on peut dire, inel celui qui s'y 
tient à l'abri de toutes les infiuent;es subtiles sans 
distinction, et lui donne à cet égard une sorte d'im- 
munité assez comparable à celle du mollusque qui 
demeure strictement enfermé dans sa coquille, immu- 
nité d'où provient, chez le îiiatcrialiste, cette im- 
pression de sécurité dont nous avons parlé ; mais, 
si l'on fait i^ cette coquille, qui représente ici l'en- 
semble des conceptions scientiiiqucs conventionnel- 
lement admises et des habitudes mentales corres- 
pondantes, avec r a endurcissement » qui en résulte 
quant à la constitution « psycho-physiologique » 
de l'individu ', une ouvertui-e par le bas, comme nous 
le disions tout à l'heure, les inllucnces subtiles des- 
tructives y pénétreront aussitôt, et d'autant plus 

1. 11 ost (;urifî-u>^ dfî nnlf^xF f\ue. ïc Van^A^c \^iy\iTi\YiX ciiipjoîe volon- 
tiers Tcxprc^ioD de n matËrialiste endurci », sssUE'^nii^iLf SAim fc 
dniitfïr <]u'(ï]Ië li^fîït pîlîÀ un(ï fviinple JiTi^lgc^, iLiuis cju^cllc coll'CSpniid 
à quelque chose de fout à fait réel. 



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Vers la dissolution 229 

facilement que, par suûe du trai'ail négatif accompli 
dans la phase précédente, aucun élément d'ordre 
supérieur ne pourra intervenir pour s'opposer à leur 
action. On pourrait dire encore que la période du 
matérialisme ne constitue qu'une sorte de prépara- 
tion surtout théorique, tandis que celle du psy- 
chisme inférieur comporte une « pseudo-réalisation », 
dirigée proprement au rebours d'une véritable réa- 
lisation spirituelle ; nous aurons encore, par Ja suite, 
à nous expliquer plus amplement sur ce dernier 
point. La dérisoire sécurité de la « vie ordinaire i.i 
qui^ était l'inséparable accompagnement du maté- 
rialisme, est dés maintenant fortement menacée, 
certes, et l'on verra sans doute de plus en plus clai- 
rement, et aussi de plus en plus généralement, qu'elle 
n'était qu'une illusion ; mais quel avantage réel y 
a-t-îl à ceJa, si ce n'est que pour tomber aussitôt 
dans une autre iOnsion pire que celle-là et plus dan- 
gereuse à tous les points de vue, parce qu'elle com- 
porte des conséquences beaucoup plus étendues et 
plus profondes, illusion qui est celle d'une « spiri- 
titalité à rebours » dont les divers mouvements 
« néo-spiritualistes » que notre époque a vus naître 
et se développer jusqu'ici, y compris même ceux 
qui présentent déjà Je caractère le pins nettement 
« subversif », ne sont encore que de bien faibles et 
médioci'es précurseurs i* 



Pralé par Bovaya 



CHAPITRE XXV 

Les fissures de la Grande Muraille 



Quelque loin qu'ait p« être poussée la « solidi- 
fication » du monde sensible, elle ne peut jamais être 
telle que celui- cî soit réellement un « système dos » 
comme le croient les matérialistes ; elle a d'ailleurs 
des limites imposées par la nature même des choses, 
et plus elle approche de ces limites, plus l'état^iu'elle 
représente est instable ; en fait, €omme nous l'avons 
vu, le point correspondant à ce maximum de 
« solidité » est déjà dépassé, et cette apparence de 
« système clos » ne peut maintenant que devenir 
de plus en plus illusoire et inadéquate à la réalité. 
Aussi avons-nous parlé de « fissures » par lesquelles 
s'introduisfint déjà et s'introduiront de plus en plus 
certaines forces destructives ; suivant le symbolisme 
traditionnel, ces « fissures » se produisent dans la 
« Grande Muraille » qui entoure ce monde et le pro- 
tège contre l'intrusion des influences maléfiques du 
domaine subtil inférieur '. Four bien comprendre ce 

1. Dans Je symbolisme de la tra^iilïon hindoue, cette w (.irnnde 
Mu rai Lie !► est Ja montagne cîrcrulaire Lakâlotta, qui stipai'e le " <ros- 
mos [hltn) dcE «I tinèlirPB cxtcricurta » {ahiha) ; il est d'ailieuis 
bien entendu que ceci est suscepliblfi de s'appliquer analo^quemcnt 
èi des donuiines phis ou moins étendus dans l'ensemble de la mauH 



Posté par Bo^va 

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Les fissures de la Grande Muraille 231 

symbolisme soub tous ses aspects, il importe d'ail- 
leurs de remarquer qu'une muraille constitue à la 
fois une protection et une limitation ; en un certain 
sens, elle a donc, pourrait-on dire, des avantages et 
des inconvénients ; mais, en tant qu'elle est essen- 
tiellement destinée à assurer une défense contre les 
attaques venant d'en bas, les avantagea l'emportent 
incomparablement, et mieux vaut en somme, pour 
ce qui se trouve contenu dans cette enceinte, être 
limité de ce côté inférieur que d'être incessamment 
exposé aux ravages de l'ennemi, sinon même à une 
destruction plus ou moins complète. Du reste, en 
réalité, une muraille n'est pas fermée par le hsftil et, 
par conséquent, n'empêche pas la communication 
avec les domaines supérieurs, et ceci correspond à 
l'état normal des choses ; à l'époque moderne, c'est la 
fl coquille » sans issue construite par le matérialisme 
qui a fermé cette communication. Or, comme nous 
l'avons dit, la « descente » n'étant pas encore achevée, 
cette « coquille » ne peuL que subsister intacte par 
Iç haut, c'est-à-dire du côté où précisément le monde 
n'a pas besoin de protection et ne peut au contraire 
que recevoir des influences bénéfiques ; les « fissures » 
ne se produisent que par le bas, donc dans la véri- 
table muraille protectrice elle-même, et les forces 
inférieures qui s'introduisent par là rencontrent 
d'autant moins de résistance que, dans ces conditions, 
aucune puissance d'ordre supérieur ne peut inter- 
venir pour s'y opposer efiicacement ; le monde se 
trouve donc livré sans défense à toutes les attaques 
de SCS ennemis, et d'autant plus que, du fait même 
de la mentalité actuelle, il ignore complètement 
les dangers dont il est menace. 

fcslation co^iiuc|uë, d^où rapplication partîcuJîèrti qui en est faite^ 
dims c(ï quï: noua dJsouK ici, par rapport au seul monde corpurËL 



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232 Le règtie de la fjuaiUité 

Dans la tradition islamique, ces « fissures » sont 
celles par lesquelles pénélrcrojit, aux approches de 
la fin du cycle, les hordes dévastatrices de Gog et 
Magog ', qui font d'ailleurs des efforts incessants 
pour envahir notxe monde ; ees « entités », qui repré- 
sentent les iniluences inférieures dont il s'agit, et qui 
sont considérées comme menant actuellement une 
existence « souterraine », sont décrites à la fois 
comme des géants et comme des nains, ce qui, suivant 
ce que nous avons vu plus haut, les identifie, tout 
au moins sons un certain rapport, aux « gardiens des 
trésors cachés » et aux forgerons du a feu souterrain », 
qui ont aussi, rappelons-le, un aspect extrêmement 
maléfique ; au fond, c'est bien toujours du même 
ordre d'influence subtiles « infra-rorporelles » qu'il 
s'agit en tout cela *. A vrai dire, les tentatives de 
ees « entités » pour s'insinuer dans le monde corporel 
et humain sont loin d'être une chose nouvelle, et 
elles remontent tout au moins jusque vers les débuts 
du Kali- Yuga, c'est-à-dire bien au-delà des temps 
de l'anticjuité « classique s auxquels se limite l'hori- 
zon des historiens profanes, A ce sujet, la tradition 
chinoise rapporte, en termes symboliques, que 
« Niu-koua {sœur et épouse de Fo-Iii, et qui est dite 
avoir régné conjointement avec lui) fondit des pierres 
des cinq couleurs ^ pour réparer une déchirure qu'un 
géant avait faite dans le ciel » (apparemment, quoique 

1. Dans Ja tradition liïiidoufi, ce sont les cKiuuiis Knka et Viliot.a, 
doiil lea noms sont éviiicmmcnl siiiiilaïrcs. 

2. I.c sjmbnlismc du » monde aoutcrrain » est double, lui aussi. 
(!t il a egoleincnt un sens supérieur, cromme le montrent not^imnu^nt 
cnrtaiiics^ des considérations que nous ,-ivons cxposéits dans Lt; livi 
ilii Monde ; mais ici i] ne s'agit natuiellement que de son sens ini«- 
ricur, et mêint^, pciit-on Jirc, littéralement t^ infernal s. 

3. Cia cinq couleurs sont le blanr, le noir, le bleu, le rouge et la 
jaune, qui, d^ns la tiaiîition exti-fiinc-o rient aie, cniTespondent aux, 
cinq élciupiilii, ainsi qu'aux quatre points cardinaux et au ecnlrci 



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Les fissures de la Grande Muraille 233 

ceci ne soit pas expli(jué claire ment, en un point 
silué sur l'horizon terrestre) ' ; et ceci se réfère à une 
époque qui, précis cmenl, n'est postérieure que de 
quelques siècles au corarnencemcnt du Kali-Yuga. 

Seulement, si le Kali-Yuga tout entier est propre- 
ment une période d'obscuration, ce qui rendait dès 
lors possibles de telles k fissures », celte oLscuration 
est bien loin d'avoir atteint tout de s'iite le degré 
que l'on ^eul constater dans ses dernières phases, 
et c est pourquoi ces w fissures » pouvaient alors Être 
réparées avec une relative facilité ; il n'en fallait 
d'ailleurs pas moins exercer pour cela une constante 
vigilance, ce qui rentrait naturellement dans les 
attributions des centres spirituels des différentes 
traditions. Il vint ensuite une époque où, par suite 
de l'excessive « solidification » du iiiond(;) ces m6mes 
« fissures » furent beaucoup moins à redouter, du 
moins temporairement ; cette époque correspond à 
la première partie des Temps modernes, c'est-à-dire 
à ce qu'on peut définir comme la période spéciale- 
ment mécaniste et matérialiste, où le « système 
clos » dont nous avons parlé était le plus près d'être 
réalisé, autant du moins que la chose est possible 
en fait. Maintenant, c'est-à-dire en ce qui concerne 
la période que nous pouvons désigner comme la 
seconde partie des Temps modernes,et qui est déjà 
eommencée, les conditions, pai' rapport à celles de 
toutes les époques antéiieures, sont assurément 



1. ji t'Ht flil jiusKÏ cjiic K Niii-koua coupa les qUnin-Ë picfl^ de ïa 
lArEufî pour y poser Jcs quatre cxUV^mîtfji cïu lïioniilo »j afin de çia- 
bijiseï" la f eri'e j si l'on se rcpitrtc à rc que nous avons dit plus hâul 
des ml■t■^tspoTuïanecs auïdo^qucs respcetivfis fïft Fo-lii et de Nih- 
koua, on peut se rendre crompit^ lue, d'après tout rcla, la foncrlinn 
d*assunT \a Ktul>i1ît6 et la « solidité n du innude appartient au côlé 
substantiel de Ja manifestation, ce cjui s'afimrde exae terne ut avec 
tout ce que nous avons e>^pos£ ta à eet égard. 



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234 />e règne de la quanlilp 

biL'n cliaogcrs ; non sf ulcincnt les n fissures » peitv(;nt 
de nouveau se protluire de plus en plus largcniont, 
et présenlcr un caractère bien plus grave t\ua jainuis 
en raison du ehcmin descendant qui a été parcouru 
dans l'intervalle, mais les possibilités de réparation 
ne sont plus les mêmes qu'autrefois ; en elfet, l'action 
des centres spirituels s'est fcjmée de plus en plus, 
parce que les iiifluoiices supérieures qu'ils trans- 
mettent normalement à notre monde ne peuvent 
plus se manifester à l'extérieur, étant arrêtées par 
cette « coquille » impénétrable dont nous parlions 
tout à l'heure ; où donc, dans un semblable état de 
l'ensemble humain et cosmique tout à la fois, pour- 
rait-on bien trouver une défense tant soit peu cilieacre 
contre \f& « bordes de Gog et Magog » ? 

Ce n'est pas tout encore ; ce que nous venons de 
dire ne représente en quelque sorte que le côté 
négatif des dilïicultés croissantes que rencontre toïitc 
opposition à l'intrusion de ces influences maléfiques, 
et l'on peut y joindre aussi cette espèce d'inertie 
qui est due à l'ignorance générale de ces choses et 
aux « survivances » de la mentalité matérialiste et de 
l'attitude correspondante, ce qui peut [lersister 
d'autant plus loji^cmps que cett« attitude est de- 
venue pour ainsi dire instinctive chez les modernes 
et s'est coinme incorporée à leur nature nicnie. Bien 
entendu, bon nombre de « spiritua listes » et même 
de « traditionalistes », ou de ceux qui s intitulent 
ainsi, sont, en fait, tout aussi luatérialiytcs que les 
autres sous ce rapport, car ce qui rend la situation 
encore plus irrémédiable, c'est que ceux qui vou- 
draient le plus sincèrement combattre l'esprit mo- 
derne en sont eux-mêmes presque tous a Ile et es à 
leur insu, si bien que tous leurs clForts sont par là 
condamnés à demeurer sans aucun résultat appré- 
ciable ; ce sont là, en eJïet, des choses où la bonne 



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Le^ fisHures de ht Crande Muraille 235 

volonté est loin d'être snlTiKante, et où il fjiut at:ssi, 
et mfime avant tout, inif roniiaissjince eiïcctivn ; 
mjiis (-'(îst prt'tcïséiTîent cette c on naissance que i'în- 
fliieiice lie l'tsprit nvoderne et <îe ses liniitjitions rend 
tout à fjiit impossible, même chez ceux qui pourraient 
avoir à est égard eertaînes capacités intellect iiellcs 
s'ils se trouvaient dans tics conditions plus normales. 
Mais, outre tous <^ea éléments négatifs, les dilfi- 
ciiltés dont nous parlons ont aussi un côté qu'on 
pent dire positif, et qui est représenté par tout ce 
qui, dans notre monde même, favorise activement 
l'intci'venlion des mflntnces subtiles inférieures, 
t\ut^ ce soit d'u'Ilteurs coKSfieiuuient qu ineonscîem- 
nient. II y aurait lieu d'eu\'isaf;er ici, tout d'abord, 
le rôle en queUpie sorte m délerininaiit » dos aj^ents 
mêmes de Ja tléviation moderne tout en titre, puisque 
rette intervention constitue jiropremcnt \ine nou- 
velle phase plus « avancée » de cette déviation, et 
répond exactement à la suite même du « plan » 
suivant lequel elle s'est efiectuée ; c'est donc évi- 
demment de ce côté qu'il faudrait clierilier les 
auxiliaires conscicntK de ces forces maléfujucs, 
quoique, là encore, il piiissc y avoir datis cette eons- 
cieiicc bicri des degiés dilïcrents. (Jnant aux autres 
auxiliaires, e'est-à-dirc à tous ceux (jui agissent de 
bonne (*ii et qui, ignorant la véritable nature de ces 
forées (grâce précisément encore à celte influence 
de l'esprit moderne qiie nous venons de signaler), 
ne jouent en somme qu'un simple rôle (le diipjw, ce 
qui ne les empêche pas d'être souvent (î'autant plus 
actifs qu'ils sont plus sincères cl plus aveuglés, ils 
sont déjà presque innombrables et peuvent se ranger 
en de multiples catégories, depuis les naïfs adhérents 
des organisations « néo-spiritualistes » de tout genre 
jusqu'aux philosophes « inluilit)nnistes », en passant 
par les savants « mctapsycl>ictes » et les psychologues 



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236 ]jC règne ds la quantité 

des plus récentes écoles. Nous n'y insisterons d'ail- 
leurs pas davantage en ce moment, car ce serait 
anticiper siir ce que nous anrons à dire un peu plus 
loin ; il nous faut encore, avant cela, donner quelques 
exemples de la façon dont certaines « fissures » peu- 
vent se produire effectivement, ainsi que des « sup- 
ports » que les influences subtiles ou psychiques 
d'ordre inférieur {car domaine subtil et domaine 
psychique sont pour nous, au fond, des teriiies 
synonymes) peuvent trouver dans le milieu cosmique 
lui-Tt>ême pour exercer lenr action et se répandre 
dans le monde humain. 



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caAPITKr: xxvt 

Chamanisme et sorcellerie 



L'époque actuelle, par îà même qu'elle coiTespond 
aux dernières phases d'une manifestation cyclique, 
doit en épuiser les possibilités les plus inférieures ; 
c'est pourquoi elle utilise en quelque sorte tout ce 
qui avait été négligé par les époques antérieures : 
lf^s sciences expérimentales et quantitatives des mo- 
dernes et leurs applications industrielles, notam- 
ment, n'ont, au fond, pas d'autre caractère que 
celui-là ; de là vient que les sciences profanes, comme 
nous l'avons dit, constituent souvent, et cela même 
historiqnement aussi bien qu'au point de vue de leur 
contcnn, de véritables « résidus » de quelques-unes 
des anciennes sciences traditionnelles ', Un antre 
fait qui (-oncorde encore avec ceux-là, pour peu 
qu'on en saisisse la véritable signification, c'est 

i . Nous disons de f|UËlf|ues-une$, car il y a aussi d^lUtL'es scîoncos 
tradElionn{?t]<>s d^int il n'est pas mênic rtst^ dans le monde modoroc 
Ja moindre trac*', si dcfomiéc et déviée qu^tlle puisse être. Il va de 
Boi^ d'uuLrc part, que toutes Jes 6numéi'a lions et ciassilicatioiis cï^s 
pliilosophrs ne cvncri'j'ncnt que les seules ijcienees prof<ïn09, et f^ize 
les sciences traditionuelles ne sauraient aueunement rentrer dmi9 
ces eadi'es étroits^ et u syâténiri tiques » ; on peut assui^nient, mieux 
que jamais en d*autr<;s temps, appliquer à notre époque le dicton 
arabe suivant IcqiieJ ti il f^jciste beaucoup de sirienee^, maiij pc^u de 
savants v {d-ulùm kaOiÎF^ waîolien eJ-u\amâ boltl). 



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238 Le règne de la quantUé 

l'apharncnient ave<^ lequel les modernes ont entrepris 
d'exhumer les vestiges d'époques passé(;s et de civi- 
lisations disparues, auxquels ils sont d'aillenrs inca- 
pables de rien {»mprendre en réalité ; et c'est même 
là un Kymptônie assez peu rassurant, à cawse de la 
nftlure des influences subtiles qui restent attachées 
à ces vestiges et qui, sans que les investigateurs 
s'en doutent aueuncment, sont ainsi ramenées au 
jour avec eux et mises pour ainsi dire en bberfé par 
cette exhumation môme. Pour que ceci puisse être 
mieux compris, nous allons être obligé de parler 
tout d'abord quelque peu de c;ertaines choses qui, 
en elles-mêmes, sont, à vrai dire, tout à fait en dehors 
du inonde moderne, mais qui n'en sont pas moins 
susceptibles d'être employées pour exercer, par rap- 
port à c;clui-<^i, une action particulièrement « désa- 
grégeante » ; ce que nous en dirons ne sera donc une 
digression qu'en apparence, et ee sera d'ailleurs, en 
même temps, une occasion d'éJucider certaines ques- 
tions trop peu connues. 

Il nous faut ici, avant tout, dissiper encore une 
confusion et une erreur d'interprétation dues àja 
mentalité moderne : l'idée qu'il existe des choses 
purement « matérielles », conception exclusivement 
propre â celle-ci, n'est au fond, si on la débarrasse 
de toutes les complications secondaires qu'y ajoutent 
les théories spéciales des physicieiiS, rien d'autre 
que l'idée qu'il existe des êtres et des choses qui ne 
sont que corporels, et dont l'existence et la consti- 
tution n'impliquent aucun élément d'un ordre autre 
que celui-là. Cette idée est en somiue liée directement 
au point de vue profane tel qu'il s'aflirme, sous sa 
forme en quelque sorte la plus complète, dans les 
sciencejs actuelles, car, celles-ci se earac;térisant par 
l'absence de tout rattachement à des principes 
d'ordre supérieur, les choses qu'elles prennent pour 



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Chamanisme et sorcellerie 239 

objet, de l»;ur étude doivent être elJes-mêmes conçues 
comme dépoiirvU€!s d'un tel rattachement (en quoi 
se montre du i-esle encore le caractère « lésiducl )> de 
ces scieiiCfœ) ; c'est là, pourrait -on dire, ime eondi- 
lion pour que la science soit adéquate à son objet, 
puisque, si elle admettait qu'il en fût autrement, 
die devrait par là même reconnaître que la vraie 
nature de cet objet lui échappe. Peut-être ne faut- il 
pas chercher aiUeurs la raison pour laquelle les 
« scientistes » se sont tant acharnes à disc;réditcr toute 
conception autre que celle-là, en la présentant comme 
une « superstition b due à l'imafrination des « pri- 
mitifs », lesquels, pour eux, ne peuv*ent être autre 
chose que des sauvages ou des hommes de mcntalili 
enfantine, comme le veulent les théories « évolii- 
tionnistes » ; et, que ce soit de leur part incompré- 
hension pure et simple ou parti pris volontaire, ils 
réussissent en fait à en donner une idée sulïisamment 
caricaturale pour qu'une tfdle appréciation paraisse 
entièrement justifiée à tous ceux qui les croient sur 
jjarole, c'est-à-dire à la grande majorité de nos 
contemporains. Il en est ainsi, en particulier, en ce 
qui concerne les théories des ethnologues sur ce qu'ils 
sont convenus d'appeler 1' « animisme » ; un tel 
terme pourrait d'ailleurs, à la rigueur, avoir un sens 
acceptable, mais, bien entendu, à la condition de le 
comprendre tout autrement qu'ils ne le font et de 
n'y voir que ce qu'il peut signifier étymologiqiiement. 
En effet, le monde corporel, en réalité, ne peut pas 
être c:onsidéré comme un tout se suffisant à lui- 
même, ni comme quelque chose d'isolé dans 1 en- 
semble de la manifestation universelle ; au contraire, 
et quelles que puissent être les apparences dues 
actuellement à la « solidification », il procède tout 
entier de l'ordre subtil, dans lequel il a, peut-on 
dire, son principe immédiat, et par l'intermédiaire 



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SUT mwwtf.fflwa^aharo.corïii 



240 Le règne de, la qitanlité 

duquel il se rattache, de proche en procht;, à la ma- 
Jiifcslalion iii formelle, puis au non -mari if es té ; s'il 
en était autrement, son existence ne pourrait être 
qu'une iUusion pure et simple, une sorte de fantas- 
magorie derrièi'e laquelle il n'y aurait rien, ce qui, 
en somme, revient à dire qu'il n'existerait en aucune 
façon. Dans ces condi lions, il ne peut y avoir, dans 
re monde corporel, aucune chose dont l'existence 
ne repose en définitive sur des éléments d'ordre 
subtil, et, au-delà de ceux-ci, sur un principe qui 

Ïteut être dit « spirituel », et sans lequel nulle manî- 
estation n'est possible, â quelque degré que ce soit. 
Si nous nous en tenons à la considération des éléments 
subtils, qui doivent être ainsi présents en toutes 
choses, mais qui y sont seulement plus ou moins 
cachés suivant les cas, nous pouvons dire qu'ils y 
correspondent à ce qui constitue proprement l'ordre 
« psychique » dans l'être humain ; on peut donc, 
par imc extension toute naturelle et qui n'implique 
aucun « antliropomorphisme », mais seulement ime 
analogie parfaitement l^itime, les appeler aussi 
K psychiques d dans tous Jes cas {et c'est pourquoi 
nous avons déjà parlé précédemment de « psychisme 
cosmique n), ou encore « animiques », car ces deux 
mots, si l'on se reporte à leur seiis premier, suivant 
leur dérivation respectivement grecfjue et latine, 
sont exactement synonymes au fond, II résulte de 
là qu'il ne saurait exister réellement d'objets (f ina- 
nimés », et c;'eBt d'ailleurs pourquoi la « vie » est une 
des conditions auxquelles est soumise toute existence 
corporelle sans exception ; c'est aussi pourquoi 
persoiuie n'a jamais pu arriver à définir d'une façon 
satisfaisante ia distinction du « vivant » et du « non- 
vivant », cette question, comme tant d'autres dans 
la philosophie et la science modernes, n'étant inso- 
ïuble que parce qu'elle n'a aucune raison de se poser 



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Chamajiisme et sorcellerie 241 

vraiment, jTuisque le « il on -vivant » n'a pas de place 
dans le domaine envisagé, et qu'en somme tout se 
réduit à cet égard à de simples différences de degrés. 
On peut donc, si l'on vent, appeler k aniinisme » 
une telle façon d'envisager les choses, en n'entendant 
par ce mot rien de pins ni d'autre «jne l'aflirriiation 
qu'il y a dans cellfïs-ci des éléments n aniniiques n ; 
et l'on voit que c;et « ammisme » s'oppose directe- 
meiit an mécanisme, comme la réalité même s'oppose 
à la simple apparenee extcrienre ; il est d'ailleurs 
évident que cette conception est « primitive », mais 
tont simplement parce qu'elle est vraie, ce qui est 
à peu près exactement le contraire de ce que les 
« évolution nistes » venlent dire quand ils la qualifient 
ainsi. En même temps, et pour la même raison, cette 
conception est nécessairement commune à toutes 
les doctrines tiaditionnclles ; nous ponrrions donc 
dire encore qu'elle est « nonnale », tandis que l'idée 
opposée, celle des choses c inanimées » {qui a trouvé 
une de ses expressions les plus extrêmes dans la 
théorie cartésienne des « ani maux -maclii nés »), 
représente une véritable anomalie, comme il en est 
du reste pour toutes les idées spécifiquement mo- 
dernes et profanes. Mais il doit être bien entendu 
qu'il ne s'agit aucunement, en tout cela, d'une 
K personnification » des forces naturelles que les 
physit^iens étudient à leur façon, et encore moins 
de leur « adoration )>, comme le prétendent ceux 
pour qui 1' « animisme n constitue ce qu'ils croient 
pouvoir appeler la « religion primitive » ; en réalité, 
c;e sont des considérations qui relèvent imiqiiement 
du domaine de la cosmologie, et qui peuvent trouver 
leur application dans diverses sciences traditionnelles. 
Il va de soi aussi que, quand il est question d'éléinents 
<( psychiques » inhérents a«ix choses, ou de forces de 
cet ordre s' exprimant et se manifestant à travers 



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242 X.e règne de la quantité 

celles-ci, tout cela n'a absolument rien de « spirituel »; 
la cionfusion de ces deux domaines est, elle eneore, 
purement moderne, et elle n'est sans doute pas 
étrangère à l'idée de faire une 'et religion » de ee qui 
est seicnce au sens le plus exact de ce mot ; en dépit 
de leur prétention aux « idées claires » {héritage 
direct, d'ailleurs, du mécaiûsme et du « matliéma- 
tisme universel » de Descartes}, nos contemporains 
mélangent de bien singulière façon les choses les 
plus hétérogènes et les plus essentieUenient distinctes ! 
Maintenant, il importe, pour ce à quoi nous voulons 
en venir présentement, de remarquer que les ethno- 
logues ont TKabitude de considérer comme a primi- 
tives B des formes qui, au contraire, sont dégénérées 
à un de^é ou à un autre j pourtant, bien souvent, 
dles ne sont pas réellement d'un niveau aussi bas 
que leurs interprétations le font supposer ; mais, 
quoi qu'il en soit, ceci explique que 1' a animisme », 
qui ne constitue en somme qu'un point particulier 
d'une doctrine, ait pu être pris pour caractériser 
celle-ci tout entière. En effet, dans les cas de dégéné- 
rescence, c'est naturellement la partie supérieure de 
la doctrine, c'est-à-dire son côté métaphysique et 
spirituel », qui disparaît toujorn-g plus ou moins 
complètement ; par suite, ce qui n'était originaire- 
ment que secondaire, et notamment le côté cosmo- 
Jogiquc et K psychique », auquel appartiennent pro- 
prement r M animisme w et ses applications, prend 
inévitablement une importance prépondérante ; 
le reste, mêm.e s'il subsiste encore dans une certaine 
mesure, peut facilement échapper à l'observateur 
du dehors, d'autant plus que celui-ci, ignorant la 
signification profonde des rites et des symboles, est 
incapable d'y reconnaître ce qui relève d'un ordre 
supérieur (pas plus qu'il ne le reconnaît dans les 
vestiges des civilisations entièrement disparues), et 



Posté par Bovaya 

sur wftwiftf.awasfsinhairo.corïii 



Chamanisme et sorcellerie 243 

croît pouvoir tout expliquer iiwliytinctcinent en 
termes de « magie », voire mêjne parfois de « soreel* 
leiie » pure et simple. 

On peut trouver uc exemple très net de ce que nous 
veaons d'indiquer dans «li eas comme celui da « cba- 
inanisme », qui est géoéralement regardé comme une 
des formes typiques de 1' «c aaimisrae » ; cette déno- 
mination, dont ia dérivation est d'ailleurs assez 
incertainfij désigne proprement l'ensemble des doc- 
trinfîs et des pratiques traditioDneîIes de certains 
peuples mongols de la Sibérie ; mais certains i'éten- 
dent à ce qui, ailleurs, présente des caractÊres plus 
ou moins sim.ilaires. Pour beaucoup, « chamanisme » 
est presque synouyiae de sorcellerie, ce qui est cer- 
tainement inexact, car il y a là bien autre chose; 
ce mot a subi ainsi une déviation inverse de celle de 
« {éticMsme », qui, lui, a bien étymologiquement le 
sens de soreeJIerie, mais qui a été appliqué à des 
choses dans ïesqueiles il n'y a pas que cela non. plus. 
Signalons, à ce propos, que la distinction que cer- 
tains ont voiJu établir entre « cbamanismc » et 
([ fétichisme », considérés comme deux variétés de 
ï' « animisme », n'est peut-être pas aussi nette ni 
aussi importante qu'ils le pensent : que ce soient des 
êtres humains, comme dans le premier, ou des objets 
quelconques, comme dans le second, qui servent 
principalement de « supports » ou de te condensa- 
teurs », si l'on peut dire, à certaines influences sub- 
tiles, c'est là une simple difîérence de modalités 
« techniques », qui, en somme, n'a rien d'absolu- 
ment essentiel \ 

1. Nous cmpTuntoriEj dansj ce qui suit, un certain nombre d'in- 
dicatî(ïLts coiicerïiant le <( chamani^m^ n à un eA;|iu£c iulitulê 5Aa- 
nuinism. of the Natives of Sit>a-ia^ pnr I. M. Caeanowicz (extrait du 
SBiithsonian Hepoft far 1924] , dont nous devons la coinmtinii;atioa 
à Tatiligeance de A. K^ CooMAjhcAstvABiT. 



Posté par Bo^va 

sur iwtftww.ffiwa^aharo.contn 



244 Le règne de îa quantité 

Si l'on considère le <t chamanismc » proprement dit, 
on y constate l'existence d'une cosmologie très 
développée, et qui pourrait donner lieu à des rappro- 
chements avec celles d'autres traditions sur de noni- 
breux points, à commencer par la di^•ision des « trois 
mondes » qui semble en constituer la base même. 
D'autre part, on y rencontre également des rites 
comparables à quelques-uns de ceux qui appartiens 
nent à des traditions de l'ordre le plus élevé : certains, 
par exemple, rappellent d'une laçon frappante des 
rites védiques, et qui sont même parmi ceux qui 
procèdent le plus manifestement de la tradition pri- 
mordiale, comme ceux où les symboles de l'arbre 
et du cygne jouent le rôle principal, 11 n'est donc 
pas douteux qu'il y ait là quelque chose qui, à ses 
origines tout au moins, constituait une forme tra- 
ditionnelle régulière et normale ; il s'y est d'ailleurs 
conservé, jusqu'à l'cpoquc actuelle, une certaine 
K transmission » des pouvoirs nécessaires à l'exercice 
des fonctions du « chamane » ; mais, quand on voit 
que celui-ci consacre siirtout son activité aux sciencQj 
traditionnelles les plus infcrieurcs, telles que la 
magie et la divination, on peut soupçonner par là 
qu'il y a une dégénérescence très réelle, et même se 
demander si parfois elle n'irait pas jusqu'à une 
véritable déviation, à laquelle les choses de cet ordre, 
lorsqu'elles prennent un développement aussi exces- 
sif, ne peuvent que trop facilement donner lieu. A 
vrai dire, il y a, à cet égard, des indices assez inquié- 
tants : l'un d'eux est le lien établi entre le m chamane » 
et un animal, lien concernant exclusivement un 
individu, et qui, par conséquent, n'est aucunement 
assimilable au lien collectif qui constitue ce qu'on 
appelle à tort ou à raison le « totémisme ». Nous 
devons dire d'ailleurs que ce dont il s'agit ici pourrait, 
en soi-même, être susceptible d'une interprétation 



Posté par Bo^ya 



Chamanisme ^ sorceUerîe 245 

tout à fait légitime et n'ayant rien à voir avec la 
sorcellerie ; mais ce qui lui donne un caractère plus 
suspcet, c'est que, chez certains peuples, sinon chez 
tous, l'animal est alors considéré en quelque sorte 
comme une forme du « cbaniane » lui-mÈnie ; et, 
d'une semblable identification à la « lycanthropie » 
telle qu'elle existe surtout chez des peuples de race 
noire *, il n'y a peiit-ctrc pas extrêmement loin. 

!Mais il y a encore autre chose, et qui touche plus 
directement à notre sujet : les (t chamancs i>, parmi 
les inlliicnces psychiques auxquelles ils ont aiTaîre, 
en distinguent tout naturellement de deux sortes, 
les unes bcnéflques et les autres malcfiqucB, et, 
comrfie il n'y a cvidcminent rien à redouter des pre- 
mières, c'est des secondes qu'ils s'occupent presque 
exclusivement ; tel paraît être du moins le cas le plus 
fréquent, car il se peut que le « chamanisme » com- 
prenne des formes assez variées et entre lesquelles il y 
aurait des différences à faire sous ce rapport. Il jie 
s'agit d'ailleurs nullement d'un « culte » rendu à ces in- 
fluences maléfiques, et qui serait une sorte de k sata- 
nisme » conscient, comme on l'a parfois suppose à 
tort ; il s'agit seulement, en principe, de les empêcher 
de nuire, de neutraliser ou de détourner leur action. 
La même remarque pourrait s'appliquer aussi à 
d'autres prétendus « adorateurs du diable » qui 
existent en diverses régions ; d'une façon générale, 
il n'est guère vraisemblable que le « satanisme » 
réel puisse être le fait de tout un peuple. Cependant, 
il n'en est pas moins vrai que, quelle qu'en puisse 

1. D'iiprts lîcs tômnira digtic» ilp Foi, i) y a notamment, dans une 
r^^ion Tcciiléf du Soudan, toute une peuplade « lyeanthropc ". 
cempiTTiaiLt au inoiiis une vingtaine ilc vriUle individus ; il y îï aussi, 
dans d'autres centrées africaines, des organisations seerètes, tcllcâ 
que eedJe à laquelle on a donné le nom âa a Sndété dn Léo|>ard », 
f>ù eertaùic^ formes de <^ lycanthropie v jouent un rôle préïloniinant. 



Posté par Bovaya 

sur lAfiftww.ffiwsîsssTïhairo.corïii 



246 Le règne de la quantité 

être l'intention première, le maniement d'influences 
de ce genre, sans qu'il soit fait aucun appel à des 
influences d'un ordre supérieur (et encore bien moins 
à des influences proprement spirituelles), en arrive, 
par la force même des cLoses, à constituer- une véri- 
table sorcellerie, bien différente d'ailleurs de celle 
des vulgaires « sorciers de campagne » occidentaux, 
qui ne représente plus que les derniers débris d'une 
connaissance magique aussi dégénérée et réduite 
que possible et sur le point de s'éteindre entièrement. 
La partie magique du « chamanisme », assurément, a 
une tout autre vitalité, et c'est pourquoi elle repré- 
sente quelque chose de véritablement redoutable à 
plus d'un égard ; en effet, le contact |>oiir ainsi dire 
constant Avec ces forces psychiques inférieures est 
des plus dangereux, d'abord pour le « chamanc )) 
lui-même, cela va de soi, mais aussi à un autre point 
de vue dont l'intérêt est beaucoup moins étroitement 
« localisé ». En effet, il peut arriver que certains, opé- 
rant de fa von plus consciente et avec des connais- 
sances phis étendues, ce qui ne veut pas dire d'ordre 
plus élevé, utilisent ces mêmes forces pour de tout 
autres fins, à l'insu des « chamanes » ou de ceux 
qui agissent comme eux, et qui ne jouent plus en 
cela que le rôle de simples instruments pour l'accu- 
mulation des forces en question en des points déter- 
minés. Nous savons qu'il y a ai^i, par le monde, un 
certain nombre de e réservoirs » d'influences dont 
la répartition n'a assurément rien de « fortuit », et 
qui ne servent que trop bien aux desseins de certaines 
« puissances » responsables de toute la dé^^atioJl 
moderne ; mais cela demande encore d'autres expli- 
cations, car on pourrait, à première vue, s'étonner que 
les restes de ce qui fut autrefois une tradition authen- 
tique se prêtent à une k subversion » de ce genre. 



Posté par Bo^ya 

SUT mwwtf.swa^sîsphairo.corïii 



CHAPITRE XXVII 

Résidus psychiques 



Pour comprendre ce que nous avons dit en dernier 

lieu à propoE du <c chamanisme », et qui est en somme 
la raison principale pour laquclJc nous en avons donné 
ici cet aperçu, il faut remarcpicr que ce cas des v^- 
tiges qui subsistent d'une tradition dégénérée et dont 
la partie supérieure ou « spirituelle » a disparu est, 
au fond, tout à fait comparable à celui des restes 
psychiques qu'un être humain laisse derrière lui en 
passant à un autre état, et qui, dès qu'ils ont été ainsi 
abandonnés par 1' « esprit », peuvent aussi servir à 
n'importe quoi ; qu'ils soient d'ailleurs utilisés cons- 
ciemment par un magicien ou un sorcier, ou incons- 
ciemment par des spirites, les effets plus ou moins 
maléfiques qui peu^•ent en résulter n'ont évidemment 
rien à voir avec la qualité propre de l'Être auquel 
ces cléments ont appartenu antérieurement ; ce n'est 
plus qu'une catégorie spéciale d' «influences errantes», 
suivant l'expression employée par la tradition ex- 
trême-orientale, qui n'ont gardé tout au plus de cet 
être qu'une apparence purement illusoire. Ce dont 
il faut se rendre compte pour bien comprendre une 
telle similitude, c'est que les influences spiritueÛes 



Posté par Bo^ya 



248 Le règne d-e la quantité 

ellcs-mêincs, pour entrer en action dans notre monde, 
doh'cnt nécessairement prendre des « supports » 
appropries, d'abord dans l'ordre psychique, puis 
dans l'ordre corporel lui-nicme, si bien qu'il y a là 
quelque chose d'analogue à la constitution d'un 
être humain. Si ces inlluences spirituelles se retirent 
par la suite, pour une raison quelconque, leurs an- 
ciens « supports » corporels, lieux ou objets (et, 
quand il s'agit de lieux, leur situation est naturelle- 
ment en rapport avec la « géographie sacrée » dont 
nous avons parlé plus haut), n'en demeureront pas 
moins charges d'éléments psychiques, et qui seront 
même d'autant plus forts et plus persistants qu'ils 
auront servi d'intermédiaires et d'instruments à une 
action plus puissante. On pourrait logiquement con- 
clure de là que le cas où il s'agit de centres tradition- 
nels et initiatiques importants, éteints depuis un 
temps plus ou moins long, est en somme celui qui 
présente les plus grands dangers à cet égard, soit 
que de simples imprudents provoquent des réactions 
violentes des (i cpnglomérats » psychitiues qui y 
subsistent, soit surtout que des « magiciens noirs », 
pour employer l'expression couramment admise, 
s'emparent de ceux-ci pour les manœuvrer à leur 
gré et en obtenir des effets conformes à leurs 
desseins. 

Le premier des deux cas que nousVenons d'indiquer 
suffit à expliquer, tout au moins pour une bonne part, 
le caractère nocif que présentent certains vestiges 
de civilisations disparues, lorsqu'ils viennent à être 
exhumés par des gens qui, comme les archéologues 
modernes, ignorant tout de ces choses, agissent for- 
cément en imprudents par là même. Ce n'est pas à 
dire qu'il ne puisse pas parfois y avoir encore autre 
chose : ainsi, telle ou telle civilisation ancienne a pu, 
dans sa dernière période, dégénérer par un développe-; 



Posté par Bo^va 

sur iwMWtf.fflwas^nharo.corïD 



Résidus psychiques 249 

ment excessif de la magie ', et ses restes en garderont 
alors naturdlement l'empreinte, sous la fornie d'in- 
fluences psychiques d'un ordie très inférieur. Il se 
peut aussi que, même en dehors de toute dégénéres- 
cence de cette sorte, des lieux ou des objets aient été 
préparés spécialement en vue d'une action défensive 
contre ceux qui y toucheraient indûment, car de 
telles précautions n'ont en soi rien d'illégitime, bien 
que cependant le fait d'y attacher une trop grande 
importance ne soit pas un indice des plus favorables, 
puisqu'il témoigne de préoccupations assez éloignées 
de la pure spiritualité, et même peut-être d'une cer- 
taine méconnaissance de la puissance propre que celle- 
ci possède en elle-même et sans qu'il soit besoin 
d'avoir recours à de semblables « adjuvants ». Hais, 
tout cela mis à part, les influences psychiques sub- 
sistantes, dépourvues de V « esprit » qui les dirigeait 
autrefois et réduites ainsi à une sorte d'état « îai- 
vaire », peuvent fort bien réagir d'elles-mêmes à une 
provocation quelconque, si involontaire soit-ellc, 
d'une façon plus ou moins désordonnée et qui, en tout 
cas, n'a aucun rapport avec les intentions de ceux qui 
les employèrent jadis à une action d'un tout autre 
ordre, pas plus que les manifestations saugrenues 
des « cadavres » psychiques qui interviennent par- 
fois dans les séances spi rites n'ont de rapport a^'ec ce 
qu'auraient pu faire ou vouloir faire, en n'importe , 
quelle circonstance, les individualités dont ils consti- 
tuèrent la forme subtile et dont ils simulent encore 
tant bien que mal 1' « identité » posthume, au grand 
émervcilleinent des naïfs qui veulent bien les prendre 
pour des n esprits ». 

Les influences en question peuvent donc, en bien 

1. Il scmhif hSeii que te cas ait et*, ca particulier, celui de 
l'Egypte aiïci^uno. 



Posté par Bo^ya 

sur mfwrtftf.ffiwa^^aharo.corïii 



250 Le règne de la quantité 

des occasions, être déjà sufEsamment malfaisantes 
lorsqu'elles sont simplement livrées à cllcs-mÊraes ; 
c'est là un fait qui ne résulte de rien d'autre que de 
la nature même de ces forces du a monde intermé- 
diaire», et auquel personne ne peut rien, pas plus qu'on 
ne peut empêcher l'action des forces « physiques », 
nous voulons dire de celles qui appartieniieiit à 
l'ordre corporel et dont s'occupent les physiciens, 
de causer aussi, dans certaines conditions, d^ acci- 
dents dont nulle volonté humaine ne saurait être 
rendue responsable ; seulement, on peut comprendre 
par là la vraie signification des fouilles modernes et 
le rôle qu'elles jouent effectivement pour ouvrir 
certaines de ces k fissures » dont nous avons parlé. 
Mais, en outre, ces mcmes inEluences sont à la merci 
de quiconque saura les « capter », comme les forces 
« physiques » le sont également ; il va de soi que les 
imes et les autres pourront alors servir aux fins les 
plus diverses et mcme les plus opposées, suivant les 
intentions de celui qui s'en sera emparé et qui les 
dirigera comme U l'entend ; et, en ce qui concerne 
les influences subtiles, s'il se trouve que celui-là soit 
un K magicien noir », il est Iiien évident qu'il en fera 
un usage tout contraire à celui qu'ont pu en faire, 
à l'origine, les représentants qualifiés d'une tradition 
régulière. 

Tout ce que nous avons dit jusqu'ici s'applique 
aux vestiges laissés par une tradition entièrement 
éteinte ; mais, à côté de ce cas, il y a lieu d'en envi- 
sager un autre ; celui d'une ancienne civilisation 
traditioimelle qui se survit pour ainsi dire à eûe- 
même, en ce sens que sa dégénérescence a été poussée 
à un tel point que 1' « esprit » aura fini par s'en retirer 
totalement ; certaines connaissances, qui n'ont en 
elles-mêmes rien de a spirituel » et ne relèvent que 
de l'ordre des applications contingentes, pourront 



Posté par Bo^ya 

sur iwwiftf.ffiwasfffishairo.contii 



Résidus psychiques 251 

encore continuer à se transmettre, surtout les plus 
inférieures d'entre elles, mais, naturellement, elles 
seront dès iors susceptibles de toutes les déviations, 
car elles aussi ne représentent plus que des « résidus » 
d'une autre sorte, la doctrine pure dont elles devaient 
normalement dépendre ayant disparu. Dans un pareil 
cas de « sur\'ivance », les influences psychiques anté- 
rieurement mises en œuvre par les représentants 
de la tradition pourront encore être « captées », 
même à l'insu de leurs continuateurs apparents, 
mais désormais illégitimes et dépoiir\'us de toute 
véritable autorité ; ceux qui s'en serviront réellement 
à travers eux auront ainsi l'avantage d'avoir à leur 
disposition, comme instruments inconscients de 
l'action qu'ils veulent exercer, non plus seulement 
des objets dits « inanimés », mais aussi des honimes 
vivants qui servent également de « supports » à ces 
influences, et dont l'existence actuelle confère natu- 
rellement à celles-ci une bien plus grande vitalité. 
C'est bien là exactement ce que nous avions en vue 
en considérant un exemple comme celui du « cliama- 
nisme », sous la ^ése^^•e, bien entendu, que ceci peut 
ne pas s'appliquer indistinctement à tout ce qu'on a 
l'habitude de ranger sous cette désignation quelque 
peu conventionnelle, et qui, en fait, n'en est peut- 
être pas arrivé à un égal degré de déchéance. 

Une tradition qui est ainsi déviée est véritablement 
morte comme telle, tout autant que celle pour laquelle 
il n'existe plus aucune apparence de continuation ; 
d'ailleurs, si elle était encore vivante, si peu que ce 
fût, une pareille « subversion », qui n'est en somme 
pas autre chose qu'un retournement de ce qui en 
subsiste poui' le faire servir dans un sens antitra- 
ditionnel par définition même, ne pourrait évidem- 
ment avoir lieu en aucune façon. U convient cepen- 
dant d'ajouter que, avant même que les choses en 



Posté par Bovaya 

sur mwwtf.awa^nhairo.contii 



252 /jÉ règne de la quantité 

soient à ce point, et dès que des organisations tra- 
ditionnelles sont assez amoindries et affaiblies pour 
ne plus être capables d'une résistance snflîsante, des 
agents plus ou moins direets de 1* « adversaire » * 
peuvent déjà s'y introduire pour travailler à hâter 
le moment oii la « subversion » deviendra possible ; 
il n'est pas certain qu'ils y réussissent dans tous les 
cas, car tout ce qui a encore quelque vie peut toujours 
se ressaisir ; mais, si la mort se produit, l'ennemi se 
trouvera ainsi dans la place, pourrait-on dire, tout 
prêt à en tirer parti et -à utiliser aussitôt le « cadavre » 
à ses propres fins. Les représentants de tout ce qui, 
dans le monde occidental, possède enc<ire actudle- 
ment un caractère traditionnel authentique, tant 
dans le domaine exotcriquc que dans îc domaine 
initiatique, auiaicnt, pensons-nous, le plus grand 
intérêt à {aire leur profit de cette dernière observa- 
tion pendant qu'il en est temps encore, car, autour 
d'eux, les signes menaçants que constituent les 
« infdtrations » de ce génie ne font malheureusement 
pas défaut pour qui sait les apercevoir. 

Une autre considération qui a encore son impor- 
tance est celle-ci ; si 1' « adversaire » (dont nous essaie- 
rons de préciser un peu plus la nature par la suite) a 
avantage A s'emparer des lieuse qui furent le siège 
d'anciens centres spirituels, toutes les fois qu'il le 
peut, ce n'est pas uniquement à cause des influences 
psychiques qui y sont accumulées et qui se trouvent 
en quelque sorte « disponibles » ; c'est aussi en raison 
même de la situation particulière de ces lieux, car 
il est bien entendu qu'ils ne furent point choisis ar- 
bitrairement pour le rôle qui leur fut assigné à une 



1. On sait <]u^« atlvcrsaïrc » est Jtt atns littoral dij irint htvïircii 
Shalnn, ëL il s'agit en elïct ici i3c " puise anf;ci& tt dont le oarat^tt^i^ 
esl bien v6ritalilement « satajuquc ». 



Posié par Bo^va 

sur wwwtf.ffiwas^sharo.contii 



Résidus psychiques 253 

époque ou à «ne autre et par rapport à tplîe au leîlc 
forme traditionnelle. La (t géographie sacrée », dont 
la connaissance détermine un tel choix, est, comme 
toute autre science traditionnelle d'ordi-e contin- 
gent, susceptible d'être détournée de son usage 
légitime et appliquée « à rebours » ; si un point est 
K privilégié » pour servir à rémission et ù la direction 
des influences psychiques quand celles-ci sont le 
véhicule d'une action spirituelle, il ne le sera pas 
moins quand ces niâmes influences psychiques seront 
utilisées d'une tout autre manière et pour des fins 
contraires à toute spiritualité. Ce danger de détour- 
nement de certaines comiaissances, dont nous trou- 
vons ici un exemple très net, explique d'aiUcurs, 
notons-le en passant, bien des réserves qui sont chose 
toute naturelle dans une civilisation nonnale, mais 
que les modernes se naontrent tout à fait incapables 
de comprendre, puisqu'ils attribuent communément 
à une volonté de « monopoliser » ces connaissances 
ce qui n'est en réalité qu'une mesure destinée à en 
empocher l'abus autant qu'il est possible, A vrai dire, 
du reste, cette mesure ne cesse d'être eilicace que 
dans le cas où les organisations dépositaires des 
connaissances en question laâsent pcnctrcr dans 
leur sein des individus non qualifiés, voire même, 
comme nous venons de le dire, des agents de 1' « ad- 
versaire », dont un des buts les plus immédiats sera 
précisémciît alors de découvrir ces secrets. Tout cela 
n'a certes aucun rapport direct avec le véritable 
secret initiatique, qui, ainsi que nous l'avons dit plus 
haut, réside exclusivement dans 1' « ineffable » et 
r « incommunicable », et qui, évidemment, est par 
là même à l'abri de toute recherche indiscrète ; 
mais, bien qu'il ne s'agisse ici que de choses contin- 
gentes, on devra pourtant reconnaître que les pré- 
cautions qui peuvent être prises dans cet ordre pour 



Posté par Bovaya 

Bur mwwtf.swas^'nhairo.conri 



254 Le règne de la quardiié 

éviter toute déviation, et par suite toute action mal- 
faisante qui est susceptible d'en résulter, sont loin 
de n'avoir pratiquement qu'un intérêt négligeable. 
De toute façon, qu'il s'agisse des lieux eux-mêmes, 
des influences qui y demeurent attachées, ou encore 
des connaissances du genre de celles que nous venons 
de mentionner, on peut rappeler à cet é^ard l'adage 
ancien : « corruptio optirni pessima », qui s'applique 
peut-être plus exactement encore ici qu'en tout autre 
cas ; c'est bien de a corruption d qu'il convient de 
parler en effet, même au sens le plus littéral de ce 
mot, puisque les « résidus » qui sont ici en cause 
sont, comme nous le disions tout d'abord, compara- 
bles aux produits de la décomposition de ce qui fut 
un être vivant ; et, comme toute corruption est en 
quelque sorte contagieuse, ces produits de la disso- 
lution des choses passées auront eux-mêmes, partout 
où ils seront « projetés b, une action particulièrement 
dissolvante et dcsai.'r('^ante, surtout s'ils sont uti- 
lisés par une volonté nettement consciente de ses 
fins. Il y a là, pourrait-on dire, une sorte de « nécro- 
mancie » qui met en œuvre des restes psychi<j«e3 
tout autres que ceux des indi-vîdualités bumaines, 
et ce n'est assurément pas la moins redoutable, car 
elle a par là des possibilités d'action bien autrement 
étendues que celles de la vulgaire sorcellerie, et il 
n'y a même aucune comparaison possible sous ce 
rapport - il faut d'ailleurs, au point où en sont les 
choses aujourd'hui, que nos contemporains soient 
vraiment bien aveugles pour n'en avoir pas même le 
moindre soupçon! 



Posié par Bo^ya 

sur wwtfîAf.ffiwasfffiaharo.corïii 



CHAPITRE [XTCVIII 

Les étapes de Faction antitraditionncUe 



Après les conâdérations que nous avons exposées 
et les exemples que nous avons donnés jusqu'icjj on 
pourra mieux comprendre en quoi consistent exac- 
tement, d'une façon générale, les étapes de l'action 
antitraditionnelle qui a véritablement o fait » le 
monde moderne comme tel ; mais, avant tout, il 
faut bien se rendre compte que, toute action effective 
supposant nécessairement des agents, celle-là ne 
peut, pas plus qu'une autre, être une sorte de produc- 
tion spontanée et «fortuite», et que, s'exerçant spé- 
cialement dans le domaine humain, elle doit forcé- 
ment impliquer l'intervention d'agents humains. Le 
fait que cette action concorde avec les caractères pro- 
pres de la période cyclique où elle s'est produite expli- 
que qu'elle ait été possible et qu'elle ait réussi, mais il 
ne suffit pas à expliquer la façon dont elle a été rca^ 
lisée et n'indique pas les moyens ^ui ont été mis en 
œuvre pour y parvenir. Du reste, il suffit, pour s'en 
convaincre, de réfléchir quelque peu à ceci ; les in- 
fluences spirituelles elles-mêmes, dans toute orga- 
nisation traditionnelle, agissent toujours par l'in- 
termédiaire d'êtres humains, qui sont les représen- 
tants autorisés de la tradition, bien que celle-ci soit 



Posté par Bo^va 

sur iwwiftf.ffiwasfssharo.corïii 



256 Le règne de la quantité 

rf-elieiiKint « Kupr;*-]ii[maïn(! » dîins S()n (îSsîcncc ; à 
plies forte raison doit-il eii être de infiiiic d!*ns un 
cas où n'entrent en jeu (jne des influences psychiques, 
et même de l'ordre le pins inférieur, c'est-H-dire tout 
Je co ri traire d'un pouvoir transcendant par rapport 
à notie inonde, sans compter que le caractère de 
« contrefaçon w qui se manifeste part()ut dans ce 
domaine, et sur lequel nou<; aurons encore à revenir, 
(!xige encore plus rigoureusement qu'il en soit ainsi. 
D'autre part, comme l'initiation, sous tiucltiue forme 
qu'elle se présente, est ce qui incame véritablement 
l'« esprit » d'il ne tradition, et aussi (^e qui permet la 
réalisation efîective des états « supra -lui mains )>, il 
est évident que c'est à eUe tjue doit s'oppostu* le plus 
directement (dans la mesure toutefois où une telle 
opp()sition est concevablt;) ce dont il s'agit ici, et 
qui tend ati contraire, par tous les moyens, à entraî- 
ner les hommes vers !'« infra-humain » ; aussi le terme 
de « contre-initiation » est- il celui qui comient le 
mieux pour désigner ce à quoi se rattachent, dans 
leur cnscmbh; et à des degrés divers {car, comme dans 
l'initiation encore, il y a forcément là des degrés), 
les agents liumains par lestjuels s'accomplit l'action 
anti traditionnelle ; et ce n'est pas là une simple 
dénomination conventionnelle employée pour parler 
plus commodément de ce qui n'a vraiment aucun 
nom, mais bien une expression qui correspond aussi 
exactem(!nt que possible à des réalités très précises. 
11 est assez remartiuable que, dans tout l'ensemble 
d(! ce <jui (^onslïtU(! proprement la (Mvilisation mo- 
derne, quel que soit le point de vue sous lequel on 
l'envisage, on ait toujours à constater que tout appa- 
raît (^omme de plus en plus artificiel, dénaturé et 
falsifié ; beaucoup de (^eux qui font aujourd'hui la 
critique de cette civilisation en sont d'ailleurs frap- 
pes, même lorsqu'ils ne savfiiit pas aller plus loin 



Posté par Bo^va 

sur lAwww.awa^^Qhairo.corïii 



LfCS étapes de l'action aMitradttionneUe 257 

et n'ont pas le moiiHlre soupçon de ce tiiiî se eaclte 
r.n réalité derrière tout cela. Il suffirait poiirlant, 
nous seinble-t-il, d'un peu de logi{]ue pour sr, dire que, 
si tout est ainsi devenu artificiel, la mentalité même 
à laquelle correspond cet 6tat de choses ne doit pas 
l'être moins que le rest«!, qu'elle aussi doit être 
« îabrifjuée » et non point spontîmée ; et,, dès <jii'on 
aurait fait eetle simple réflexion, on ne pourrait plus 
manquer de voir les indices concordants en ce sens 
se multiplier de toutes parts et presque indéfiniment ; 
mais il faut croire qu'il est malheureusement hien 
diiTieile d'écliappcr aussi complètement aux « sug- 
gestions » auxquelles le monde moderne comme tel 
doit son existfîiice même et sa durée, car ceux ti]cmes 
qui se dédarent le plus résolument « a nti modernes » 
ne voient généralement rien de tout eela, et c'est 
d'ailleurs pourquoi leurs efforts sont si souvent dé- 
pensés en pure perte et à peu pi"Ès dépourvus de toute 
portée réelle. 

L'action antitl'aditioimelle devait nécessairement 
viser à la fois à clianger la mentalité générale et à 
détruire toutes les institutions traditioiuielles en 
Oeeident, puisque c'est là (ju'clle s'est exercée tout 
d'abord et directement, en attendant de pouvoir 
clierclier à s'étendre ensuite au monde entier par le 
moyen des Occidentaux ainsi préparés à devenir ses 
instruments. D'ailleurs, la mentalité étant changée, 
les institutions, tjui dès lors ne lui correspondaient 
plus, devaient par là même être fa^^iIement détruites ; 
c'est donc le travail de déviation de la mentalité qui 
apparaît ici comme véritablement fondamental, 
comme ce dont tout \v. reslt; dépend en quelque façon, 
et, par consétjuent, c'est là-dessus qu'il convient ' 
d'insister plus parti culièrt^ment. Ce travail, é\idem- 
ment, ne pouvait pas être opéré d'un seul coup, quoi- 
que ce qu'il y a peut-être de plus étonnant soit la 



Posté par Bo^ya 

sur iwtftwtf.ffiwas^aharo.corïii 



258 Le règne de la quantité 

rapidité avec laquelle les Occidentaux ont pu êlre 
amenés à oublier tout ce qui, chez eux, avait été lié 
à l'existence d'une civilisation traditionnelle ; si l'on 
songe à l'incompréhension totale dont les xvn* et 
xvïii* siècles ont fait preuve à l'égard du Moyen Age, 
et cela sous tous les rapports, il devrait être facile 
de comprendre qu'un changement aussi complet et 
aussi brusque n'a pas pu s'accomplir d'une façon 
naturelle et spontanée. Quoi qu'il en soit, il fallait 
tout d'abord réduire en quelque sorte l'individu à 
lui-inême, et ce fut là surtout, corame nous l'avons 
explique, l'œuvre au Tationalisme, qui dénie à l'être 
la possession et l'usage de toute faculté d'ordre trans- 
cendant ; il va de soi, d'ailleurs, que le rationalisme 
a comrueneé à agir avant même de recevoir ce nom 
avec sa forme plus spécialement philosophique, ainsi 
que nous l'avons vu à propos du Protestantisme ; et 
du reste, l'a humanisme » de la Renaissance n'était 
lui-raêrne rien d'autre que le p^é^^urseur direct du 
rationalisme proprement dit, puistjue qui dit « huma- 
nisme » dit prétention de ramener tontes choses h 
des cléments purement humains, donc (en fait tout 
au moins, sinon encore en vertu d'une théorie expres- 
sément forimilée) exclusion de tout ce qni est d'ordre 
Bupra-individuel, Il fallait ensuite tourner entière- 
ment l'attention de l'individu vers les choses exté- 
rieures et sensibles, afin de l'enfermer poiir ainsi 
dire, non pas seulement dans le domaine humain, 
mais, par une limitation beaucoup plus étroite encore, 
dans le seul monde corporel ; c'est là le point de 
départ de toute la science moderne, qui, dirigée cons- 
tamment dans ce sens, devait rendre cette liinitalioii 
de plus en plus effective. La constitution des théories 
scientifiques, ou philos ophico-scientîfiques si l'on 
veut, dut aussi procéder graduellement ; et (nous 
n'avons , ici encore, qu'à rappeler sommairement ce 



Posté par Bo^ya 



Les étapes de l'action andtraditiortnclle 259 

que nous avons déjà exposé) le mécanisme prépara 
direoteinent la voie au iTiatérialisme, qui devait 
marquer, d'-une façon en quelque sorte irrcmédiabile, 
la réduction de l'horizon mental au domaine corporel, 
considéré désorinais (^onnne la seule k réalité », et 
d'ailleurs dépouillé liii-ni6ine de tout ce qui ne pou-- 
vaît piis être regardé comme simpJement k niiitériel » ; 
naturellement, l'élahoration de la notion rnÊme de 
« matière » par les physiciens devait jouer ici un rôle 
important. On était dés lors entré proprement dans 
le « règne de la quantité » : la science profane, tou- 
jours mécaniste depuis Descartes, et devenue plus 
spécialement matérialiste à partir de la seconde moitié 
du xvin* siècle, devait, dans ses théories successives, 
devenir de plus en plus exclusi^'ement quantitative, 
en mÈrae temps que le matérialisme, s'insinuant 
dans la mentalité générale, arrivait à y déterminer 
cette attitude, indépendante de toute affirmation 
théoritjue, mais d'autant plus diffusée et passée 
finalement à l'état d'une sorte d*« instinct », que 
nous avons appelée le « matérialisme pratitjue », et 
cette attitude mÈme devait être encore renforcée 
par les applications industrielles de la science quan- 
titative, qui avaient pour efiet d'attacher de plus 
en plus complètement les hoinmes aux seules réali- 
sations K matérielles ». I^'homine « mécanisait » toutes 
choses, et finalement il en arrivait à se «mécaniserB 
lui-même, tombant peu à peu à l'état des fausses 
« unités » numériques perdues dans Tunirormité et 
l'indistinction de la « masse », c'est-à-dire en défini- 
tive dans la multiplicité ; c'est bien là, assurément, 
le triomphe le plus c()mplct qu'on puisse imaginer 
de la (juantité sur la qualité. 

Cependant, en même temps que se poursuivait 
ce travail de « inatérialisalion » et de «quantification », 
qui du reste n'est pas encore achevé et ne peut même 



Posté par Bo^va 

sur iwwiftf.awassTïhairo.contii 



260 Le règne de la quantité 

Jamais l'êlre, puisque la rédiittioti totale à la (juantité 
pure est irréalisable dans la manifestation, un autre 
travail, contraire en apparence seulement, avait 
déjà commencé, et cela, rappcIons-le,_dès l'apparition 
même du matérialisme proprement dit. Cette s(!Conde 
partie de l'action antitraditionnelle devait tendre, 
non plus à la « solidification », mais à la dissolution ; 
mais, bien loin de contrarier la preniière tendance, 
celle qui se caractérise par la réduction au quanti- 
tatif, elle devait l'aider lorsque le maximum de la 
<{ solidification » possible aurait été atteint, et que 
cette tendance, ayant dépassé son premier but en 
voulant aller jusqu'à ramener le continu au discon- 
tinu, serait devenue elle-même «ne tendance vers 
la dissolution. Aussi est-ce à ce moment que ce second 
travail, qui d'abord ne s'était effectué, à titre de 
préparation, que d'une façon plus ou moins cachée 
et en tout cas dans des milieux restreints, devait 
apparaître au jour et prendre à son tour une portée 
de plus en plus générale, en même temps que la 
science quantitative elle-même devenait moins stric- 
tement matérialiste, au sens propre du mot, et finis- 
sait même par cesser de s'appuyer sur la notion de 
« matière », rendue de plus en plus inconsistante et 
« fuyante » par la suite même de ses élaborations 
théoritiues. Cest là l'état où nous en sommes présen- 
tement : le matérialisme ne fait plus que se sur\ivre 
à lui-même, et il peut sans doute se survivre plus 
ou moins longtemps, surt.out en tant que « matéria- 
lisme pratique » ; mais, en tout cas, il^a désormais 
cessé de jouer le rôle principal dans l'action anti- 
traditionneUe. 

Après avoir fermé le monde corporel aussi complè- 
tement ([ue possible, il fallait, tout en ne permettant 
le rétablissement d'aucune communication avec les 
domaines supérieurs, le rouvrir par le bas, afin d'y 



Posté par Bovaya 

sur iwtftTOtf.awasmaharo.corïn 



Les étapes de l'action anlHraditionjieUe 261 

faire pénétrer les forces dissolvantes et destructives 
du domaine siîbtil inférieur ; c'est donc le « décliaî- 
neinent » de ces forces, pourrait-on dire, et leur mise 
en œuvre pour acftever la déviation de notre monde 
et le mener effectivement vers la dissolution finale, 
qui constituent cette seconde partie ou cette seconde 
phase dont nous venons de parler. On peut bien dire, 
en effet, qu'il y a'ià deux phases distinctes, bien 
qii'elles aient été en partie simultanées, car, dans 
le « plan » d' ensemble de la déviation moderne, elles 
se suivent logiquement et n'ont que successivement 
leur plein effet ; du reste, dès ^ue le matérialisme 
était constitué, la première était en (juelque sorte 
virtuellement complètr, et n'avait plus qu'à se dérou- 
ler par le dévelopjiement de ce qui était impliqué 
dans le matérialisme même ; et c'est précisément alore 
qiie commença la préparation de la seconde, dont on 
n'a encore vu actuellement que les pretiiicrs effets, 
mais pourtant des effets déjè assez apparents pour 
permettre de prévoir ce qui s'ensuivra, et pour qu'on 
puisse dire, sans aucune exagération, (jue c'est ce 
second aspect de l'action anti traditionnelle qui, dès 
niaintenant, passe véritablement au premier plan 
dans les desseins de ce que nous avons d'abord dési- 
gné collectivement comme l'w adversaire », et que 
nous pouvons, avec plus de précision, nommer la 
« contre- initiation », 



Posté par Bovaya 

Bur wfwvw.swasœ 3hairo.com 



CHAPITRE XXIX 

Déviation et subversion 



Nous avons considéré l'action an ti traditionnel le, 
par laquelle a été en quelque sorte k fabriqué h le 
inonde moderne, comme constitnant dans son en- 
semble nne œnvre de déviation par rapport à l'état 
normal qui est celui de toutes les civilisations tradi- 
tionnelles, quelles que soient d'ailleurs leurs formes 
particulières ; cela est facile à comprendre et n'a 
pas besoin de pins amples commentaires. D'autre 
part, il y :* une distinction à finrc entre déviation 
et subversion : la déviation est susceptible de degrés 
indéfiniment multiples, pourr!*it-on dire, de sorte 
qu'elle peut s'opérer peu à peu et coin me ^insensi- 
blement ; nous en avons un exemple dans rachenii- 
nement graduel de k mcntidilc moderne de l'w huma- 
nisme » et du rationalisme au mécanisme, puis au 
matérialisme, et aussi dans le processus suivant le- 
quel la science profane a élaboré successivement des 
théories d'un caractère de pliLs enplus exclusivement 
(piantitatif, ce qui permet de dire tjue toute cette 
déviation, depuis son début même, a constamment 
tendu à établir pro^essivemcnt le « règne de la quan- 
tité ». Mais, ijuand la déviation arrive à son tcrim; 
extrême, elle aboutit à im véritable « renversement », 



PoGÉé par BdVBva 

sur iwwiftr.swasm'ahairo.corïii 



Déi'iation et subi'erawn 263 

c'cst-à-flire à un état (jiii est diamétral EiiK^iit opposé 
à l'ordre noimal, et t-'est alors qu'on peut parler 
proprement de « subversion », suivant le sens étymo- 
logique de ce mot ; bien entendu, cette « subversion » 
ne doit aucMnement être confondue avec le « retotir- 
nement » dont nous avons parlé à propos de l'instant 
final du cycle, et même elle en est exactement le 
contraire, puisque ce « retournement », venant préci- 
sément après la k subversion » et aie moment même 
où (^elle-ci semble complète, est en réalité un « redres- 
sement » rétablissant l'ordre normal, et restaurant 
r« état primordial m (jiii en représf^nte la perfection 
dans le domaine humain. 

On pourrait dire que la subversion, ainsi entendue, 
n'est en somme que le dernier degré et l'aboutisse- 
ment même de la déviation, ov encore, ce qui revient 
au même, que la déviation tout entière ne tend en 
définitive qu'à amener la subversion, et cela est vrai 
en effet ; dans l'état présent des choses, bien qu'on 
ne puisse dire encore que la subversion soit complète, 
on en a déjà des signes très visibles dans tout ce qui 
prés(!nte le ca^a(^tè^e de « contrefaçon » on de « paro- 
die » aufpiel nous avons plusieurs fols fait allusion, 
et sur lequel nous reviendrons plus amplement par 
la suite. Pour le moment, nous nous bornerons à 
faire remarquer, à cet égard, que ce caractère cons- 
titue, par Ini-menie, ime marque très significative 
quant, à l'origint; rédle de ce qui en (!st alïcclé, et, 
par c£)nsé(i lient, de la déviation in<îd(;rne eEe-mênic, 
dont il met bien en évidence la nature véritablement 
« satanique » ; ce dernier mot, en cîîct, s'applique 
propi-ement h tout ce qui est négation et renverse- 
ment de l'ordre, et c'est bien \à, sans le moindre doute, 
ce dont nous pouvons consLaler les effets autour de 
nous ; le monde moderne lui-mêine est-i! en somme 
autre thosc que la négation pui>e et simple Jde toute 



Posté par Bo^va 



364 Le règpe de la quantUé 

vérité traditionnelle ? Mais, en même temps, cet esçrit 
de négation est aussi, et en quelque sorte par nécessité, 
l'esprit de mensonge ; il revêt tous les déguisements, 
et souvent les plus inattendus, pour ne pas être re- 
connu pour ce qu'il est, pour Be taire même passer 
pour tout le contraire, et c'est justenient en cela 
qu'apparaît la contrefaçon ; c'est ici l'occasion de 
rappeler qu'on dit que « Satan est le singe de Dieu », 
et auBsi qu'il « se transfigure enange de lumière », 
An fond, cela revient à dire qu'il imite à sa façon, 
en l'altérant et en le faussant de manière à le faire 
toujours servir à ses fins, cela même à quoi il veut 
s'opposer : ainsi, il fera en sorte que le désordre 

Î (renne les apparences d'un faux ordre, il dissirnu- 
era la négation de tout principe sous l'afllrmation 
de faux principes, et ainsi de suite. Naturellement, 
tout cela ne peut jamais être, en réalité, que simu- 
lacre et même caricature, mais assez habilement 
présenté pour que l'immense majorité des hommes 
s'y laisse tromper ; et comment s'en étonner quand 
on voit combien les supercheries, même grossières, 
réussissent facilement à en imposer à la foule, et 
combien, par contre, il est difficile d'arriver ensuite 
à détromper celle-ci? « Vulgus vvkdedpt », disaient 
déjà les anciens de l'époque « classique »_; et il s'est 
sans doute toujours trouvé, bien qu'il n'aient jamais 
été aussi nombreux que de nos jours, des gens dis- 
posés à ajouter : « ergo decipiatur » ,' 

Pourtant, comme qui dit contrefaçon dit par la 
même parodie, car ce sont là presque des synonymes, 
il y a invariablement, dans toutes les choses de ce 
genre, un élément grotesque qui peut être plus ou 
moins apparent, mais qui, en tout cas, pe devrait 
pas échapper à des observateurs tant soit^peu per- 
spicaces, si toutefois l«i « suggestions » qu'ils subis- 
sent inconsciemment n'abolissaient à cet égard leur 



Posté par Bo^va 

sur lAwwtf.swst^nharo.com 



Déviation et subversion 265 

perspicacité naturelle. C'est là le côté par lequel le 
mensonge, si habile qu'il soit, ne peut faire autrement 
que de se trahir ; et, bien entendu, cela aussi est une 
« marque » d'origine, inséparable de la contrefaçon 
elle*m&iïie, et qui doit normalement permettre de la 
reconnaître comme telle. Si l'on voulait citer ici des 
exemples pris parmi les manifestations diverses de 
l'esprit moderne, on n'aurait assurément que l'em- 
barras dti choix, depuis les pseu do- rites « civiques » 
et « laïques » qui ont pris tant d'extension partout 
en ces dernièrfô années, et qui visent à fournir à la 
« masse » un substitut purement humain des vrais 
rites religieux, jusqu'aux extravagances d'un soi- 
disant « naturisme » qui, en dépit de son nom, n'est 
pas moins artificiel, pour ne pas dire « antinaturel », 
que les inutiles complications de l'existence contre 
lesquelles il a !a prétention de réagir par une dérisoire 
comédie, dont le véritable propos est d'ailleurs de 
faire croire que I'« état de nature « se confond avec 
l'animalité ; et il n'est pas jusqu'au simple repos de 
l'Être humain qui n'ait fini par être menacé de déna- 
turation por l'idée contradictoire en elle-même, mais 
très conforme à I'h égalitarisme » démocratique, d'une 
« organisation des loisirs » ' ! Nous ne mentionnons 
ici, avec intention, que des faits qui sont connus de 
tout le monde, qui appartiennent incontestablement 
à ce qu'on peut appeler le « domaine » public, et que 
chacun peut donc constater sans peine ; n'est-il pas 
incroyable que ceux qui en sentent, nous ne dirons 
pas le danger, mais simplement le ridicule, soient 
si rares qu'ils représentent de véritables cKCeptions ? 
« Pseudo-religion », devrait-on dire à ce propos, 

1. 11 y ^ lieu d^ojouifi^ quA CRtUi « organisation des loisirs >» fait 
partie inté^rautc des efforts faits, comme nous r^voiis si^iaïé pios 
liant, pour obliger les jbuiïkines à vivfe « en coEoinuii » le plus pos- 
sible. 



Posté par Bovava 

sur iwtftwtf.awas^phairo.corïii 



266 Le règne de la quantité 

pseudo-nature « pseudo-repos », et ainsi pour tant 
d'autres choses ; si l'on voulait parier toujours sticte- 
inent selon la vérité, il faudrait placer constamment ce 
inotwpseudo » devant la désignation de tous les pro- 
duits spécifiques du monde n^ode^ne, y compria la 
science profane qui n'est elle-même qu'une « pseudo- 
science » ou un simulacre de connaissance, pour indi- 
quer ce que tout cela eist en réalité : des falsifications 
et rien d'autre, et des falsifications dont le but 
n'est que trop évident pour ceux qui sont encore 
capables de rcELéchir. 

Cela dit, revenons à des considérations d'un ordre 
plus général : qu'est-ce qui rend cette contrefaçon 
possible, et même d'autant plus possible et d'autant 
plus parfaite en son genre, s'il est permis de s'expri- 
mer ainsi en un pareil cas, qu'on avance davantage 
dans la marclie descendante du cyde? La raison 
profonde en est dans le rapport d'analogie inverse 
qui existe, ainsi que nous l'avons expliqué, entre le 
point le plus haut et le point le plus bas ; c'est là ce 
qui permet notamment de réaliser, dans une mesure 
correspondant à celle où l'on s'approclie du domaine 
de la quantité pure, ces sortes de contrefaçons de 
l'unité principielle qui se manifestent dans !'« uni- 
formité Ji et la « simplicité » vers lesquelles tend l'es- 
prit moderne, et qui sont comme l'expression la plus 
complète de son efiort de réduction de toutes choses 
au point de vue quantitatif. C'est peut-être là_ ce 
qui montre le mieux que la déviation n'a pour ainsi 
dire qu'à se dérouler et à se poursuivre jusqu'au bout 
pour mener finalement à la subversion proprement 
dite, car, quand ce qu'il y a de plus inférieur (puis- 
qu'il s'agit là de ce qui est même inférieur à toute 
existence possible) cherche ainsi â imiter et à contre- 
faire les principes supérieurs et transcendants, c est 
bien de subversion qu'il y a lieu de parler effective- 



Posté par Boyaya 

sur iwtww.swa^ohairo.corïii 



Déviation et subversion 267 

meTit. Cependant, il convient de rappeler que, par 
la nature même des choses, la tendance vers la quan- 
tité pure ne peut jamais arriver à produire son plein 
effet ; pour que la subversion puisse être complète 
en fait, il faut donc que quelque chose d'au ire inter- 
vienne, et nous pourrions eii somme répéter à ce 
propos, en nous plaçant seulement à un point de vue 
quelque peu différent, ce que nous avons dît précé- 
demment au sujet de la dissolution ; dans les deux 
cas, d'ailleurs, il est évident qu'il s'agit également 
de ce qui se rapporte au ternie final de la manifes- 
tation cyclique ; et c'est précisément pourquoi le 
K redressement » de l'instant ultime doit apparaître, 
de la façon la plus exacte, comme un renversement 
de toutes choses par rapport à l'état de subversion 
dans lequel elles se trouvaient immédiatement avant 
cet instant même. 

En tenant compte de la dernière remarque que 
nous venons de faire, on pourrait encore dire ceci : 
la premiÈre des deux phases que nous avons distin- 
guées dans l'action antitraditionnelle représente 
simplement une œuvre de déviation, dont l'abou- 
tissement propre est le matérialisme le plus complet 
et le plus grossier ; quant à la seconde phase, elle 
pourrait être caractérisée plus spécialement comme 
une œuvre de subversion (car c'est bien là ce à quoi 
elle tend plus directement), devant aboutir à la 
conslitution de ce que nous avons déjà appelé une 
« spiritualité à rebours d, ainsi que la suite le mon- 
trera encore plus clairement. Les forces subtiles 
inférieures auxquelles il est fait appel dans cette 
seconde phase peuvent vraiment être qualifié-es de 
forces « subversives )> à tous les points de vue ; et nous 
avons pu aussi appliquer plus haut le niot de « sub- 
version » à l'utilisation « à rebours » de ce qui reste 
des anciennes traditions que !'« esprit » a ahandon- 



Posté par Bo^iya 

sur iwiftwtf.swa^^nhairo.corïii 



268 Le règne de la quantité 

nÉes ; du reste, c'est bien toujours de cas similaires 
qu'il s'agit en tout cela, car ces vestiges corrompus, 
dans de telles conditions, tombent nécessairement 
eujt-mêmes dans les régions inférieures du domaine 
subtil. Nous allons donner un autre exemple parti- 
culièrement net de l'ccuvie de subversion, ^ui est 
le renversement intentionnel du sens légitime et 
normal des symboles traditionnels ; ce sera d'ailleurs, 
en même temps, une occasion pour nous expliquer 
plus complètement sur la question du double sens 
que les symboles contiennent générulfiment en eux- 
mêmes, et sur lequel nous avons eu assess souvent 
à nous appuyer au cours du présent exposé pour 
qu'il ne soit pas hors de propos de donner là-dessus 
un peu plus de précisions. 



Posté par Bovaya 



CHAPITRE XXX 



Le renversement des symboles 



On s'étonne parfois qu'un nicnie symbole puisse 
être pris en deux sens qui, apparcmnient tout au 
moins, sont directement opposés Tun à l'autre ; il 
ne s'agit pas simplement en cela, bien entendu, de la 
multiplicité des sens que, d'une façon générale, 
peut présenter tout synu)ole suivant le point de vue 
ou le niveau auquel on l'envisage, et qui fait d'ailleurs 
que le symbolisme ne peut jamais Être « systématisé » 
en aucune façon, mais, plus spécialement, de deux 
aspects qui sont liés entre eux par un certain rapport 
de corrélation, prenant la forme d'une opposition, 
de telle sorte que l'un d'eux soit pour ainsi dire 
l'inverse ou le « négatif » de l'autre. Pour le com- 
prendre, il faut partir de la considération de la dua- 
lité comme présupposée par toute manifestation, 
et, par suite, comme la conditionnant dans tous ses 
modes, où elle doit toujours se retrouver sous une 
forme ou bous une autre ^ ; il est vrai que cette dua- 

1. Comme il est des crrf?urs <3c langage qui se prodiitsirfit Asser, 
fr^iiefitnieiit et c[ui im sont ])âs sans avciïr de graves iiicoiivéTuentSp 
il u^€st j>Èffi inutito de [jrécisur que o dualité ^ est ic dualisme » sont 
deux elïtises tout à fait dinéieuteB : le dtialisme (dont la conception 
cartésieime de !'« esprit > et de la « matiète ■ est un des exemples 



Posté par Bovava 

sur lAfiftWtf.ffivasraahairo.corïii 



270 Le règne de la quantité 

lïté est proprennent un complénientarisme, et non 
pas une opposition ; mais deux termes qui sont eu 
réalité complémentaires peuvent aussi, à un point 
de vue plus extérieur et plus contingent,^ apparaître 
conime opposés K Toute opposition n'existe comme 
telle qu'à un certain niveau, car il n'en peut être 
aucune qui soit irréductible ; à un niveau plus élevé, 
elle se résout en un coniplémentarisnie, dans lequel 
fies deux termes se trouvent déjà conciliés et har- 
monisés, avant de rentrer finalement dans l'unité 
du principe commun dont ils procèdent l'un et 
l'autre. On pourrait donc dire que le point de vue 
du complémentarisnie est, en un certain sens, inter- 
médiaire entre celui de l'opposition et celui de l'uni- 
Ccation ; et chacun de ces points de vue a sa raison 
d'être et sa valeur propre dans l'ordre auquel il 
s'applique, bien que, évidemment, ils pe se situent 
pas au même degré de réalité ; ce qui importe est 
donc de savoir mettre chaque aspect à sa place 
hiérarchique, et de ne pas prétendre le transporter 
dans un domaine ofe il n'aurait plus aucune signifi- 
cation acceptable. 

Dans ces conditions, on peut comprendre que le 
fait d'envisager dans un symbole deux aspects 
contraires n'a, en lui-même, rien que de parfaitement 
légitime, et que d'ailleurs la considération d'un de 
ces aspects n'exclut nullement celle de l'autre, 
puisque chacun d'eux est également vrai sous un 
certain rapport, et que même, du fait de leur corré- 
lation, leur existence est en quelque sorte solidaire. 
C'est donc une erreur, assez fréquente du reste, de 

les pluECoiiDUBJ consiste proprfineQl à considérer une du aL lé comme 
irréductible et à ne rien enviBager Bu-dt!lâ, ce qui implique la néga- 
tioQ du principe commun dont, ea réalité, les deux termes de celte 
dualité procèdent par « polarisation •, 

1. Voir Le SymboiUme de la Croix, chap. vn. 



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Le renversement des symboles 271 

penser que la considération respective de l'un et de 
l'autre de ces aspects doit être rapportée à des doc- 
trines ou à des écoles se trouvant elles-mêmes en 
opposition ^ ; ici, tout dépend seulement de la pré- 
dominance qui peut être attribuée à l'un par rapport 
à l'autre, ou parfois aussi de l'intention suivant 
laquelle le symbole peut être employé, par exeniple, 
comme élément intervenant dans certains rites, ou 
encore comnae moyen de reconnaissance pour les 
membres de certaines organisations ; mais c'est là 
un point sur lequel nous allons avoir à revenir. Ce 
qui montre bien que les deux aspects ne s'excluent 
point et sont susceptibles d'être envisagés simulta- 
nément, c'est qu'ils peuvent se trouver réunis dans 
une même figuration symbolique complexe ; à cet 
égard, il convient de remarquer, bien que nous ne 
puissions songer à développer ceci complètement, 
qu'une dualité, qui pourra être opposition ou com- 
plémentarisme suivant le point de vue auquel on 
se placera, peut, quant à la situation de ses termes 
l'un par rapport à l'autre, se disposer dans un sens 
vertical ou dans un sens horizontal ; ceci résulte 
immédiatement du schéma crucial du quaternaire, 
qui peut se décomposer en deux dualités, l'une ver- 
ticale et l'autre horizontale. La dualité verticale 
peut être rapportée aux deux extrémité-s d'un axe, 
ou aux deux directions contraires suivant lesquelles 
cet axe peut être parcouru ; la dualité horizontale 
est ccHe de deux éléments qui se situent symétri- 
quement de part et d'autre de ce même axe. On peut 
donner comme exenuple du premier cas les deux 
triangles du sceau de Salomon (et aussi tous les 

î. N<m& avons eu h relever aotaoïmefit une erreur de ce genre 
au. anJËt de Ja figuration du s^vistika avec tes braTuîhes dirigées de 
façon à indiquer deux seu3 de rotation opposés {Le Symbijlisme de 
la Croix, c!iap. x.) 



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272 Le règne de la quanlùé 

autres symboles de l'analogie qui se disposent suivant 
un schéma géoméErïque similaire), et conunoe exem- 
ple du second les deux serpents du caducée ; et l'on 
remarquera que c'est seulement dans la dualité 
verticale que les deux termes se distinguent nette- 
ment l'un de l'autre par leur position in^-ei^e, tandis 
que, dans la dualité horizontale, ils peuvent paraître 
tout à fait semblables ou équivalents quand on les 
envisage séparément, alors que pourtant leur signï- 
âcation n'est pas moins réellement contraire dans 
ce cas que dans l'autre. On peut dire encore que, 
dans l'ordre spatial, la dualité verticale est celle du 
haut et du bas, et la dualité horizontale celle de la 
droite et de la gauche ; cette observation semblera 
pe«it-être trop évidente, mais elle n'en a pas moins 
son importance, parce que, symboliquement (et ceci 
nous ramène à la valeur proprement qualitative des 
directions de l'espace}, ces deux couples de termes 
sont eux-mêmes susceptibles d'applications mul- 
tiples, dont il ne serait pas difficile de découvrir des 
traces jusque dans le langage courant, ce qui indique 
bien qu'il s'agit là de choses d'une portée très 
générale. 

Tout cela étant posé en principe, on pourra sans 
peine en déduire certaines conséquences concernant 
ce qu'on pourrait appeler l'usage pratique des sym- 
boles ; mais, à cet égard, il faut faire intervenir toiit 
d'abord une considération d'un caiactère plus parti- 
culier, celle du cas où les deux aspects contraires 
sont pris respectivement coninie « bénéfique » et 
comme « maléfique ». Nous devons dire que pous 
employons c<s deux expressions faute de mieux, 
comme nous l'avons déjà fait précédemment ; en 
efEet, elles ont l'inconvénient de pouvoir faire suppo- 
ser qu'il y a là quelque interprétation plus ou moins 
« morale », alors qu'en réalité il n'en est rien, et 



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Le renpersement des symboles 273 

qu elles doivent être entendue ici en un sens pure- 
ment « technique ». De plus, il doit être bien compris 
aussi que la qualité « bénéCque » ou « maléfique » 
ne s'attache pas d'une façon absolue à l'un des deux 
aspects, puisqu'elle ne convient proprement qu'à 
■une application spéciale, à laquelle il serait impos- 
sible de réduire indistinctement toute opposition 
quelle qu'elle soit, et qu'en tout cas elle disparaît 
nécessairement quand on passe du point de vue de 
l'opposition à celui du complémentarisme, auquel 
une telle considération est totalem,eiit étrangère. 
Dans ces limites et en tenant compte de ces réserves, 
c'est là un point de vue qui a normalement sa place 
parmi les autres ; mais c est aussi de ce point de vue 
même, ou plutôt des abus auxquels il donne lieu, 
que peut résulter, dans l'interprétation et l'usage 
du symbolisme, la subversion dont nous voilions 
parler plus spécialement ici, subversion constituant 
une des « marques » caractéristiques de ce qui, cons- 
ciemment ou non, relève du domaine de la « c outre - 
initiation » ou se trouve plus ou moins directement 
soumis à son influence. 

Cette subversion peut consister, soit à attribuer 
â l'aspect h maléfique », tout en le reconnaissant 
cependant comme tel, la place qui doit normalenwnt 
revenir à l'aspect « bénéfique », voire même une 
sorte de suprématie sur celui-ci, soit à interpréter 
les symboles au rebours de leur sens légitime, en 
considérant comjiiie « bénéfique » l'aspect qui est 
en réalité « maléfique » et inversement. Il faut 
d'ailleurs remarquer que, d'après ce que nous 
avons dit tout à l'heure, une telle subversion peut 
ne pas apparaître visiblement dans la représentation 
des symboles, puisqu'il en est pour lesquels les deux 
aspects opposés ne sont pas marqués par une diffé- 
rence extérieure, reconnaissable à premiière vue : 



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274 Le régne de la quantité 

ainsi, dans les figuratiotis qui se rapportent h ce qu'on 
a coutume d'appeler, très improprement d'aiîleurs, 
le « culte du serpent », il serait souvent impossibie, 
du moins à ne considérer que le serpent lui-même, 
de, dire a priori s'il s'agit de l'Agathodaimôn ou du 
KaJeodaimôn ; de \h de nombreuses méprises, surtout 
de la part de ceux qui, ignorant cette double signi- 
fication, sont tentés de n'y voir partout et toujours 
qu'un symbole « maléfique », ce qui est, depuis asse^z 
longtemps déjà, le cas de la généralité des Occi- 
dentaux ^ ; et ce que nous disons ici du serpent pour- 
rait s'appliquer pareillement à beaucoup d' autres 
animaux symboliques, pour lesquels on a pris com- 
munément l'habitude, quelles qu'en soient d'ailleurs 
les raisons, de ne plus envisager qu'un seul dos deux 
aspects opposés qu'ils possèdent en réalité. Pour les 
symboles qui sont susceptibles de prendre deux 
positions inverses, et spécialement pour ceux qui 
se réduisent à des formes géométriques, it peut 
sembler que la différence doive apparaître beaucoup 
plus nettement ; et pourtant, en fait, il n'en est pas 
toujours ainsi, puisque les deux positions du même 
symbole isont susceptibles d'avoir l'une et l'autre 
une signification légitime, et que d'ailleurs leur 
relation n'est pas forcément celle du « bénéfique » 
et du « maléfique », qui n'est, redisons- ie encore, 
qu'une simple application particulière parmi toutes 
les autres. Ce qu'il importe de savoir en pareil cas, 
c est s'il y a réellement une volonté de « renvtsrse- 
ment », pourrait- on dire, en contradiction formelle 
avec la valeur légitime et normale du symbole ; 
c'est pourquoi, par exemple, l'emploi du Iriangîe 



1. C/est poïïr oolte raisori que ïe (îrfljjrfin extrême-oriental lui» 
mpmc, qui est eo réaïtté un symbole du VerfoCi a été 50ïjv<miI ilJ(^^r- 
prêté coïiïme un syrnboie k diabolique » par l'ignoranee occidcntiileh 



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sur lAn/wtf.awasœahairo.com 



Le renversement des symboles 275 

inversé esst bien loin d'être toujours un signe de 
« magie noire » comme certains le croient *, quoiqu'il 
le soit cfFcctivement dans certains cas, ceux où il 
s'y attache «ne intention de prendre le contre-pied 
de ce que représente le triangle dont le sommet est 
tourné vers le haut ; et, notons- le incidemment, un 
tel « renversement » intentionnel s'exerce aussi sur 
des mots ou des formules, de façon à former des 
sortes de mantras à rebours, conime on peut le cons- 
tater dans certaines pratiques de sorcellerie, même 
dans la simple « sorcellerie des campagnes i> telle 
qu'elle existe encore en Occident. 

On voit donc que la question du renversement 
des symboles est assez complexe, et nous dirions 
volontiers assez subtile, car ce qu'il faut examiner 
pour savoir à quoi on a véritablenient affaire dans 
tel ou tel cas, ce sont moins les figurations, prises 
dans ce qu'on pourrait appeler leur « matérialité », 
que les interprétations dont elles s'accompagnent 
et par lesquelles s'explique l'intcnlion qui a présidé 
à leur adoption. Bien plus, la subversion la plus 
habile et la plus dangereuse est certainement celle 
qui ne se trahit pas par des singularités trop niani- 
fesles et que n'importe qui peut facilement aper- 
cevoir, mais qui déforme le sens des symboles ou 
renverse leur valeur sans rien changer à leurs appa- 
rences exlérieures. Mais la ruse la plus diabolique 
de toutes est peut-être celle qui consiste à faire attri- 
buer au symbolisme orthodoxe lui-même, tel qu'il 
existe dans les organisations véritablement tradi- 
tionnelles, et plus particulièrement dans les orga- 
nisations initiatiques, qui sont surtout visées en 
pareil cas, l'intexprélation à rebours qui est propre- 

1. Nous tn îtvoiit^ vu aller jusqu^à inlerpr^ler EtinRÏ lestrianglt« 
jnvcrs^!^ qui figurent dans les â;yjinbAle£ âtclïiiiùyucs àcE éléiuent^î 



Posté par Bo^va 

sur MnftWtf.swas^nharo.contn 



276 Xe règne de la quantité 

ment le fait de la « contre-initiation « ; et celle-ci ne 
se prive pas d'user de ce moyen pour provoquer 
les conlusioris et les équivoques dont elle a quelque 
profit à tirer. C'est là, au fond, tout le secret de 
certaines campagnes, encore bien significatives quant 
au caractère de l'époque contemporaine, menées, 
soit contre l'ésotérisme en général, soit contre telle 
ou telle forme initiatique en particulier, avec 1 aide 
inconsciente de gens dont la plupart seraient fort 
étonnés, et même épouvantés, s'ils pouvaient se 
rendre compte de ce pour quoi on les utilise ; il arrive 
malheureusement parfois que ceux qui croient com- 
battre le diable, quelque idée qu'ils s'en fassent 
d'ailleurs, se trouvent ainsi tout simplement, sans 
s'en douter le moins du monde, transformes en ses 
meilleurs serviteurs! 



Posté par Bovaya 



CHAPITRE XXXI 

Tradition et traditionalisme 



La falsification de toutes clioscs, qui est, coin me 
nous l'avoTis dit, un des traits caractéristiques de 
notre époque, n'est pas encore la subversion à pro- 
prement parler, mais elle contribue assez directement 
à la préparer ; ce qui le montre peut-être le mieux, 
c'est ce qu'on peut appeler la falsification du lan- 
gage, c'est-à-dire l'eniploi abusif de certains mots 
détournés de leur véritable sens, emploi qui est en 
quelque sorte iniposé par une suggestion constante 
de la part de tous ceux qui, à un titre ou à un autre, 
exercent une influence quelconque sur la mentalité 
publique. Il ne s'agit plus là seulement de cette dégé- 
nérescence à laquelle nous avons fait allusion plus 
haut, et par laquelle beaucoup de mots sont aiTivés 
à perdre le sens qualitatif qu'ils avaient à l'origine, 
pour ne plus garder qu'un sens tout quantitatif ; il 
s'agit plutôt d'un « détournement » par lequel des 
mots sont appliqués à des choses auxquelles ils ne 
conviennent nullement, et qui sont même parfois 
opposées à celles qu'ils signifient normalement. Il 
y a là, avant tout, un symptôme évident de la confu- 
sion intellectuelle qui règne partout dans le monde 
actuel ; mais il ne faut pas oublier que cette confusion 



Posté par Bo^ya 



278 Le règne de la quantité 

même est voulue par ce qui se caclie derrîÈre toute 
la déviation moderne ; cette réflexion s'impose notani- 
ment ([uuiid on voit surgir, de divers côtés à la fois, 
des tentatives d'utilisation illégitime de l'idée niême 
de « tradition » par des gens qui voudraient assimiler 
indûment ce qu'elle implique à leurs propres concep- 
tions dans un domaine quelconque. Bien entendu, 
il ne s'agit pas de suspecter en cela la bonne foi des 
uns ou des autres, car, dans bien des cas, il peut fort 
bien n'y avoir là qu'incompréhension pure et simple ; 
l'ignorance de la plupart de nos contemporains à 
l'égard de tout ce qui possède un caractère réellement 
traditionnel est si complète qu'il n'y a même pas 
lieu de s' en étonner ; mais, en même temps, on est forcé 
de reconnaître aiissi que ces erreurs d'interprétation 
et CCS méprises involontaires servent trop bien cer- 
tains « plans » pour qu'il ne soit pas permis de se 
demander si leur diffusion croissante ne serait pas 
due à quelqu'une de ces et suggestions » qui dominent 
la mentalité moderne et qui, précisément, tendent 
toujours au fond à la destruction de tout ce qui est 
tradition au vrai sens de ce mot, 

La mentalité moderne elle-même, dans tout ce 
qui la caractérise spécifiquement comme telle, n'est 
en somme, redisons-le encore une fois de plus (car 
ce sont \h des choses sur lesquelles on ne saurait ja- 
mais trop insister), que le produit d'une vaste sug- 
gestion collective, qui, s'exerçant continuellement 
au coiu-s de plusieurs siècles, a déterminé la forma- 
tion et le développement progressif de l'esprit anti- 
traditionnel, en lequel se résume en défmilive toirt 
l'ensemble des traits distinctifs de cette mentalité. 
Mais, si puissante et si habile que soit cette suggestion, 
â peut cependant arriver un moment où l'état de 
désordre et de déa&juilibre qui en résulte devient si 
apparent que certains ne peuvent plus manquer de 



Posté par Bavava 

sur lAfWAf.awa^^aharo.contn 



« 



Tradition et tradittonaîisme 279 

s en apercevoir, et alors il risque de se produire une 
« réaction » compromettant ce résultat nxême ; il 
semble bien ^'aujourd'hui les choses en soient juste- 
ment à ce point, et iî est remarquable que ce moment 
coïncide précisément, par une sorte de « logique im- 
manente », avec celui où se termine la phase purement 
et simplenient négative de la déviation moderneij 
représentée par la domination complète et incontestée 
de la mentalité m.atérialîste. C'est là qu'intervient 
elTicacenient, pour détourner cotte « réaction » du but 
vers lequel elle tend, la falsification de l'idée tradition- 
lielle, rendue possible par l'ignorance dont nous par- 
lions tout à l'heure, et qui n'est elle-même qu'un des 
effets de la phase négative t l'idée même de la tradition 
a été détruite à un tel point que ceux qui aspirent 
à la retrouver ne savent plus de quel côté se diriger, 
et qu'iis ne sont que trop prêts à accepter toutes les 
fausses idées qu'on leur présentera à sa place et sous 
son nom. Ceux-là se sont rendu compte, au moins 
jusqu'à un certain point, qu'ils avaient été trompés 
par les suggestions ouvertement antîtraditionneilles, 
et que les croyances qui leur avaient été ainsi impo- 
sées ne représentaient qu'erreur et déception ; c'est 
là assurément quelque chose dans le sens de la « réac- 
tion » que nous venons de dire, mais, malgré tout, 
si les choses en restent là, aucun résultat effectif ne 
peut s'ensuivre. On s'en aperçoit bien en lisant les 
écrits, de moins en moins rares, où l'on trouve les 
plus justes critiques à l'égard de la « civilisation n 
actuelle, mais où, comme nous le disions déjà précé- 
demment, les moyens envisagés pour remédier aux 
maux ainsi déncncés ont un caractère étrangement 
disproportionné et insignifiant, enfantin m^ênie en 
quelque sorte : projets « scolaires w ou «t académiques », 
pourrait-on dire, mais rien de plus, et, surtout, rieu 
qui témoigne de la moindre connaissance d'ordre 



Posté par Boyava 

sur unAfw.awa«:aphair«.corvii 



280 Le règne tfe la quantité 

profond. C'est à ce stade que Teflort, si louable et 
si méritoire qu'il soit, peut facilement se laisser dé- 
tourner vers des activités qui, à leu^ façon et en dépit 
de certaiises apparences, ne feront que contribuer 
finalement à accroître encore le désordre et la confu- 
sion de cette « civilisation » dont elles sont censées 
devoir opérer le redressement. 

Ceux dont nous venons de parler sont ceux que 
l'on peut qualifier proprement de « traditionalistes », 
c'est-à-dire ceux qui ont seulement une sorte de 
tendance ou d'aspiration vers la tradition, sans au- 
cune connaissance réelle de ceUe-ci ; on peut mesurer 
par là toute la distance qui sépare f esprit « tradi- 
tionaliste » du véritable esprit traditionnel, qui ini- 
plique au contraire essentiellement une telle connais- 
sance, et qui ne fait en quelque sorte qu'un avec 
celte connaissance même. En somme, le « traditiona- 
liste » n'est et ne peut être qu'un sîniple « chercheur », 
et c'est bien pourquoi il est toujours en danger de 
s'égarer, n'étant pas en possession des çrincipes qui 
seuls lui donneraient une direction infaillible ; et ce 
danger sera naturellement d'autant plus grand qu'il 
trouvera sur son chemin, comme autant d'embûches, 
toutes ces fausses idées suscitées par le ^pouvoir 
d'illusion qui a un intérêt capital à l'empêcher de 
parvenir au véritable terme de sa recherche. Il est 
évident, en effet, que ce pouvoir ne peut se maintenir 
et continuer à exercer son action qu'à la condition 
que toute restauration de l'idée traditionnelle soit 
rendue impossible, et cela plus que jamais au moment 
où il s'apprête à aller plus loin dans le sens de la sub- 
version, ce qui constitue, comme nous l'avons expli- 
qué, la seconde phase de cette action. Il est donc 
tout aussi important pour lui de faire dévier_ les 
recherches tendant vers la connaissance tradition- 
nelle que, d'autre part, celles qui, portant sur les 



Posté par Bo^va 

sur lAwwtf.swa^^Qharo.com 



Tradition el tradilumalisme 281 

origines et les causes réelles de la déviation moderne, 
seraient susceptibles de dévoiler quelque chose de 
sa propre nature et de ses moyens d'influence ; il y 
a là, pour lui, deux nécessités en quelque sorte coniplé- 
mentaires l'une de l'autre, et qu'on pourrait même 
regarder, au fond, comme les deux aspects positif 
et négatif d*une même exigence fondamentale de 
sa domination. 

Tous les emplois ai>usifs du mot « tradition » peu- 
vent, à un degré ou à un autre, servir à cette fin, h. 
commencer par le plus vulgaire de tous, celui qui le 
fait synonyme de « coutume » ou d' m usage », ame- 
nant par là une confusion de la tradition avec les 
choses les plus bassement humaines et les plus com- 
plètement dépourvues de tout sens profond. Mais 
il y a d'autres déformations plus subtiles, et par là 
même plus dangereuses ; toutes ont d'ailleurs pour 
caractère commun de faire descendre l'idée de tra- 
dition k un niveau purement humain, alors que, 
tout au contraire, il n'y a et ne peut y avoir de véri- 
tablement traditionnel que ce qui implique un élé- 
ment d'ordre supra-humain. C'est là en effet le point 
essentiel, celui qui constitue en quelque sorte la 
définition m.cme de la tradition et de tout ce qui s'y 
rattache ; et c'est là aussi, bien entendu, ce qu'il faut 
à tout prix empêcher de reconnaître pour maintenir 
la mentalité moderne dans ses illusions, et à plus 
forte raison pour lui en donner encore de nouvelles, 
qui, bien loin de s'accorder avec une restauration 
du supra -humain, devront au contraire diriger f)lus 
effectivement cette mentalité vers les pires modalités 
de r infra-humain. D'ailleurs, pour se convaincre de 
l'importance qui est donnée à la négation du supra- 
humain par les agents conscients et inconscients de 
la déviation moderne, il n'y a qu'à voir combien 
tous ceux qui prétendent se faire les « historiens « des 



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sur lAwwtf.awasffinharo.corïii 



282 Le règne de la quantité 

religions et des autres formes de la tradition (qu'ils 
confondent du reste généralement sous le iriême nom 
de « reliions ») s'acharnent avant tout à les expliquer 
par des facteurs exclusivement humains ; peu importe 
que, suivant les écoles, ces facteurs soient psycholo- 
giques, sociaux ou autres, et même la multiplicité 
des explications ainsi présentées permet de sédviire 
plus facilement un plus grand nombre ; ce qui est 
constant, c'est la volonté bien arrêtée de tout réduire 
à l'humain et de ne rien laisser subsister qui le dépasse; 
et ceux qui croient à la valeur de cette « critique » 
destructive sont dès lors tout disposés à confondre 
la tradition avec n'importe quoi, puisqu'il n'y a plus 
en effet, dans l'idée qu'on leur en a inculquée, rien 
qui puisse la distinguer réellement de ce qui est 
dépourvu de tout caractère traditionnel. 

Dès lors que tout ce qui est d^ordre purement 
humain ne saurait, pour cette raison même, être 
légitimement qualifié de traditionnel, il ne peut y 
avoir, par exemple, de « tradition philosophique », 
ni de « tradition scientifique n au sens moderne et 
profane de ce mot ; et, bien entendu, il ne peut y 
avoir non plus de « tradition politique », là du moins 
où toute organisation sociale traditionnelle fait 
défaut, ce qui est le cas du monde occidental actuel. 
Ce sont pourtant là quelques-unes des expressions 
qui sont employées couramment aujourd'hui, et 
qui constituent autant de dénaturations de l'idée 
de la tradition ; et il va de soi que, si les^ esprits 
«t traditionalistes » dont nous parlions précédem- 
ment peuvent être amenés à laisser détourner leur 
activité vers l'un ou l'autre de ces domaines et à y 
limiter tous leurs efforts, leurs aspirations se trouve- 
ront ainsi a neutralisées » et rendues parfaitement 
inoffensives, si même elles ne sont parfois utilisées, 
à leur insu, dans un sens tout opposé à leurs intentions. 



Posté par Bovaya 

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Tradition et traditionalisme 283 

Il arrive en effet qu'on va jusqu'à appliquer le nom 
de^ « tradition » à des choses qui, par leur nature 
même, sont aussi nettement antitraditionnelles que 
possible : c'est ainsi qu'on parle de k tradition hunia- 
niste », ou encore de k tradition nationale », alors que 
1' s humanisme » n'est pas autre chose que la néga- 
tion même du supra -humain, et que la constitution 
des «_ nationalités » a été le moyen employé pour 
détruire l'organisation sociale traditionneUe du Moyen 
Age. 11 n'y aurait pas lieu de s'étonner, dans ces 
conditions, si l'on en venait quelque jour à parler 
tout aussi bien de k tradition protestante », voire 
même de « tradition laïque » ou de m tradition révo- 
lutionnaire 1), _ ou encore si les matérialistes eux- 
mêmes Gnissaiem par se proclamer les défenseurs 
d'une « tradition », ne serait-ce qu'en qualité de repré- 
sentants de_ quelque chose qui appartient déjà en 
grande partie au passé! Au degré de confusion men- 
tale où est parvenue la grande majorité de nos contem- 
porains, les associations de mots les plus manifes- 
tement contradictoires n'ont plus rien qui puisse les 
faire reculer, ni même leur donner simplement à ré- 
fléchir. 

Ceci nous conduit encore directement à une autre 
remarque importante : lorsque certains, g'étant 
aperçus du désordre moderne en constatant le degré 
trop visible où il en est actuellement (surtout depuis 
que ïe point correspondant au maxinmm de k solidi- 
fication B a été dépassé), veulent « réagir » d'une 
façon ou d'une autre, le meilleur moyen de rendre 
inefficace ce besoin de « réaction » n'est -il pas de 
l'orienter vers quelqu'un des stades antérieurs et 
moins « avancés » de la même déviation, où ce désor- 
dre n'était pas encore devenu aussi apparent et s» 
présentait, si l'on peut dire, sous des dehors plus 
acceptables pour qui n'a pas été complètement 



Posté par Bo^va 

sur iwiftmtf.swassnharo.corïii 



284 Le règne de la quantité 

aveuglé par certaines suggestions ? Tout « traditiona- 
liste B d'intention doit normalement s'affirmer 
« antimoderne », mais il peut n'en être pas naoîns 
affecté lui-même, sans s'en douter, par les idées 
modernes sous quelque forme plus ou moins atténuée, 
et par là même plus difficilement discernable, mais 
correspondant pourtant toujours en fait à l'une ou 
à l'autre des étapes que ces idées ont parcourues^ au 
cours de leur développement ; aucune concession, 
même involontaire ou inconsciente, n'est possible 
ici, car, de leur point de départ à leur aboutissement 
actuel, et même encore au-delà de celui-ci, tout se 
tient et s'enchaîne inexorablement. A ce propos, nous 
ajouterons encore ceci : le travail ayant pour but 
d'empêcher toute « réaction » de viser plus loin que 
le retour à un moindre désordre, en dissimulant 
d'ailleurs le caractère de celui-ci et en le faisant passer 
pour r« ordre », rejoint très exactement celui qui est 
accompli, d'autre part, pour faire pénétrer l'esprit 
moderne à l'intérieur même de ce qui peut encore 
subsister, en Occident, des organisations tradition- 
nelles de tout ordre ; le même eïïet dett neutralisation» 
des forces dont on pourrait avoir à redouter l'opposi- 
tion est pareillement obtenu dans les deux cas. Ce 
n'est même pas assez de parler de « neutralisation », 
car de la lutte qui doit inévitablement avoir lieu 
entre des éléments qui se trouvent ainsi ramenés 
pour ainsi dire au même niveau et sur le même terrain, 
et dont l'hostilité réciproque ne représente plus par 
là, au fond, que celle qui peut exister entre des pro- 
ductions diverses et apparemment contraires de la 
même déviation moderne, il ne pourra finalement 
sortir qu'un nouvel accroissement du désordre et de 
la confusion, et ce ne sera encore qu'un pas de plus 
vers la dissolution finale. 

Entre toutes les choses plus ou moins incohérentes 



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Tradition et traditiçrudisme 285 

qui s'agitent et se heurtent présentement, entre tous 
les « mouvements w extérieurs de quelque genre que 
ce soit, il n'y a donc nullement, au point de vue 
traditionnel ou même simplement k traditionaliste », 
à a prendre parti », suivant l'expression employée 
communément, car ce serait être dupe, et, les mêmes 
influences s' exerçant en réalité derrière tout cela, ce 
serait proprement faire leur jeu que de se mêler aux 
luttfis voulues et dirigées in visiblement par elles ; 
le seul fait de « prendre parti » dans ces conditions 
constituerait donc déjà en définitive, si inconsciem- 
ment que ce fût, «ne altitude véritablement anti- 
traditionnpJle. Nous ne voulons faire iei aucune 
application particulière, mais nous devons tout au 
moins constater, d'une façi^n tout à fait générale, que, 
en tout cela, les principes font cgalenaent défaut 
partout, bien qu'on n'ait assuré nient jamais tant 
parle de a principes >i qu'on le fait aujourd'hui de tous 
les côtfe, appliquant à peu près indistinctement cette 
désignation à tout ce qui la mérite le moins, et parfois 
niênie à ce qui implique au contraire la négation de 
tout véritable principe ; et cet autre abus d'un mot 
est encore bien significatif quant aux tendances 
réelles de cette falsification du langage dont le détour- 
nement du mot de « tradition » nous a fourni un 
exemple typique, et sur lequel nous devions insister 
plus particulièrement parce qu'il est le plus directe- 
ment lie au sujet de notre étude, en tant que ccllc-ci 
doit donner une vue d'ensemble des dernières phases 
de la « descente » cyclique. Nous ne pouvons pas, en 
effet, nous arrêter au point qui représente proprement 
l'apogée du « règne de la quantité », car ce qui le suit 
se rattache trop étroitement à ce qui le précède pour 
pouvoir en être séparé autrement que d'une façon 
tout artificielle ; nous ne faisons pas d'« abstractions », 
ce qui n'est en somme qu'une autre forme de la 



Posté par Bo^va 

sur mwwtf.swa^aharo.corïD 



2S6 Z* règne de ta qu/mùté 

« simplification » chère à la mentalité moderne, ^lais 
nous voulons au contraire envisager, autant qu'il est 
possible, la réalité telle qu'elle est, saits rien en retran- 
cher d'essentiel pour la comprékensio-rï des^ conditions 
de Z'époqu« actuelle» 



Posté par Bo^ya 

sur iwtftnftf.œwasfSBhairo.corïii 



Le uêo'spiritualisiue 



î^ous venons 4e parler de ceux qui, voulant riîagir 
ccBatrc 1« «JésoTdre actuel, «laisn' ayant pas les connais- 
saîices suffisantes pour pouvoir ïe faire d'une manière 
efficace, 5ont en quelque sorte « neutralisés » et dirigea 
vers des voies sans issue ; inais, à côté de -ceux-là, il 
y a aussi ceux qu'il n'est que trop facile de pousser 
au contraire plus loin sor le chemin qui mène à la 
BubverKion, Le prétexte qui leur est donné, dans l'état 
présent des choses, est le plus souvent celui de 
s combattre le matérialisme », et, assurément, la 
plupart y croient sincèrement ; mais, tandis que les 
autres, s'ils veident aussi agir dans ce sens, en arrivent 
amplement aux banalités d'une vague philosophie 
« spirilualiste » sans aucune portée réelle, mais du 
moins à peu près moffcnsive, ceux-ci eoiit orientés 
vers le domaine des pires illusions psychiques, ce qui 
est bien autrement dangereux. Eu effet, alors que 
Jes premiers sont tous plus ou moins affectés à leur 
insu par l'esprit modcriie, mais non pas assez pro- 
fondément cependant pour être tout à fait aveuglés, 
ceux dont il s'agit maintenant en sont entièrement 
pénétrés et se font d'ailleurs généralement gloire 
d'être « modernes » ; la seule chose qui leur répugne. 



d; 



Posté par Bo^va 

sur iWiftTOW.awa^^oharo.contii 



288 Le règne de la quantité 

parmi les manifestations diverses de cet esprit, c'est 
le matérialisme, et ils sont tellement fascinés par cette 
idée unique qu'ils ne voient même pas que bien 
d'autres choses, comme la science et l'industrie qu'ils 
admirent, sont étroitement dépendantes, par leurs 
origines et par leur nature même, de ce matérialisme 
ui leur fait hoireur. Il est dès lors facile de compren- 
re pourquoi une telle attitude doit maintenant être 
encouragée et diiîusée : ceux-là sont les meilleurs 
auxiliaires inconscients qu'il soit possible de trouver 
pour la seconde phase de l'action antitraditionneUe ; 
le matérialisme ayant à peu près fini de jouer son 
rôle, ce sont eux qui répandront dans le monde ce qui 
doit lui succéder ; et ils seront même utilisés pour 
aider activement à ouvrir les « fissures » dont nous 
parlions précédemment, car, dans ce doniairie, il ne 
s'agit plus seulement d'« idées » ou de théories quel- 
conques, mais aussi, en même temps, d'une « prati- 
que B qui les met en rapport direct avec les forces 
subtiles de l'ordre ïe plus inférieur ;Ds s'y prêtent 
d'ailleurs d'autant plus volontiers qu'ils sont complè- 
tement illusionnés sur la véritable nature de ces 
forces, et qu'ils vont même jusqu'à leur attribuer 
un caractère « spirituel ». 

C'est là ce que nous avons appelé, d'une façon 
générale, le « néo-spiritualisme », pour le distinguer 
du simple « spiritualisme » philosophique ; nous 
pourrions presque nous contenter de le mentionner 
ici « pour mémoire », puisque nous avons déjà consa- 
cré par ailleurs des études spéciales à deux de ses 
formes les plus répandues * ; mais il constitue un 
élément trop important, parmi ceux qui sont spécia- 
lement caractéristiques de l'époque contemporaine. 



1. L'Errexir spirUe et Le Théosophisnic, hisktire iSune psvudi>- 
rdigioiu 



Posté par Bovaya 

sur iwwiftf.ffiwasfSBharo.corïn 



Le néo-spiritualisme 289 

[jour qiiR nous puissions nous abstenir de rappeler 
au moins ses traits principaux, réservant d'ailleurs 
pour le moment l'aspect « p s eudo- initiatique » que 
revêtent la plupart des écoles qui s'y rattachent (à 
l'exception toutefois des écoles spirites qui sont 
ouvertement profanes, ce qui est d'aillcurs_ exigé par 
les nécessités de leur extrême « vulgarisation »), car 
nous aurons à revenir particulièrement là-dessus un 
peu plus tard. Tout d'abord, il convient de remarquer 
qu'il ne s'agit point ià d'un ensemble homogène, 
mais de quelque chose qui prend une multitude de 
formes diverses, bien que tout cela présente toujours 
assez de caractères communs pour pouvoirêtrc réuiii 
légitimement sous une même dénomination ; mais 
ce qui est le plus curieux, c'est que tous les groupe- 
ments, écoles et « mouvements » de ce genre sont 
constamment en concurrence et même en lutte les 
uns avec les autres, à tel point qu'il serait dilïicile de 
trouver ailleurs, à moins que ce ne aoit entre les 
<i partis J» politiques, des haines plus violentes que 
celles qui existent entre leurs adhérents respectifs, 
alors que pourtant, par une singulière ironie, tous 
ces gens ont la manie de prêcher la « fraternité » à 
tout propos et hors de propos ! Il y a là quelque cliose 
de véritablement « chaotique », qui peut donner, 
même à des observateurs superficiel, l'impression du 
désordre poussé à l'extrême ; et, en fait, c'est bien là 
un indice que ce « néo-spiritualisme » représente une 
étape dcjà assez avancée dans la voie de la dissolution. 
D'autre part, le « néo -spiritualisme », en dépit de 
l'aversion qu'il témoigne à l'égard du matérialisme, 
lui ressemble cependant encore par plus d'un côté, 
si bien qu'on a pu employer assez justement, à ce 
propos, l'expression de « matérialisme transposé », 
e'est-à-dire, en somme, étendu au-delà des limites du 
monde corporel j ce qui le montre très nettement, ce 



Posté par Bo^ya 

sur wfMWtf.ffiwasfffiaharo.com 



290 Le règne de la quanthê 

sont ces représentations grossières du monde subtil 
et soi-disant a spirituel » auxqucUes nous avons déjà 
fait allusion plus haut, et qui ne sont guère faites 
que d'images empruntées au domaine corporel. Ce 
même « néo -spiritualisme » lient aussi aux étapes 
antérieures de la déviation moderne, d'une façon çlus 
effective, par ce qu'on peut appeler son côté « scien- 
tiste » ; cela encore, nous l'avons signalé en parlant de 
l'influence exercée sur ses diverses écoles par la 
M mythologie » scientifique du moment où elles ont 
pris naissance; et il y a lieu de noter aussi tout 
spécialement le rôle considérable que jouent dans 
leurs conceptions, d'une façon tout à fait générale et 
sans aucune exception, les idées « progressistes » et 
a évolutîonnistes », qui sont bien une des marques 
les plus typiques de la mentalité moderne, et qui 
suffiraient ainsi, à elles seules, à caractériser ces 
conceptions comme un des produits les plus mcon- 
testables de cette mentalité. Ajoutons que celles 
mêmes de ces écoles qui affectent de se donner une 
allure « archaïque » en utilisant à leur façon des 
fragments d'idées traditionnelles incomprises et 
déformées, ou en déguisant au besoin des idées 
modernes sous un vocabulaire emprunté à quelque 
forme traditionnelle orientale ou occidentale (toutes 
choses qui, soit dit en passant, sont en contradiction 
formelle avec leur croyance au k progrès » et à !'« évo- 
lution »), sont constamment préoccupées d'accorder 
ces idées anciennes o\i prétendues telles avec les 
tliéories de la science moderne ; un tel travail est 
d'ailleurs sans cesse à refaire à mesure que ces théories 
changent, mais il faut dire que ceux qui s'y livrent 
ont leur besogne simplifiée par le fait qu'ils s en 
tiennent presque toujours à ce qu'on peut trouver 
dans les ouvrages de « vulgarisation ». 

Outre cela, le « né o- spiritualisme », par sa partie 



Posté par Bo^ya 

sur wrawtf.ffiwa^pharo.corïii 



Le néospiritualisme 291 

que nous avons qualifiée de « pratique », est encore 
très conforme aux tendances k expcriinentales » de la 
mentalité moderne ; et c'est par là qu'il arrive à 
exercer peu à peu une influence sensible sur la science 
elle-même, et à s'y insinuer en quelque sorte au 
moyen de ce qu'on appelle la « met apsy chique ». 
Sans doute, les phénomènes auxquels celle-ci se 
rapporte méritent, en eux-mêmes, d'être étudia 
tout aussi bien que ceux de l'ordre corporel ; mais 
ce qui prête à objection, c'est la façon dont elle 
entend les étudier, en y apphquant le point de vue 
de la science profane ; des physiciens {qui s'entêtent 
à employer leurs méthodes quantitatives jusqu'à 
vouloir essayer de « peser l'âme »!) et même des 
psychologues, au sens « officiel » de ce mot, sont 
assurément aussi mal préparés que possible à Tine 
étude de ce genre, et, par là même, plus susceptibles 
que quiconque de se laisser illusionner de toutes les 
façons ^. 11 y a encore autre chose : en fait, les recher- 
ches « métapsy chiques )) ne sont presque jamais 
entreprises d'une façon indépendante de tout appui 
de la part des « néo-spiritual istes », et surtout des 
spirites, ce qui prouve que ceux-ci entendent bien, 
en définitive, les faire servir à leur « propagande » ; 
et ce qui est peut-être le plus grave sous ce rapport, 
c'est que les expérimentateurs sont mis dans de telles 
conditions qu'ils se trouvent obligés d'avoir recours 
aux « médiums » spirîtes, c'est-à-dire à des individus 
dont les idées préconçues modifient notablement 
les phénomènes en question et leur donnent, pou naît- 
on dire, une « teinte » spéciale, et qui d'ailleurs ont 

i. Nous ne voulons pas parier Ëetiiement, en cela, de 1^ paft pîu9 
«Il moJniï grande qu*il y a lieu de faire à la fraude consciente et 
ïnconseienlei lïiâiâ ^ussi des il!n£ion$ portapt sur la nature des 
forces qui interviennent dans Ja production réelle des pliénomÈnes 
dj££ u niéifips^ebique^ s> 



Posté par Bovaya 

sur iwtftwtf.ffiwa^sfsahairo.corïii 



292 Le règne de la quantité 

été dressés avec un soin tout particulier (pijis(.ju'il 
existe même des « écoles de médiums ») à s^T\ir d'ins- 
truments et de « supports w passifs à ceftaincs 
influences appartenant aux « bas-fonds » du monde 
subtil, influences qu'ils k véliiculcnt )> partout avec 
eux, et qui ne manquent pas d'afïecter dangereuse- 
ment tous ceux, savants ou autres, qui viennent à 
leur contact et qui, par leur ignorance de ce qu'il y a 
au fond de tout cela, sont totalement incapables de 
s'en défendre. Nous n'y insisterons pas davantage, 
car nous nous sommes déjà suffisamment expliqué 
ailleurs sur tout cela, et nous n'avons en somme qu'à 
y renvoyer ceux qui souhaiteraient plus de dévelop- 
pements à cet égard ; mais nous tenons à souligner, 
parée que c'est là encore quelque chose de tout à fait 
spécial à l'époque actuelle, l'étrangeté du rôle des 
V. médiums » et de la prétendue nécessité de leur 
présence pour la production de phénomènes relevant 
de l'ordre subtil ; pourquoi rien de tel n'existait-il 
autrefois, ce qui n'empêchait nullement les forées de 
cet ordre de se manifester spontanément, dans cer- 
taines circonstances, avec une tout autre ampleur 
qu'elles ne le font dans les séances spirites ou « inéta- 
psychiqiies » {et cela, bien souvent, dans des maisons 
inhabitées ou dans des lieux déserts, ce qui exclut 
riiypotlièsc trop commode de la présence d'un 
« médium » inconscient de ses facultés) ? On peut se 
demander s'il n'y a pas réellement, depuis l'appari- 
tion du spiritisme, quelque chose de changé dims la 
façon même dont le monde subtil agit dans ses « inter- 
férences » avec le monde corporel, et ce ne serait là, 
au fond, qu'un nouvel exemple de ces modilications 
du milieu que nous avons déjà envisagées en ce qui 
concerne les effets du matérialisme ; mais ce qu'il y a 
de certain, en tout cas, c'est qu'd y a là quelque chose 
qui répond parfaitement aux exigences d'un « con- 



Posté par Bo^ya 

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Le nêo-spiritualisine 293 

trôlc B exeriïc sur ces infliienfes psychiques inférieures, 
déjà essentiellement « maléliques » par el lus- mêmes, 
pour les utiliser plus directement en vue de certaines 
fins déterminées, conformément au « plan » préétabli 
de l'œuvre de subversion pour laquelle elles sont 
maintenant <i déchaînées » dans notre monde. 



Posté par Bo^va 

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CHAPITRF XXXill 

LHntuitionnisme contemporain 



Dans le domaine phi!osophif|tic el psyt;liologique, 
les tendîincKS correspondant à la seconde phase de 
l'aotion aiititratlitionnclle se traduisent naturelle- 
ment par l'appel au « subconscient » sous toutes ses 
formes, c'cst-:Vdire aux éléments psychiques les plus 
inférieurs de l'être humain ; cela apparaît notamment, 
en ce qui concerne la philosophie proprement dit*, 
dans les théories de William James, ainsi que dans 
r« intuitionnisme » hergsonicn. Nous avons eu déjà 
l'occasion de parler de Bergson, dans ce qui prét;éde, 
au sujet des critiques qu'il formule justement, bien 
que d'une façon peu t;laire et en termes équivoques, 
contre le rationalisme et ses t;onséquences ; mais ce 
qui caractérise proprement la partie a positive » ^i 
l'on peut dire) de sa pliilosopliie, c'est que, au heu de 
chert;her au-dessus de la raison ce qui doit remédier 
k ses insufi\sam;es, il le eherche au contraire au- 
dessous d'elle ; et ainsi, au lieu de s'adresser à la 
véritable intuition intellectuelle qu'il ignore tout 
aussi complètement que les rationalistes, il invoque 
une prétendue « intuition » d'ordre uniquement 
sensitif et « vital », dans la notion extrêmement 
confuse do laquelle l'intuition sensible proprenieuÈ 



Posté par Bo^ya 

sur wrawiftf.awasm'ahairo.corïii 



JJinluitionnUme contemporain 295 

dite se incle aux fort;es l<;s plus obst;ures de l'instinct 
et du sentiment. Ce n'est donc pas par une rencontre 
plus ou moins « fortuite » que cet « intiiitionnisnie » a 
des altinités manifestes, et particulièrement marquées 
dans ce qu'on pourrait appeler son « dernier état » 
(ce qui s'applique également à la pliilosophie de 
William James), avec le « néo-spiritualisme », mais 
c'est parce que ce ne sont M, au fond, que des expres- 
sions différentes des mêmes tendances : l'attitude de 
l'un par rapport au rationalisme est en quelque sorte 
parallèle à celle de l'autre par rapport an matéria- 
lisme ; ]'un tend à !'« infra-rationnel » comme l'autre 
tend à r« infia-corporcl » (et sans doute tout aussi 
inconsciemment), de sorte que, dans les deux cas, il 
s'agit toujours, en définitive, d'une direction dans 
le sens de l'« infra-liun\ain )>, 

Ce n'est pas ici le lieu d'examiner ces théories en 
détail, mais il nous faut du moins en signaler quelques 
traits qui ont un rapport plus direct avec notre sujet, 
et tout d'abord leur caractère aussi intégralement 
« évolutionniste » qu'il est possible, puisqu'elles 
placent toute réalité dans le « devenir» exclusivement, 
ce qui est la négation formelle de tout principe 
immuable, et par conséquent de toute métaphysi- 
que ; de là leur allure « fuyante » et inconsistante, qui 
donne vraiment, en contraste avec la « solidification » 
rationaliste et matérialiste, comnie une image anti- 
cipée de la dissolution de toutes eîioses dans le 
« chaos B final. On en trouve notamment im exemple 
significatif dans la façon dont la religion y est envi- 
sagée, et qui est exposée précisément dans un des 
ouvrages de Bergson qui représentent ce « dernier 
état » dont nous parlions tout à l'heure ^,'; ce n'est 
pas, à vrai dire, qu'il y ait là quelque chose d'cntière- 

1. Les Dewo Sources de la jneraU a de la religion. 



Po^é par Bo^va 

sur wwwtf.swas^nharo.corïii 



296 l^e règne de la quantité 

ment nouveau, t;ar les origines de la thftse qui y ftst 
soutenue sont bien simples au fond : on sait que 
toutes les théories modernes, à cet égard, ont pour 
trait conîiiiun de vouloir réduire la religion à un fait 
purement hiiiiiain, ce qui revient d'ailleurs k la nier, 
const;iemment ou int;ons<;ienimciit, puisque c'est 
refuser de tenir compte de ce qui en constitric ressent;e 
même ; et la eont;eptïon Lergsonienne ne fait nulle- 
ment exception sous ee rapport. Ces théories sur la 
religion peuvent, dans leur ensemljle, se ramener à 
deux types principaux : l'un « psyebologique », qui 
prétend l'explicfuer par la nature de l'individu 
humain, et l'autre « sociologique », qui veut y voir 
un fait d'ordre exelusivenient soeial, le produit d'une 
sorte de it conscienee coUeetive » qui dominerait les 
individus et s'imposerait à eux. L'originalité de 
Bergson est seulernent d'avoir cherché à cojninner 
ces deux genres d*explit;ation, et cela d'une friçon 
assez singulière : au lieu de les regarder comme plus 
ou moins exclusifs l'un de rnatre, ainsi que le font 
d'ordinaire leurs partisans respeetifs, il les accepte 
tous les deux à la fois, mais en les rapportant à des 
choses différentes, désignées néanmoins par le même 
mot de G religion » ; les « deux sources » qu'il envisage 
pour t;elle-t;i ne sont pas autre chose que cela en 
réalité ^, Il y a donc pour hii deux sortes de rcHgions, 
l'une « statique » et l'autre a dynamique », qu'il 
appeJle aussi, plutôt hizarremenl, « religion close i> 
et « religion ouverte » ; la première est de nature 
sociale, la set;onde de nature psychologique ; et, natu- 
rellem<?nt, c'est à celle-ci que vont ses prcférejices, 
■c'est elle qu'il considère comme la fontie supérieure 



!♦ lin ou qiJÏ t?onc(irn(i ia Tiioriilt?^ qui no nous intvTPESo pas spp- 
cialcmcnt ic^ i explication proposée cal iiutut^Jl^iiKTiit [>'jraUfrl(j 
à cgUo ûc la Ftligion. 



Posté par Ba^va 



IJ' Intuitionnisnie cûnlemporain 297 

de la religion ; naturellement, disons- nous, car il est 
hien évident que, dans une « philosopbie tlii devenir » 
comme la sienne, il ne saurait en être autrement, 
puisque, pour eUe, ce c[in ne t;liaoge point ne répond 
à rien de réel, et empêt;he même l'homme de saisir 
le réel tel qu'elle le conçoit. Mais, dira-t-on, une telle 
pliilosopîiie, pour laquelle il n'y a pas de « vérités éter- 
nelles » ^, doit logiquement refuser toute valeur, non 
seulement à la mctaphysique, mais aussi à la religion ; 
c'est bien ce qui arrive en effet, t;ar la religion au vrai 
sens de ce jTiot, c'est justement celle que Liergson 
appelle a. religion statique », et dans laquelle il ne 
veut voir qu'une « fabulation » tout imaginaire ; et, 
quant à sa « religion dynaniiquc », la vérité est que 
ce n'est pas du tout une religion. 

Cette soi-disant « religion dynamique », en effet, ne 
possède a lie; un des éléments earactéristiques qui 
entrent dans la définition même de la religion : pas 
de dogmes, puisque c'est là quelque chose d'immua- 
ble et, conuTie dit Bergson, de « figé » ; pas de rites 
non plus, I>ien entendu, pour la même raison, et 
aussi à cause de leur earat;tère social ; les uns et les 
autres doivent être laissés à la « religion statique » ; 
et, pour ce qui est de la morale, Bexgson a commenta 
par la mettre à part, t;omme quelque chose qui est 
en dehors de la religion telle qu'il l'ejitend. Alors, îl 
ne reste plus rien, ou du moins il ne reste qu'une 
^'ague « religiosité », sorte d'aspiration t;onftise \'ers un 
« idéal » c[uel conque, assez prot;he en somme de celle 
des niodernistes et des protestants libéraux, et qui 
rappelle aussi, à bien des égards, l'tt expérience reli- 
gieuse » de William Ja nies, car tout cela se tient évidem- 

t. If tsst à iTinai'qiicr qii(^ Hci^on scrnbTc Tiitnic éviter <]'eni- 
pTojTF le mot df^ V vérité n, et qii^iJ lui Ëubslitue prosquf^ IouJoni-a 
celui de K i-é;t]iié y^ qui [>our lui ne déti^c que ce qui cî^t^oumi» ù un 
changezDcul continuel. 



Posté par Bovava 

sur lAn/wtf.ffiwastapharo.corïii 



298 Le règne de la quantité 

ment de fort près. C'est cette» religiosité i> que Bergson 
prend pour une religion supérieure, croyant ainsi, 
CDnime tous ceux qui otéisseiit aux incra(^ tendances, 
« sublimer i> la reîîgion alors qu'il n'a fait que la vider 
de tout son contenu positif, parce qu'il n'y a eDecti- 
veinent, dans celui-ci, rien qui soit compatible avec 
ses conceptions ; et d'ailleurs c'est sans doute là tout 
ce qu'on peut faire sortir d'une théorie psychologique, 
car, en fait, nous n'avons jamais vu qu'une telle 
tîicorie ae soit montrée capable d'aller plus loin que 
le <( sentiment religieux », qui, encore une fois, n'est 
pas la religion. Cette « religion dynamique », aux 
yeux de Bergson, trouve sa plus baute expression 
dans le « mysticisme », d'ailleurs assez mal compris 
et vu par son plus mauvais côté, car il ne l'exalte 
ainsi que pour ce qui s'y trouve d'« individuel », 
c'est-à-dire de vague, d'inconsistant, et en quelque 
sorte d'(t anarchique », et dont les meilleurs exemples, 
bien qu'il ne les cite pas, se trouveraient dans certains 
G enseignements » d'inspiration occultiste et tbéoso- 
phiste ; au fond, ce qui lui plaît chez les mystiques, 
il faut le dire nettement, c'est la tendance à la «diva- 
gation », au sens étymologique du root, qu ils ne 
manifestent que trop facilement lorsqu'ils sont livrés 
à eux-mêmes. Quant à ce qui fait la base m6me du 
mysticisme proprement dit, en laissant de côté ses 
déviations plus ou moins anormales ou « excentri- 
ques », c'est-à-dire, qu'on ïe veuille ou non, son ratta- 
daement à une « religion statique », il le tient visible- 
ment pour négligeable ; on sent d'ailleurs qu'il y a là 
quelque chose qui le gêne, car ses explications sur ce 
point sont plutôt embarrassées ; mais ceci, si nous 
voidions l'examiner de plus près, nous écarterait trop 
de ce qui est pour nous l'essentiel de la question. 

Si nous revenons à la « religion statique », noua 
voyons que Bergson accepte de confiance, sur ses 



Posté par Bo^va 



UintuUionnisme cantemporaîn 299 

prétend) les origines, tous les racontars de îa trop 
fameuse « école sociologique » y compris les plus 
sujets à caution : « magie », k tof.émisme », h tabou », 
a mana », « culte des animaux », « culte des esprits », 
« mentalité primitive », rien n'y manque de tout le 
jargon convenu et de tout le k bric-à-hrac » habituel, 
s'il est permis de s'exprimer ainsi (et cela doit l'être 
en effet quand il s'agit de oîioses d'un caractère aussi 
grotesque). Ce qui lui appartient peut-être en propre, 
c'est le rôle qu'il attribue dans tout cela à une soi- 
disant K fonction fabulatrice », qui nous paraît beau- 
coup ph;s véritablement « fabuleuse » que ce qu'elle 
sert à expliquer ; mais il faut bien imaginer une 
théorie quelconque qui permette de dénier en bloc 
tout fondement réel à tout ce qu'on est convenu de 
traiter de « superstitions » ; un philosophe « ci\'ilisé », 
et, qyd plus est, « du nnfi siècle », estime évidemment 
que toute autre attitude serait indigne de lui! Là- 
dedans, il n'y a de vraiment intéressant poiu" noiis 
qu'un seul point, celui qid conceine la k magie » ; 
celle-ci est une grande ressource pour certains 
théoriciens, qui ne savent sans doute guère ce qu'elle 
est réellement, mais qui veident en faire sortir à la fois 
la religion et la science. Telle n'est pas précisérnent 
la ijosititin de Bergson : cherchant à la magie une 
K origine psychologique », il en fait « l'extériorisation 
d'un désir dont le cœm' est rempli », et il prétend que, 
ff si l'on reconstitue, par un effort d'introspection, la 
réaction naturelle do l'homme à sa perception des 
choses, on trouve que magie et religion se tiennent, 
et qu'il n'y a rien de commun entre la magie et la 
science B, Tl est vrai qu'il y a ensuite quelque 
flottement : si l'on se place à un certain point 
de vue, H la magie fait évidemment partie de la 
religion », mais, à un autxe point de vue, « la 
religion s'oppose à la magie » ; ce qui est plus 



Posté par Bcrvaya 

sur mw!flft?.fflWBœ;^hairo.corïii 



300 Le règw, de la quantité 

net, c'est l'affirmation que « la magie est l'inverse 
de la science », et que, a Lien loin de préparer la venue 
de la science, comme on l'a prétendu, elle a été le 
grand obstacle contre lequel le savoir méthodique 
eut à lutter ». Tout cela est à peu près exactement 
au rebours de la vérité, car la magie n'a absolument 
rien à voir avec la religion, et elle est, non pas certes 
l'origine de toutes les sciences, mais simplement une 
science particulière parmi les atitres ; mais Bergson 
est sans doute bien convaincu qu'il ne saurait CKister 
d'autres sciences que celles qu'énumèrent les « clas- 
sifications » modernes, établies au point de vue le 
plus étroitement profane qui se puisse concevoir. 
Parlant des « opérations magiques » avec l'assurance 
imperturbable de quelqu'un qid n'en a jamais vu *, 
il écrit cette phrase étonnante : « Si l'intelligence 
primitive avait commencé ici par concevoir des 
principes, elle se fût bien vite rendue à l'expérience, 
qui lui en eût démontré la fausseté, » Nous admirons 
rintrépidité avec laquelle ce philosophe, enfermé 
dans son cabinet, et d'ailleurs bien garanti contre 
les atlaques de certaines influences qui assurément 
n'auraient garde de s'en prendre à un auxiliaire aussi 
précieux qu'inconscient, nie a priori tout ce qui ne 
rentre pas dans le cadre de ses tîiéories ; comment 
peut-il croire les hommes assez sots pour avoir répété 
indéfiniment, même sans « principes », des « opé- 
rations B qui n'auraient jamais réussi, et (fue dirait-il 
s'il se trouvait que, tout au contraire, « l'expérience 
démontre la fausseté » de ses propres assertions ? 
Évidemment, il ne conçoit même pas qu'une pareille 
chose soit possible \ telle est la force des idées pré- 
t;onçues, chez lui et chez ses pareils, qu'ils ne doutent 

i, Ji est hit-n regrt^tlîiblc que Boisson ait £ té cîi juaiivais tt^nues 
iiiec sa spcur M""* Mae-Ci^ogor [aîUls " Soror Vpstîgîa Nul la Rptroj-- 
suoi ») qui aurait pu rineWuiro quelque peu à cet égai-d! 



Posté par Bovaya 

sur lAfiftmtf.ffiwa^s^'aharo.corïii 



V intuilwnnisme contemporain 301 

pas un seul instant que le monde soit strictement 
limité à la mesure de leurs cont;eptîons (c'est d'ailleuis 
ce qui IctiT- permet de construire des « systèmes ») ; 
et comment un philosophe pourrait-il comprendre 
qu'il devrait, tout comnse le comiîHin des mortels, 
s'abstenir de parler de ce qu'il ne connaît pas ? 

Or il arrive ceci de particulièrement remîirquafcle, 
et de bien significatif quant à la connexion effective 
de l'(( intuitionnisme )) bcrgsonien avec la seconde 
phase de l'action aiititraditionnelle : c'est que la 
magie, par un ii'onique retour des t;hoses, se venge 
crtiellcment des négations de notre philosophe ; 
reparaissait de nos jours, à travers les récentes 
« fissures » de ce monde, dans sa. forme la plus basse 
et la plus rudimentaire tout à la fois, sous le déguise- 
ment de la « science psychique » (celle-là même que 
d'autres préfèrent, assez peu heure usement d'ailleurs, 
appeler « mctapsychique »), elle réussit à se faire 
admettre par lui, sans qu'iï la reconnaisse, non 
seulement comme bien réelle, mais comme devant 
jouer un rôle capital po<ir l'avenir de sa « religion 
dynamique »! Nous n'exagérons rien : il parle de 
« survie » tout comme un vulgaire spirite, et il croit 
à un « approfondissement expérimental » pejrmeltant 
de « conclure à la possibilité et même à la probabilité 
d'ime survivance de l'âme » (que fa ut- il entendre au 
juste par là, et ne s'agirait- il pas plutôt de la fantas- 
magorie des « cadavres psychiques » ?), sans pourtant 
qu'on puisse dire si c'est « pour un temps ou pour 
toujours ». Mais cette fâcheuse restriction ne l'empê- 
che pas de proclamer sur un ton dithyrambique ; 
« II n'en faudrait pas da\antage pour convertir en 
réalité vivante et agissante une croyance à l'au-delà 
qui semble se rencontrer t;hez la plupart des hommes, 
mais qiii est le pins souvent verbale, abstraite, inclïi- 
cace... En vérité, si nous étions sûrs, absolument siirs 



Posté par Bo^va 



302 Le règne de la qiianlkê 

de surrtvre, nous ne pOTirrîons plus penser à autre 
chose, » La magie aïicieniie était plus « scientifique », 
au vrai sens de ce mot, sinon au sens profane, et 
n'avait point de pareilles prétentions ; il a fallu, pour 
que queU[ues-uns de ses phénomènes les plus élémen- 
taires donnent lieu à de telles interprétations, atten- 
dre l'invention du spiritisme, auquel une phase 
déjà avancée de la déviation moderne pouvait seule 
donner naissance ; et c*est bien en effet la théorie 
spirîte concernant ces phénomènes, purement et 
simplement, que Bergson, comme William James 
avant \m, at;cepte ainsi finalement avec une « joie » 
qui fait « pâlir tous les plaisirs » (nous citons textuel- 
lement ces paroles incroyables, sur lesquelles se 
termine son livre) et qui nous fixe sur le degré de 
discernement dont ce philosophe est capable, car, 
pour ce qui est de sa bonne foi, elle n'est certes pas 
en cause, et les philosophes profanes, dans des «as 
de ce genre, ne sont généralement aptes qu'à jouer 
un rôle de dupes, et à servir ainsi d'(( intermédiaires n 
inconscients pour en duper beaucoup d'antres ; quoi 
qu'il en soit, en fait de « superstition », il n'y eot 
assurément jamais mieux, et cela donne la plus juste 
idée de ce que vaut réellement toute celte « philoso- 
phie noirv^elle », comme se plaisent à l'appeler ses 
partisans ! 



Posié par Bo^va 

sur wwtfîAf.ffiwasssshairo.corïii 



CHAPITRE XXXIV 

Les méfaits de la psychanalyse 



Si de la pliilosophie nous passons à la psychologie, 
nous constatons que les niâmes tendances y apparais- 
sent, dans les écoles les plus récentes, sous un aspect 
bien plus dangereux encoï'e, car, au lieu de ne se 
traduire que par de simples vues théoriques, elles y 
trouvent une application pratkjue d'un caractère 
fort inquiétant ; ]es plus « représentatives » de ces 
métliodcs nouvelles, au point de vue où noua nous 
plaçons, sont celles qu'on connaît sous la désignation 
générale de « psychanalyse ». II est d'ailleurs à remar- 
quer que, par une étrange incohérence, ce maniement 
d'éléments qui appartiennent inconte s tahle ment à 
l'ordre subtil continue cependant à s'accompagner, 
chez beaucoup de psychologues, d'une attitude maté- 
rialiste, due sans doute à leur éducation antérieure, 
et aussi à l'ignorance où ils sont de la véritable nature 
de ces éléments qu'ils mettent en jeu • ; un des 

1. Le cas de Frend lui-mcmc, le tumlateur de la « psychanalyae n, 
est tout à fait lypîqne à ce point de vue, car il n'a jamais cessé de 
se proclamer matérialiste. — Une remarque en passant : pourquoi 
les principaux représentants des tendances nouvelles, comme 
Einsttàiï en physique, Bergson en pliilosophie, Freud en psycholopR, 
et bieid d'auti«3 cncnic de nioindrc ÏŒipoftance, sont-iU à. peu pr^ 



Posté par Bo^va 

sur lAfiWw.ffiwas^phairo.corïii 



304 Le règne de la quantité 

caractères les plus singuliers de la scicurc moderne 
n' est-il pas de iie jamais savoir exactement à quni elle 
a alîaire en réalité, niôine quand il s'agit sinnplemenl 
des forces du domaine corporel ? Ilvade soi, d'ailleurs, 
qu'une certaïtic « psychologie de laboratoire », abnu- 
tissemerit du processus de limitation et de matéria- 
lisation dans leguel la psychologie « philosophico-littc- 
raire » de l'enseignement universitaire ne représentait 
qu'un stade moins avancé, et qui n'est plus réellement 
qu'une sorte de branche accessoire de la physiologie, 
coexiste toujours avec les théories et les méthodes 
nouvelles ; et c'est à celle-là que s'applique ce gue 
nous avons dit précédemment des tentatives faites 
pour réduire la psychologie elle-même à une science 
quantitative. 

Il y a certainement bien plus qu'une simple 
question de vocabulaire dans le fait, très significatif 
en lui-même, que la psychologie actuelle n'envisage 
jamais que le « subconscient », et non le « supercons- 
cient » qui devrait logiquement en Être le corrélatif ; 
c'est bien là, à n'en pas douter, l'expression d'une 
extension qui s'opère uniquement par le bas, c'est- 
à-dire du côté qui coiTespond, ici dans l'être humain 
comme ailleurs dans le milieu cosmique, aux « fis- 
sures » par lesquelles pénètrent les influences les plus 
« maléfiques » du monde suhtîl, nous pourrions même 
dire celles qui ont un caractère véritablement et 
httéralcmcnt « infernal » '. Certains adoptent aussi. 



tous d^oi'i^iift jiiii'e, ^inoD p:u-cc* fjii^iï y a lî'i qm^^juc^ c:1uïsp mn 
c:cïii'tîSpond (^xactcniftiil an <^tè « Tïiiiléiiquc « cl tlïtïolvant du 
noniadi&Tne dtvvié, IcquoI |tré«loiuLne înévilEiblcinfiiit cIipk les Juîfâ 
dct.'it'itéB de leur tradi Lion i" 

1, Il cBl, a inilc;r, à ce propos, que Freud a plaeé, en (ôle de sa 
Traiimiieutimg, Kflif. *pî^aphp bien signHLeatîvc : « Hntere m. 
iKq%Kû ^uperos, Acheronta mo\>ebo » (Virgile, Enéide, vu, 312.) 



Posté par Bovaya 

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Lns méfaits de la psychanalyse 305 

comme syiionymo ou équivalent de a subconscient », 
le terme d'w inconscient », qui, pris à la lettre, sem- 
blerait se référer à un niveau encore inférieur, mais 
qui, à vrai dire, cori'espond moins exactement îi la 
réalité ; si ce dtintil s'agit était vraiment inconscient, 
nous ne voyons même pas bien comment il serait 
possible d'en parler, et surtout en ternies psycholo- 
giques ; et d'ailleurs en vertu de quoi, si ce n'est d'un 
simple préjuge matérialiste ou mécaniste, faudrait-il 
admettre qu'il existe réellement quelque chose 
d'inconscient? Quoi qu'il en soit, ce qui est encore 
digne de remarque, c'est l'étrange illusion par laquelle 
les psychologues en arrivent à considéi'er des états 
comme d'autant plus « profonds » qu'ils sont tout 
simplement plus inférieurs ; n'y a-t-il pas déjà là 
comme un indice de la tendance à aller à l'encontre 
de la spiritualité, qui seule peut être dite véritahlc- 
ment profonde, puisque seule elle touche au principe 
et au centre même de l'être ? D'autre part, le domaine 
de la psychologie ne s'étant point étendu vers le haut, 
le « superconscient », naturellement, lui demeure 
aussi complètement étranger et fermé que jamais ; 
et, lorsqu'il lui arrive de rencontrer quelque chose qui 
s'y rapporte, elle prétend l'annexci' purement et 
simplement en l'assimilant au « subconscient » ; c'est 
là, notamment, le cara(;tère à peu prés constant de 
ses prétendues explications conceinaut des choses 
telles que la religion, le mysticisme, et aussi certains 
aspects des doctrines orientales comme le Yoga ; et, 
dans cette confusion du supérieur avec l'inférieur, il 
y a déjà quelque chose qui peut Être regardé 
proprement comme constituant une véritable sub- 
version. 

Remarquons aussi que, par l'appel au « subcons- 
cient », la psychologie, tout aussi bien que la « i^hilo- 
sophie nouvelle », tend de plus en plus à rejoindre 



Posté par Bo^ya 

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306 Le règne de la quantité 



ia « métapsycliiquc » * ; et, clans la iticme mesure, 
elle se rapproche incvitableincnt, quoique peut-êlre 
sans le vouloir (du moins quant à eeux de ses repré- 
sentauts qui eutendent demeurer matérialistes mal- 
gré tout), du spiritisme et des autres choses plus ou 
moins similaires, qui toutes s'appuient, en dciini- 
tive, sur les mêmes éléments obscurs du psychisme 
inférieur. Si ces cIwsrs, dont l'origine et le caractère 
sont plus que suspects, font ainsi figure de mouve- 
ments K précurseurs » et alliés de la psychologie 
récente, et si celle-ci arrive, fût-ce par un chemin 
détourne, mais par là même plus aisé que celui de la 
« métapsychique » qui est encore discutée dans cer- 
tains milieux, à introduire les éléments en question 
dans le domaine courant de ce qui est admis comme 
science, « oflîcicUe ii, il est bien difiicile de penser que 
le vrai rôle de cette psychologie, dans l'état présent 
du monde, puisse être autre que de concourir acti- 
vement à la seconde phase de l'action antîtradi- 
tionneUe. A cet égard, la prétention de la psychologie 
ordinaire, que nous signalions tout à l'heure, à s'an- 
nexei-, en les faisant rentrer de force dans le v sub- 
conscient», certaines choses qui lui échappent entière- 
ment par leur nature même, ne se rattache encore, 
malgré son caractère assez nettement subversif, qu'à 
ce que nous pourrions appeler le côté enfantin de 
ce rôle, car les explications de ce genre, tout comme 
les explications h sociologiques » des mêmes clioses, 
sont, au fond, d'une naïveté « simpliste » qui va par- 
fois jusqu'à la niaiserie ; en tout cas, cela est incom- 
parablenicnt moins grave, quant à ses conséquences 
effectives, que le côté véritablement « satanique » 

1. C^edt d'ailleurs 1*=. « pHyc:liïsle v Myer5 cjui inventa rtxpjrcs- 
sion de sulitimmal iv>nsciousnrss, laqmille, pour plus île brièveté, 
fut romplacÉK un peu plus tard, dans le vocabulaire psychologie] ue, 
par le mol " subconscient ». 



Posté par Bo^va 

sur mfwnftf.swa^sœahairo.contii 



IjBS méfaits de la psychanalyse 307 

que nous aUons avoir à envisager Ttiainteiiiint d'une 
façon plus précise eii ce qui concerne la psychologie 
nouvelle. 

Ce caractère « satanique » apparaît avec une netteté 
toute particulière dans les interprétations psycha- 
nalytiques du symbolisme, ou de ce qui est donne 
comme tel à tort ou à raison ; nous faisons cette res- 
triction parce que, sur ce peint comme sur tant 
d'autres, il y aurait, si l'on voulait entrer dans le 
détail. Lien des distinctions à faire et bien des confu- 
sion:; à dissiper : ainsi, pour prendre seulement un 
exemple typique, un songe dans lequel s'exprime 
quelque inspiration m supra- Ivu mai ne » est vcritahle- 
ment symbolique, tandis qu'un rêve ordinaire ne 
l'est nullement, quelles que puissent être les appa- 
rences extérieures. Il va de soi que les psycliologues 
des écoles antérieures avaient déjà tenté bien souvent, 
eux aussi, d'expliquer le symbolisme à leur façon et 
de le ramener à la mesure de leurs propres concep- 
tions j en pareil cas, si c'est vraiment de symbolisme 
qu il s'agit, ces explications piir des clcnieiits pure- 
ment humains, là comme partout où l'on a affaire 
& des choses d'ordre traditionnel, méconnaissent ce 
qui en constitue tout l'essentiel ; si au contraire il 
ne s'agît réellement que de choses Immaines, ce n'est 
plus qu'un faux symbolisme, mais le fait même de le 
designer par ce nom implique encore la môme erreur 
sur la nature du véritable symbolisme. Ceci s'appli- 
que également aux considérations auxquelles se 
li\TRnt les psychanalystes, mais avec cette différence 
qu'alors ce n'est plus d'humain qu'il faut parler seu- 
lement, mais aussi, pour une tiès large part, d'« in- 
fra-humain » ; on est donc cette fois en présence, non 
plus d'un simple rabaissement, mais d'une subversion 
totale ; et toute subversion, même si elle n'est due, 
immédiatement du inoins, qu'à l'incompréhension 



Posté par Bo^va 

sur iwtft^tf.awa^Tïhairo.contii 



308 Le règne de la quantité 

et à rignoraricc {qui sont (railleurs ce qui se prête 
le mieux à être exploité pour «n tel usage), est tou- 
jours, en et le -même, proprement « satanique ». Du 
reste, le caractère généralement ignoble et répugnant 
dea interprétations psychanalytiques eonstitue, à 
cet égard, une « marque » qui ne saurait tromper ; 
et ce qui est encore particulièrement significatif à 
notre pomt de vue, c'est que, comme nous l'avons 
montré ailleurs *, cotte même k marque » se retrouve 
précisément aussi dans certaines nianifestations 
spirites ; il faudrait assurément beaucoup de bonne 
volonté, pour ne pas dire un complet aveuglement, 
pour ne voir là encore rien de plus qu'une simple 
« coïnoidence », Les psychanalystes peuvent naturel- 
lement, dans la plupart des cas, être tout aussi in- 
conscients que les spirites de ce qu'il y a réellement 
sous tout cela ; mais les uns et les autres apparais- 
sent conime également « menés » par une volonté 
subversive utilisant dans les deux cas des éléments 
du même ordre, sinon exactement identiques, vo- 
lonté qui, quels que soient les êtres dans lesquels 
elle est incarnée, est certainement bien consciente 
chez ceux-ci tout au moins, et répond à des intentions 
sans doute fort différentes de tout ce que peuvent 
imaginer ceux qui ne sont que les instruments in- 
conscients par lesquels s'exerce leur action. 

pans ces conditions, il est trop évident que l'usage 
principal de la psychanalyse, qui est son application 
thérapeutique, ne peut être qu'extrêmement dange- 
reux pour ceux qui s'y soumettent, et même pour 
ceux qui l'exercent, car ces choses sont de ccJlcs qu'on 
ne manie jamais impunément ; il ne serait pas exa- 
géré d'y voir un des moyens spécialement mis en 
œuvre pour accroître le plus possible le déséquilibre 

î. Voir L'Erreur spirUe, 2* partie, ciiap. x. 



Posté par BovBva 

sur mwwtf.swa^aharo.coFïn 



Les méfaits de la psychanalyse 309 

du monde moderne et conduire celui-ci vers la dis- 
solution finale '. Ceux qui pratiquent ces mêtliodes 
sont, nous n'en doutons pas. Lien persuadés au 
contraire de la bienfaisance de leurs rcsidtats ; mais 
c'est justement grâce à cette illusion que leur diftu- 
sion est rendue possible, et c'est là qu'on peut voir 
toute la différence qui existe entre les intentions 
de ces « praticiens y> et la volonté qui préside à l'œuvre 
dont ils ne sont que des collaborateurs aveugles. 
En réalité, la psychanalyse ne peut a^'oir pour 
effet que d'amener à la surface, en le rendant clai- 
rement conscient, tout le contenu de ces « bas-fonds » 
de l'être qyi forment ce qu'on appelle firûprenient 
le e subconscient » ; cet être, d'ailleurs, est déjà psy- 
chiquement faible par hypothèse, puisque, s'il en 
était autrement, il n'éprouverait aucunement le 
besoin de recourir à un traitement de cette sorte ; 
il est donc d'autant moins capable de résister à cette 
« subversion », et il risque fort de sombrer irré- 
médiablement dans ce chaos de forces ténébreuses 
imprudemment déchaînées ; si cependant il parvient 
malgré tout à y échapper, il en gardera du moins, 
pendant tout* sa vie, une empreinte qui sera en lui 
comme une a souillure » ineffaçable. 

Nous sa^'ons bien ce que certains pourraient ob- 
jecter ici en invoquant une similitude avec la « des- 
cente aux Enfers », telle qu'elle se rencontre dans 
les phases préliminaires du processus initiatique ; 
mais une telle assimilation est complètement fausse, 
car le but n'a rien de commvui, non plus d'ailleurs 
que les conditions du « sujet » dans les deux cas ; 

1. Un autrp exemple de ces moyens nous est fouirai i par l'usage 
eimilairfï do la a ra^lïesttjésie j), car, là f^ncoro» ce soni» daD» hicn des 
cas, des élémf'riits psjThiqucs de niôme qiialilé qui fiiitrfirit en jeu^ 
quoiqu'un doive r^c:f)nna1tro qu'ils \if. s'y montrent pas soûs l'as^pect 
■ htdeitx J» qui est si nj an if es le dans là psychanalyse^ 



Posté par Bc^ava 

sur wmftfVtf.ffiwasOTTïhairo.corïii 



310 TjC règne de la quanlité 

oo pourrait seulement parler d'une sorte de parodie 
profane, e,t cela même suflirait à donner à ce dont 
il s'agit un caractère de « contrefaçon » plutôt inquié- 
tant. La véi'ité est que cette prétciidoe « descente 
aux Enfers », qui n'est suivie d'aucune « remontée », 
est tout siniplemcnt ime k chute dans le bourbier », 
suivant le symbolisme usité dans certains Mystères 
antiques ; on sait que ce n bourbier » avait notamment 
sa figuration sur la route qui menait à Eleusis, et 
que ceux qui y tombaient étaient des profanes qui 
prétendaient à l'initiation sans être qualifiés poup 
la recevoir, et qui n'étaient donc victimes que de 
leur propre imprudence. Nous ajouterons seulement 
qu'il existe effectivement de tels « bourbiers » dans 
l'ordre macrocosmique aussi bien que dans l'ordre 
microcosmique ; ceci se rattache directement à la 
question des « ténèbres extérieures m *, et l'on pour- 
rait rappeler, à cet égard, certains textes êvangc- 
liques dont le sens concorde exactement avec ce que 
nous venons d'indiquer. Dans la « descente aux 
Enfers », l'filre épuise définitivement certaines possi- 
bilités inférieures pour pouvoir s'élever ensuite aux 
états supérieui-s ; dans la « chute dans le bourbier », 
les possibilités inférieures s'emparent au contraire 
de lui, le dominent et finissenl par le submerger 
entièrement. 

Nous venons de parler encore ici de « contrefaçon » ; 
cette impression est grandement renforcé* par d'au- 
tres constatations, comme celle de la dénaturalion 
du symbolisme que nous avons signalée, dénaturation 
qui tend d'ailleurs à s'étendre à tout ce qui comporte 
essentiellement d^ éléments « supra-humains », ainsi 



1, Orv pourra se repcirttr ici b. c:« que noua avons indiqué plus 
haut à profios du symbolisme de U « Grande Muraille > et dit la 



Posté par Boyava 

sur unAfw.awrax^aphairs.conii 



Les méfailu de îa psychanalyse 311 

nue le montre l'attitude prise à l'égard de la reli- 
gion S et même des doctrines d'ordre métaphysique 
et initiatique telles que le Yo^a, qui n'échappent pas 
davantage à ce nouveau genre d'mterprctation, à 
1*1 point que certains vont jusqu'à assimiler leurs 
méthodes de « réalisation » spirituelle aux procédés 
thérapeutiques de la psychanalyse, il y a là quelque 
cliose de pire encore que les déformations plus gros- 
sières qui ont cours également en Occident, comme 
celle qui veut voir dans ces mêmes raétliodcs du 
:i'oga une sorte de « culture pliysique » ou de thérapeu- 
tique d'oitlre simplement pliysiologique, car celles-ci 
sont, par leur grossièreté même, moins dangereuses 
que celles qui se présentent sous des aspects plus 
suhtils. La raison n'en est pas seulement que ces 
dernières risquent de séduire dea esprits sur lesquels 
les autres ne sauraient avoir aucune prise ; cette 
raison existe assurément, mais il y en a une autre, 
d'une portée beaucoup plus générale, qui est celle 
même pour laqueUc les conceptions matérialistes, 
comme nous l'avons expliqué, sont moins dange- 
reuses que ceUes qui font appel au psychisme infé- 
rieur. Bien entendu, le but purement spirituel, qui 
seul constitue essentiellement le Yoga comme tel, 
et sans lequel l'emploi même de ce mot n'est plus 
qu'une véritable dérision, n'est pas moins totale- 
ment méconnu dans un cas que dans l'autre ; en fait, 
le Yoga n'est pas plus une thérapeutique psychique 
qu'il n'est une thérapeutique corporelle, et ses pro* 
cédés ne sont en aucune façon ni à aucun degré un 
traitement pour des malades ou des déséquilibres 
quelconques ; bien loin de là, ils s'adressent au 
contraire exclusivement à des êtres qui, pour pou- 

1 Freud a touBacré à riiiWii.Tétotion pBj-cliaii;il.vticpic de la 
rtligion un li^TC spéc^ial, dan* lequel eïk propres lanMptionP eont 
ïouiLinéi^s avec: le " tJHÉmieiuf- » do l'« école EKCJologique ». 



Posté par Bovaya 

sur iwww.ffiwasfSBharo.corïii 



312 Le règne de la quantité 

voir réaliser le développement spirituel qui en est 
l'unique raison d'être, doivent être déjà, du fait de 
leurs seules dispositions naturelles, aussi parfaite- 
ment équilibrés que possible ; il y a là des conditions 
qui, comme il est facile de ]f! coraprendrtï, rentrent 
strictement dans la question des qualifications ini- 
tiatiques *. 

Ce n'est pas tout encore, et il y a mcinc autre chose 
qui, sous le rapport de la « contrefaçon », est peut- 
être encore plus digne de remarque que tout ce que 
BOUS avons mentionné jusqu'ici ; c'est la nécessité 
imposée, à quiconque veut pratiquer profession- 
nellement la psychanalyse, d'être préalablement 
« psychanalysé j> lui-même. Cela implique avant tout 
la reconnaissance du fait que l'être qui a subi cotte 
opération n'est plus jamais tel qu'il était auparavant, 
ou que, comme nous le disions tout à l'heure, elle 
lui laisse une empreinte ineffaçable, comme l'ini- 
tiation, mais en quelque sorte en sens inverse, puis- 
que, au lieu d'un développement spirituel, c'est d'un 
développement du psychisme inférieur qu'il s'agit 
ici. D'autre part, il y a là une imitation manifeste 
de la tiansmission initiatique ; mais, étant donnée 
la différence de nature des influences qui inter- 
viennent, et comme il y a cependant un résultat 
effectif qui ne pemiet pas de considérer la chose 
comme se réduisant à un simple simulacre sans 
aucune portée, cette transmission serait bien plutôt 
comparable, on réalité, à celle qui se pratique dans 
un domaine comme celui de !a magie, et môme plus 
précisément de la sorcellerie. 11 y a d'ailleurs un 
point fort obscur, en ce qui concerne l'origine même 

1. Sur une tentative d'application fï^s théorïf'jt psyclianalyti- 
qu«£ à la ducfxiue taoïste, ce qiii est encor<; ait même orflre^ voir 
l'Étude d*Aiïdrâ Préau, La Fû^xr d'or €i le Tamsnje satts T<n>t qui 
&a &A. une oxcelîeiite réfutation. 



Posté par Bo^va 

SUT mwwtf.awa^^aharo.corïii 



Les méfaits de to psychanalyse 313 

de cett« transmission : comme il est évidemment 
impossible de doimer à d'autres ce qu'on ne poK- 
sêdc pas soi-même, et comme l'invention de la psy- 
chanalyse est d'ailleurs cliose toute récente, d'où les 
premiers psychanalystes ti ciment- ils les « pouvoirs » 
qu'ils communiquent à leui>s disciples, et par qui eux- 
mêmes ont-ils bien pu être c psychanalysés » tout 
d'abord ? Cette question, qu'il n'est cependant que 
logique de poser, du moins pour quiconque est capa- 
ble d'un peu de réflexion, est probablement fort 
indiscrète, et il est plus que douteux qu'il y soit 
jamais donné une réponse satisfaisante ; mais, à 
vrai dire, il n'en est pas besoin pour reconnaître, 
dans une telle transmission psychique, une autre 
« marque » véritablement sinistre par les rappro- 
chements auxquels elle donne lieu : la psychanalyse 
présente, par ce côté, une ressemblance plutôt terri- 
fiante avec certains « sacrements du diable »! 



Posté par Bo^va 

sur iwwiftr.awa^ahairo.corïii 



CHAPITBE XXXV 

La confusion du psychique 
et du spirituel 



Ce que nous avona dit au sujet de ceptaines expli- 
cations psychologiques des doctrines traditioniielJes 
représente un cas particulier d'une confusion très 
répandue dans le monde moderne, celle des deux 
domaines psychique et spirituel ; et cette confusion, 
même quand elle ne va pas jusqu'à une subversion 
connme celle de la psyclianalysc, assimilant le spiri- 
tuel à ce qu'il y a de plus inférieur dans l'ordre psy- 
chique, n'en est pas moins extrêmement grave dans 
tous les cas. Il y a d'ailleurs là, en quelque sorte, une 
conséquence naturelle du fait que les Occidentaux, 
depuis longtemps déjà, ne savent plus distinguer 
Yv- âme » et r« esprit » (et le dualisme cartésien y est 
assurément pour beaucoup, puisqu'il confond en 
une seule et même cliosc tout ce qui n'est pas le corps, 
et cjue cette chose vague et mal définie y est désignée 
indifïéremnicnt par l'un et l'autre nom) ; aussi cette 
contusion se manifeste-t-elle à chaque instant Jusque 
dans le langage courant ; le nom d'« esprits » donné 
vulgairement à des « entités » psychiques qui n'ont 
certes rien de « spirituel », et la dénomination même 
du « spiritisme » qui en est dérivée, sans parler de cette 
autre erreur qui fait aussi appeler « esprit m ce qui 



Posté par Bo^ya 

sur mfWrtftf.swasfSiahairo.corïii 



La confusion du psychique et du spirituel 315 

n'est en rcalit6 que le « mental », en seront ici des 
exemples suffisants, il n'est que trop facile de voir 
les conséquences fâclieuscs qui peuvent résulter d'un 
pareil état de choses : propager cette confusioii, sur- 
tout dans les conditions actuelles, c'est, qu'on le 
veuille ou non, engager des êtreia à se perdre irrémé- 
diablement dans le chaos du « monde intermédiaire », 
et, par là même, c'est faire, souvent inconsciemment 
d'ailleurs, le jeu des forces a sataniques » gui régis- 
sent ce que nous avons appelé la « contre-initiation ». 
Ici, il importe de bien préciser afin d'éviter tout 
malentendu : on ne peut pas dire qu'un ^développe- 
ment quelconque des possibilités d'un être, même 
dans un ordre peu élevé comme celui que représente 
ïe domaine py chique, soit essentiellement « malé- 
fique » en lui-même ; mais il ne faut pas oublier que 
ce domaine est par excellence celui des illusions, et il 
i^iut d'ailleurs toujours savoir situer chaque chose 
à la ,piace qui lui appartient normalement ; en somme, 
tout a'épend de l'usage qui est fait d'un tel développe- 
ment, et, avant tout, il est nécessaire de considérer 
s'il est pris ^nour une fin en soi, ou au contraire pour 
un simple m oyen en vue d'atteindre un but d'ordre 
supérieur. En e ffet, n'importe quoi peut, suivant les 
circonstances de chaque cas particulier, servir 
d'occasion ou de a support b à celui qui s'engage 
dans la voie quî^doit le mener à une s réalisation » 
spirituelle ; cda est vra»- surtout au début, en raison 
de la diversité des naturels individuelles dont l'in- 
fiuence est alors à son maxirnum, mais il en est encore 
ainsi, jusqu'à un certain point, tant que les limites 
de l'individualité ne sont pas entièrement dépassées. 
Mais, d'un autre côté, n'importe quoi peut tout 
aussi bien être un obstacle qu'un a suppoi-t », si l'être 
s'y arrête et se laisse illusionner et égarer par cer- 
taines apparences de « réalisation » qui n'ont aucune 



Posté par Bo^va 

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316 Le règne de la quantité 

valeur propre et ne sont que des résultats tout acci- 
dentés et contingeiitSj si même on peut les regarder 
comme des résultats à un point de vue quelconque ; 
et ce danger d'égarement existe toujours, précisé- 
ment, tant qu'on n'est encore que dans l'ordre des 
possibilités individuelles ; c'e&t d'ailleurs en ce qui 
concerne les possihililés psychiques qu'il est incontes- 
tablement le plus grand, et cela d'autant plus, natu- 
rellement, que ces possibilités sont d'un ordre plus 
inférieur. 

Le danger est certainement beaucoup moins grave 
quand il ne s'agit que de possibilités d'ordre simple- 
ment corporel et physiologique ; nous pouvons citer 
ici comme exemple l'erreur de certains Occidentaux 
fjui, comme nous le disions plus haut, prennent le 
Yoija, ou du moins le peu qu'ils connaissent de ses 
procédés préparatoires, pour une sort* de méthode 
de « culture physique » ; dans un pareil cas, on ne 
court guère que le risque d'obtenir, par des « prati- 
ques » accomplies inconsidérément et sans contrôle, 
un résultat tout opposé à celui qu'on recherche, et de 
ruiner sa santé en croyant l'améHorcr, Ceci ne nous 
intéresse en rien, sinon en ce qu'il y a )_à une grossière 
déviation dans l'emploi de ces « pratiques » qui, en 
réalité, sont faites pour un tout autre usage, aussi 
éloigne que possible de ce domaine physiologique, 
et dont les répercussions naturelles dans celui-ci ne 
constituent qu'un simple n accident » auquel il ne 
convient pas d'attacher la moindre importance. 
Cependant, il faut ajouter que ces mêmes « pratiques » 
peuvent avoir aussi, à l'insu de l'ignorant qui s'y 
livre comme h une ta gymnastique » quelconque, des 
répercussions d«ns les modalités subtiles de l'individu, 
ce qui, en fait, en augmente considérablement le 
danger ; on peut ainsi, sans s'en douter aucunement, 
ouvrir ta porte à des influences de toute sorte (et. 



Posté par Bovaya 

sur iwwiftf.îEwa^^ahairo.corïii 



La confusion du psychique et du spirituel 317 

bien entendu, ce sont toujours celles de la qualité 
la plus basse qui en profitent eu premier lieu), contre 
lesquelles on est d'autant moins prémnm que parfois 
on lie soupçonne même pas leur existence, et (ju à 
plus forte raison on est incapable de discerner leur 
véritable nature ; mais il n'y a là, du moins, aucune 
prétention « spirituelle i>. 

Il en va tout autrement dans certains cas où entre 
en jeu la confusion du psychique proprement dit et 
du spirituel, confusion qui se présente d'ailleurs sous 
deux formes inverses : dans la première, le spirituel 
est réduit au psychique, et c'est ce qui arrive notam- 
ment dans le genre d'explications psychologiques 
dont nous avons parlé ; dans la seconde, le psychique 
est au contraire pris pour le spirituel, et l'exemple le 
plus vulgaire en est le spiritisme, mais les autres 
formes plus complexes du « iiéo-spiritualisjne » pro- 
cèdent toutes également de cette même erreur. Dans 
les deux cas, c'est toujours, en définitive, le spirituel 
qui est méconnu ; mais le premier concerne ceux qui 
le nient purement et simplement, tout au moins en 
fait, sinon toujours d'une façon explicite, tandis que 
le second concerne ceux qui se donnent l'illusion 
d'une fausse spiritualité, et c'est ce dernier cas que 
nous avons plus particulièrement en vue présente- 
ment. La raison pour laquelle tant de gens se laissent 
égarer par cette illusion est assez simple au fond : 
certains recherchent avant tout de prétendus « pou- 
voirs », c'est-à-dire, en somme, sous une forme ou 
sous une autre, la production de « phénomènes » plus 
ou moins extraordinaires ; d'autres s'efforcent de 
« centrer » leur conscience sur des « prolongements » 
inférieurs de l'individualité humaine, les prenant à 
tort pour des états supérieurs, simplement parce qu'ils 
sont en deliors du cadre où s'enferme généralement 
l'activité de l'homme « moyeu )>, cadre qui, dans l'état 



Posté par Bovaya 

sur Mnftnfw.swaxsahairo.corïii 



318 Lf règne de la quanlUê 

(jui correspond au point de vue profane de l'époque 
nctueJIc, est celui de ce qu'on est ton venu d'appeler 
la « vie ordinaii-o », dans laquelle n'intervient aucune 
possibilité d'ordre extra-corporel. Pour ces derniers 
encore, du reste, c'est l'attrait du « phénomène u, 
c'est-à-dire, au fond, la tendance « expérimentale » 
inhérente à l'esprit moderne, qui est le plus souvent 
à la racine de l'erreur : ce qu'ils veulent en efîct 
obtenir, ce sont toujours des résultats qui soient en 
quelque sorte « sensibles », et c'est là ce qu'ils croient 
être une « réalisation » ; mais cela revient justement 
à dire que tout ce qui est vraiment d'ordre spirituel 
leur échappe entièrement, qu'ils ne le conçoivent 
même pas, si lointaineuaent que ce soit, et que, 
manquant totalement de n qualification » à cet égard, 
il vaudrait encore beaucoup mieux pour eux qu'ils 
se contentent de rester enfermes dans ta banale et 
médiocre sécurité de la « vie ordinaire ». Bien entendu, 
il ne s'agit aucunement ici de nier ia réalité des « phé- 
nomènes B en question comme tels ; ils ne sont même 
que ti'op réels, pourrions -nous dire, et ils n'en sont 
que pJus dangereux ; ce que nous contestons formel- 
lement, c'est leur valeur et leur intérêt, surtout au 
point de vue d'un développement spirituel, et c'est 
précisément là-dessus que porte l'illusion. Si encore 
il n'y avait là qu'une simple perte de t«mps et 
d'eftorls, le mal ue serait pas très grand après tout ; 
mais, en géuéral, l'être qui s'attache à ces choses 
devient ensuite incapable de s'en affranchir et d'aller 
au-delà, et il est ainsi irrémédiablement dévié ; on 
connaît bien, dans toutes les traditions orientales, 
le cas de ces individus qui, devenus de simples produc- 
teurs de H phénomènes », n'atteindront jamais à la 
moindre spiritualité. Mais il y a plus encore : il peut 
y avoir Ih une sorte de développement h à rebours », 
qui non seulement n'apporte aucune aiquisition 



Posté par Bo^fya 

sur iwww.swas^^haro.com 



La confusion du psychique et au spiiifuel 3i9 

valable, mais éloigne toujourK davantage de la « rv.n- 
lisation » spirituelle, jusqu'à ce que l'être soit défiiii- 
tivemeiit égare dans ces « prolongements » inférieurs 
de son individualité auxquels nous faisions allusion 
tout à l'heure, et par lesquels il ne peut entrer en 
contact qu'avec 1' « iiifra-huinain » ; sa situation est 
alors sans issue, ou du moins il n'y en a qu'une, qui 
est une « désintégration » totale de l'être conscient ; 
et c'est là proprement, pour l'individu, l'équivalent 
de ce qu'est la dissolution finale pour l'ensemble du 
« cosmos » manifesté. 

On ne saurait trop se méder, à cet égard plus encore 
peut-être qu'à tout autre point de vue, de tout appel 
au « subconscient », à V« instinct », à I'k intuition » 
infra-rationnelle, voire même à «ne m force vitale » 
plus ou moins mal définie, en un mot à toutes ces 
choses vagues et obscures que tendent à exalter la 
philosophie et la psychologie nouvelles, et qui condui- 
sent plus ou moins directement à «ne prise de contact 
avec les états inférieurs, A plus forte raison doit-on 
se garder avec une extrême vigilance (car ce dont il 
s'agit ne sait que trop bien piendre les déguisements 
les plus insidieux) de tout ce qui induit l'être à « se 
fondre », nous dirions plus volontiers et plus exacte- 
ment à M se confondre » ou même à « se dissoudre », 
dans une sorte de « conscience cosmique )i exclusive 
de toute « transcendance », donc de toute spiritualité 
elîectivc ; c'est là l'ultime conséquence de toutes les 
erreurs antiniétaphysiques que désignent, sous leur 
aspect plus spécialement philosophique, des termes 
comme ceux de " panthéisme if, d'« immanentisme » 
et de t( naturalisme », toutes choses d'ailleurs étroi- 
tement connexes, conséquence devant laquelle 
certains reculeraient assurément s'ils pouvaient 
savoir vraimtnl de quoi ils parlent. C'est là, en elïel, 
prendre littéralement la spiritualité « à rebours », 



PosÉé par Bovaya 

Bur wnftsw.œwasœTïhairo.corïii 



330 Le règne de la quanlitê 

lui substituer ce qui en est véritableiiieut l'invei'se, 
puisqu'il conduit inévitablement à sa perte dcfînilive, 
et c'est cil quoi consiste le « satanisme » proprement 
dit ; qu'il soit du rest^ conscient ou inconscient 
suivant les cas, cela change assez peu les résultats ; 
et il ne faut pas oublier que le« satanisme inconscient » 
de certains, plus nombreux que jamais à notre époque 
de désordre étendu à tous les domaines, n'est vérita- 
blement, au fond, qu'un instrument au service du 
« satanisme conscient » des représentants d e la c contre- 
initiation ». 

Nous avons eu ailleurs l'occasion de signaler le 
symbolisme initiatique d'une « navigation » s' accom- 
plissant h travers l'Océan qui représente le domaine 
psychique, et qu'il s'agit de franchir, en évitant tous 
ses dangers, pour parvenii* au but ' ; mais que dire 
de celui qui se jetterait en plein milieu de cet Océan 
et n'aurait d'autre aspiration que de s'y noyer? 
C'est là, très exactement, ce que signifie cette soi- 
disant « fusion i> avec une « conscience cosmique » qui 
n'est en réalité rien d'autre que l'ensemble confus 
et indistinct de toutes les influences psychiques, 
lesquelles, quoi que certains puissent s'imaginer, 
n'ont certes absolument rien de commun avec les 
influences spirituelles, mcme s'il arrive qu'elles les 
imitent plus ou moins dans quelques-unes de leurs 
manifestations extérieures (car c'est là le domaine 
où la « contrefaçon s> s'exerce dans toute son ampleur, 
et c'est pourquoi ces manifestations « phéuomc niques» 
ne prouvent jamais rien par elles-mêmes, pouvant 
être tout à fait semblables chez un saint et chez un 
sorcier}. Ceux qui commettent cette fatale méprise 
oublient ou ignorent tout simplement la distinction 

1. Voir Le Boi du Motulf, pp. 120-1 ïl, et Aulorili tfjirittielte et 



Posté par Bo^va 

sur MnftTOtf.awasîapharo.corïii 



La confusion du psychique et du spirituel 321 

des « Eaiix supérieures » et des « Eaux inférieures » ; 
au lieu de s'élever vers l' Océan d'en lia ut, ils s'enfon- 
cent dans les abîmes de l' Océan d'en has ; au lieu de 
conceiilrer toutes leurs puissances pour les diriger 
vers le monde informel, qui seul peut être dit « spiri- 
tuel », ils les dispersent dans la diversité indéfiniment 
cliaiigeante et fuyante des formes de la manifestation 
subtile (qui est bien ce qui correspond aussi exacte- 
ment qu'il est possible à la conception de la <( réalité » 
bergsoniennc), sans se douter que ce qu'ils prennent 

f)our une plénitude de « vie » n'est effeetivement que 
e royaume de la mort et de la dissolution sans retour. 



Posté par Bavava 



ce,*.piTHE xxxvr 
La pseudo-initiation 



Quand nous qualifions de « satanique » l'action 
antitraditionnellc dont novis étudions ici les divers 
aspects, il doit être bien entendu que eela est entière- 
ment indépoiidaiit de l'idée plus particulière que 
cliacnn pourra se faire de ce qui est appelé « Satan », 
conformément à certaines vues théologiques ou autres, 
car il va de soi que les « pcrsonnifieations » n'importent 
pas A notre point de vue et n'ont aucun eraent h 
intervenir dans ces eonsidérîftionB. Ce qu'il y a à 
envisager, c'est, d'une part, l'esprit de négation et 
de subversion en lequel « Satan » se résout métaphy- 
siquement, quelles que soient les formes spéciales 
qu'il peut revêtir pour se manifester dans tel ou tel 
domaine, et, d'autre part, ce qui le représente propre- 
ment et I'k incarne » pour ainsi dire dans le monde 
terrestre où nous considérons son action, et qui n'est 
pas autre eliose que ce que nous avons appelé la 
«contre-initiation ». II faut bien remarquer que nous 
disons K contre- initiation », et non pas « pseudo- 
initiation w, qui est quelque chose de très différent ; 
en effet, on ne doit pas confondre le contrefacteur 
avec la contrefaçon, dont la « pseu do- initiation j>, 
telle qu'elle existe aujourd'hui dans de nombreuses 



Posté par Bo^va 

sur iwtftTOW.awa^s^nhairo.corïii 



La pseudo-initiation 323 

orgaiiisat.ioiis dont la plupart se pattachciit à quelque 
forme du <t iico-spiritualisme », n'est en somme qu'un 
des miiltiples exemples, an mSme titre que ceux que 
nous avons eu déjà à constater dans dos ordres diiîé- 
rentj5, hien qu'elle jjréKenle peut-être, en tent que 
contrefaçon de l'initialioii, une importance plus 
spéciale encore que la contrefaçon de n'importe quelle 
autre chose. La h pseudo- initiation » n'est rceUement 
qu'un des produits de l'étal de désordre et de coiifu- 
sion provoqué, à l'époque moderne, par l'action 
H sataniquc » qui a son point de départ conscient dans 
la « contre-initiation i) ; elle peut être aussi, d'une 
façon inconsciente, un instrument de colle-ci, mais, 
au fond, cela est vrai également, à un degré ou à un 
autre, de toutes les autxcs contrefaçons, en ce_ sens 
qu'elles sont toutes comme autant de moyens aidant 
à la réalisation du même plan de suîjversion, si bien 
que cliaeune joue exactement le rôle plus ou moins 
itnportant qui lui est assigné dans cet ensemble, ce 
qui, du reste, constitue encore une sorte de contre- 
façon de l'ordre et de l'harmonie mêmes contre les- 
quels tout ce plan est dirigé. 

I.a « contre-initiation », elle, n'est certes pas une 
simple contrefaçon tout illusoire, mais au contraire 
quelque chose de très réel dans son ordre, comme 
l'action qu'elle exerce effectivement ne le montre que 
toop ; du moins, elle n'est une contrefaçon qu'en ce 
sens qu'elle imif« nécessairement l'initiation à la 
façon d'une ombre inversée, bien que sa véritable 
intention ne soit pas de l'imilcr, mais de s'y opposer. 
Celte prétention, d'ailleurs, est forcément vaine, car 
le domaine métaphysique et spirituel lui est absolu- 
ment interdit, étant précisément au-delà de toutes 
les oppositions; tout ce qu'elle peut faire est de 
l'ignorer ou de le nier, et elle ne peut en aucun cas 
aller au-delà du k monde intermédiîùre », c'est-à-dire 



Posté par Bcfvaya 

sur iwtftTOtf.swas^'ahairo.corïii 



324 Le règne de la quantité 

du domaine psychique, qui est du reste, sous tous les 
rapports, le champ d'influence privilégié de « Satan » 
dans J'ordro Iiumain et même dans Tordre cosmique ^ ; 
mais l'intention n'en existe pas moins, avec le parti 
pris qu'elle implique d'aller proprement au rebours 
de l'initiation. Quant à la « pseudo-initiation m, elle 
n'est rien de plus qu'une parodie pure et simple, ce 
qui revient à dire qu'elle n'est rien par elle-même, 
qu'elle est vide de toute réalité profonde, ou, si l'on 
veut, que sa valeur intrinsèque n est m positrve 
comme celle de l'initiation, ni négative comme celle 
de la « contre -initiation », mais tout simplement nulle ; 
si cependant elle ne se réduit pas à un jeu plus ou 
moins inofïcnsif comme on serait peut-être tenté de le 
croire dans ces conditions, c'est en raison de ce que 
nous avons expliqué, d'une façon générale, sur le 
véritable caractère des contrefaçons et le rôle auquel 
elles sont destinées ; et il faut ajouter encore, dans 
ce cas spécial, que les rites, en vertu de leur nature 
« sacrée !> au sens le plus strict de ce mot, sont quelque 
chose qu'il n'est jamais possible de simuler impuné- 
ment. On peut dire encore que les contrefaçons 
« pseudo-lraditionnelîes », auxquelles se rattachent 
toutes les dénaturalions de l'idée de tradition dont 
nous avons déjà parlé précédemment, atteignent ici 
leur maximum de gravité, d'abord parce qu'elles se 
traduisent par une action efiective au lieu de rester 
à l'état de conceptions plus ou moins vagues, et 
ensuite parce qu'elles s'attaquent au côté « intérieur » 
de la tradition, à ce qui en constitue l'esprit même, 
c'est-à-dire au domaine ésolcirique et initiatique. 
On peirt remarquer que la « contre-initiation » 



1. Suivant la doclrïiie islamique, c'est par la ttpf^ {Yàtïit:] que î© 
Shaijtân a prise sur l'horamc, tandis que la ri'ih (l'esprit), dont 
i'eËËenc« eat pui'o lunuËf e, est au-deià do ses altcintea. 



Posté par Bciyava 

sur MftftTOW.awa^smohairo.com 



La pseudo-initiation 325 

s'applique à introduire ses agents dans les organisa- 
lions « pseudo- initiatiques », qii'ils « inspirent » ainsi 
à l'insu de leurs membres ordinaires, et même, le plus 
souvent, de leurs chefs apparents, qui ne sont pas 
moins inconscients qiic les autres de ce k quoi ils 
servent réellement ; mais il convient de dire que, en 
fait, elle les introduit aussi, d'une façon semblable, 
partout où elle le peut, dans tous les « mouvements » 
plus extérieurs du monde contemporain, politiques 
ou autres, et même, comme nous le disions plus haut, 
jusque dans des organisations authentiquement 
mitiatiques ou religieuses, mais où l'esprit tradition- 
nel est trop affaibli pour qu'elles soient encore capa- 
bles de résister h cette pénétration insidieuse. Cepen- 
dant, i\ part ce dernier cas qui permet d'exercer 
aussi directement que possible une action dissolvante, 
celui des organisations « pseu do -initiatique s » est 
sans doute cdui qui doit retenir surtout l'attention 
de la « contre-initiation » et faire l'objet d'efforts 
plus particuliers de sa part, par là même que l'œuvre 
qu'elle se propose est avant tout antitraditionnelle, 
et que c'est même à ctla seul que, en définitive, elle 
se résume tout entière. C'tist d'ailleurs très probable- 
ment pour cette raison qu'il existe de multiples liens 
entre les manifestations k pseiido-initiatiques )) et 
toutes sortes d'autres choses qui, à première vue, 
sembleraient ne devoir pas avoir avec elles le rrioindre 
rapport, mais qui toutes sont représentatives de 
l'esprit moderne sous quelqu'un de ses aspects les 
plus accentués ^ ; pourquoi en effet, s'il n'en était 
pas ainsi, les « pseudo-initiés » joueraient- ils constam- 
ment dans tout cela un rôle si important ? On pourrait 
dire que, pai-nii les instruments ou les moyens de tout 

1, Nous avons donné un assez grand nombre d' exemple» d'ac- 
tivitée de ce genre dans Le Tliéonopkisnie. 



Posté par Bovava 

sur Mfwiftf.fflva^sîaharo.corïii 



326 Le règne de la quantité 

genre mis en œuvre pour ce dont il s'agit. Ta « pscudo- 
iniliation », par sa nature mRme, doit logiquement 
occuper le premier rang ; elle n'est qu'un rouage, bien 
entendu, mais un rouage qoi peut commander à 
beaucoup d'autres, sur lequel ces autres viennent 
s'engrener en quelque sorte et dont ils reçoivent leur 
impulsion. Ici, la contrefaçon se poursuit encore : 
la « pscudo- initiation » imite en cela la fonction de 
moteur invisible qui, dans l'ordre normal, appartient 
en propre à l'initiation ; mais il faut prendre bien 
garde à ceci : l'initiation représente véritablement et 
légitimement l'esprit, animateur principiel de toutes 
choses, tandis que, pour ee qui est de la « pseudo- 
initiation », l'esprit est évidemment absent. 11_ résulte 
immédiatement de là que l'action exercée ainsi, au 
lieu d'être réellement « organique », ne peut avoir 
qu'un caractère purement « mécanique », ce qui 
justiCe d'aiïleurs pleinement la comparaison des 
rouages que nous venons d'employer ; et ce caractère 
n'est-il pas justement aussi, comme nous l'avons 
déjà vu, celui qui se retrouve partout, et de la façon 
la plus frappante, dans le monde actuel, où la ma- 
chine envahit tout de plus en plus, où l'être humain 
lui-même est réduit, dans toute son activité, à ressem- 
bler le plus possible à un automate, parce qu'on lui 
a enlevé toute spiritualité ? Mais c'est bien là qu'cdate 
toute l'infériorité des productions artificielles, même 
si une liabilclé « satanique » a présidé à leur élabora- 
tion ; on peut bien fabriquer des machines, mais non 
pas des Êtres vivants, parce que, encore une^ fois, 
c'est l'esprit lui-même qui fait et fera toujours défaut. 
Nous avons parlé de « moteur invisible n, et, à port 
la volonté d'imitation qui se manifeste encore à ce 
point de vue, il y a dans cette sorte d'« invisibilité », 
ai relative qu'elle soit d'ailleurs, un avantage incon- 
testable de la K pseudo-initiation », pour le r&le que 



Posté par Bo^ya 



La pseudo'initicdion 327 

nous venons de dire, stir toute autre cliose d'un 
caractère plus « public ». Ce n'est pas que les organi- 
sations « pseudo-initiatiques », pour la plupart, 
prennent grand soin de dissimuler leur existence ; il 
en est mfirne qui vont jusqu'à faire ouvertement une 
propagande parfaitement incompatible avec leurs 
prétentions à l'ésotcrisme ; mais, malgré cela, elles 
sont encore ce qu'il y a de moins apparent et ce qui 
se prête le mieux à l'exercice d'une action « discrÊte », 
par conséquent ce avec quoi la « contre-initiation » 
peut entrer le plus directement en contact sans avoir 
à redouter que son intervention risque d'être démas- 
quée, d'autant plus que, dans ces milieux, il est 
toujours facile de trouver quelque moyen de parer 
aux conséquences d'une indiscrétion ou d'une impru- 
dence. Il faut dire aussi qu'une grande partie du 
public, tout en connaissant plus ou moins l'existence 
d'organisations « pseudo-initiatiques », ne sait trop 
ce qu'elles sont et est peu disposée à y attacher de 
l'importance, n'y voyant guère que de simples 
« excentricités » sans portée sérieuse ; et cette indifïé- 
rence sert encore les mêmes desseins, bien qu'invo- 
lontairement, tout autant que pourrait le faire un 
secret plus rigoureux. 

Nous avons clicrché à faire comprendre, aussi 
exactement qu'il est possible, le rôle réel, quoique 
inconscient, de la « pseudo- initiation » et la vraie 
nature de ses rapports avec la « contre- initiation » ; 
encore faudrait-il ajouter que celle-ci peut, dans 
certains cas tout au moins, y trouver un milieu 
d'observation et de sélection pour son propre 
recrutement, mais ce n'est pas ici le lieu d'insister 
là-dessus. Ce dont on ne peut donner une idée même 
approximative, c'est la multiplicité et la complexité 
incroyables des ramifications qui existent en fait 
entre toutes ces choses, et dont leur étude directe 



Posté par Bo^fva 

sur lAfWfw.ffiwa^sîsahairo.corïii 



3ffî Le règne de Ut quantité 

et délaillée pou irait seule permettre de se rendre 
compte ; mais ii est l>jen entendu qu'ici c'est surtout 
le « principe », si l'on i)eul dire, qui nous intéresse. 
Cependant, ce n'est pas tout encore ; jusqu'ici, nous 
avons vu en somme pourquoi l'idée traditionnelle 
est contrefaite par la « pseudo- initiation » ; il nous 
reste maintenant à voir avec plus de précision 
comment elle l'est, afin que ces considérations ne 
paraissent pas rester enfermées dans un ordre trop 
exclusivement « théorique ». 

Un des moyens les plus simples que les organisa- 
tions « pseudo- initiatiques » aient à leur disposition 
pour fabriquer une fausse tradition à l'usage de leurs 
adhérents, c'est assurément le « syncrétisme », qui 
consiste à rassembler tant bien que mal des éléments 
empruntes un peu partout, à les juxtaposer en 
quelque sorte <i de l'extérieur », sans aucune compré- 
hension réelle de ce qu'ils représentent véritablement 
dans les traditions diverses auxquelles ils appartien- 
nent en propre. Comme il faut cependant donner à 
cet assemblage plus ou moins informe une certaine 
apparence d'unité, afin de pouvoir le présenter 
comme une « doctrine », on s'efîorcera de grouper 
ces éléments autour de quelques k idées directrices », 
qui, elles, ne seront pas d'origine traditionnelle, 
mais, tout au contraire, seront généralement des 
concept! oits toutes profanes et modernes, donc 
proprement antitraditioiinellcs ; nous avons déJ!\ 
note, à propos du « néo-spiiilualisme », que l'idée 
d' « évolution », notamment, joue presque toujours 
à cet égard un rôle prépondérant. 11 est facile de 
comprendre que, par là, les choses se trouvent sin- 
gulièrenicnt aggraycea : il ne s'agit plus simplement, 
dans ces conditions, de la constitution d'une sorte de 
« mosaïque » de débris traditionnels, qui i>ourrait, 
en somme, n'être qu'un jeu tout à fait vttin, mais à 



Posté par Bo^ya 

sur iwtftwtf.œwastspharo.corïn 



La pseudo-ïnitialîon 329 

pRu près înoffciisîf ; il s'agit de dcnaluralîon et, 
pourrai t-oii dire, de c détournement » des éléments 
empruntés, puisqu'on sera amené ainsi ù leur attribuer 
un sens qui sera altéré, pour s'accorder -h Y « idée 
directrice », jusqu'à aller directement à l'encontre 
du sens traditionnel. Il est d'ailleurs bien entendu 
que ceux qui agissent ainsi peuvent n en être pas 
nettement conscients, car la mentalité moderne qui 
est la leur peut causer à cet égard un véritable aveu- 
glement ; en tout cela, il faut toujours foire la part, 
d'abord de l'incompréhension pure el simple due à 
cette mentalité môme, et ensuite, nous devrions 
peut-être même dire surtout, des « suggestions » 
dont ces « pseudo-iniliéa » sont eux-mêmes les pre- 
mières victimes, avant de contribuer pour leur part 
à les inculquer à d'autres ; mais cette inconscience 
ne change rien au résultat et n'atténue aucunement 
le danger de ces sortes de choses, qui n'en sont pas 
pour cela moins propres à servir, même si ce n'est 
qu' « après coup », aux fins que se propose la c contre- 
initiation ». Nous réservons ici le cas où des agents 
de celle-ci auraient, par une intervention plus ou 
moins directe, provoqué ou inspiré la formation de 
semblables « pseudo-traditions » ; on pourrait sans 
doute en trouver aussi quelques exemples, ce qui ne 
veut pas dire que, même alors, ces agents conscients 
aient été les créateurs apparents et connus des formes 
n pseudo- initiatiques » dont il s'agit, car il est évident 
que la prudence leur commande de se dissimuler 
toujours autant que possible derrière de simples 
instruments incouscicnls. 

Quand nous parlons d'inconscience, nous l'enten- 
dons surtout en ce sens que ceux qui élaborent ainsi 
une « pseudo-tradition » sont, le plus souvent, parf;«i- 
tement ignorants de ce à quoi elle sert en réalité ; 
pour ce qui est du caractère et de la valeur d'une 



Posté par Bovaya 

sur lATOWKW.ffiwa^s^ahairo.corïii 



330 Le règne de la quantité 

telle production, il est plus difficile d'admettre que 
leur tonne foi soit aussi complète, et pourtant, là- 
dessus encore, il est possible qii'ils s'illusionnent 
parfois dans une certaine mesure, ou qu'ils soient 
illusionnés dans le cas que nous venons de mentionner 
en dernier lieu. Il faut aussi, assez souvent, tenir 
compte de certaines « anomalies » d'ordre psychique 
qui compliquent encore les choses, et qui, du reste, 
constituent un terrain particulièrement favorable 
pour que les influences et les suggestions de tout 
genre puissent s'exercer avec le maximum de puis- 
sance ; nous noterons seulement à ce propos, sans y 
insister autrement, le rôle non négligeable que des 
« clairvoyants » et autres « sensitils » ont joué fré- 
quemment dans tout cela. Mais, malgré tout, il y 
a presque toujours un point où la supercherie cons- 
ciente et le charlatanisme deviennent, pour les diri- 
geants d'une organisation « pseudo-initiatique », 
une sorte de nécessite : ainsi, si quelqu'un vient à 
s'apercevoir, ce qui n'est pas très difficile en somme, 
des emprunts qu'ils ont faits plus ou moins mala- 
droitement à telle ou telle tradition, commienl pour- 
raient-ils les reconnaître sans se voir obligés d'avouer 
par là même qu'ils ne sont en réalité que de simples 
profanes ? En pareil cas, ils n'hésitent pas d'ordinaire 
à renverser les rapports et à déclarer audacieusement 
que c'est leur propre k tradition » qui représente la 
n source » commune de toutes celles qu'ils ont pillées ; 
et, s'ils n'arrivent pas à en convaincre tout le monde, 
du moins se trouve-t-il toujours des naïfs pour les 
croire sur parole, en nombre suffisant pour que leur 
situation de œ chefs d'école », à quoi ils tiennent gcné- 
ralcment par-dessus tout, ne risque pas d'être sérieu- 
sement compromise, d'autant plus qu'ils regardent 
assez peu à la qualité de leurs a disciples » et que, 
conformément à la mentalité moderne, la quantité 



Posté par Bo^ya 

sur iwtftTOtf.awasmahairo.corïii 



ÏM, pseudo-initiation 331 

leur semble bien plus importante, ce qui sofiîrait 
d'ailleurs k montrer combien ils sont loin d'avoir 
même la plus élémentaire notion de ce que sont réel- 
lement résotcrisme et l'initiation. 

Nous avons à peine besoin de dire que tout et que 
nous décrivons ici ne répond pas seulement à des 
possibilités plus ou moins hypothétiques, mais bien, 
à des faits réels et dûment constates ; nous n'en fini- 
rions pas si nous devions îes citer tous, et ce serait 
d'ailleurs assez peu utile au fond ; il suffit de quelques 
exemples caractéristiques. Ainsi, c'est par le pro- 
cédé <t syncrétique «dont nous venons de jiarler qu'on 
a vu se constituer une prétendue « tradition orien- 
tale », celle des théosophistes, n'ayant guère d'orien- 
tal qu'une terminologie mal comprise et mal appli- 
quée j et, comme ce monde est toujours « divisé 
contre loi-même », suivant la parole évangélique, 
les occultistes français, par esprit d'opposition et 
de concurrence, édifièrent à leur tour une soi-disant 
« tradition occidentale » du mÊme genre, dont bien 
des éléments, notamment ceux qu'ils tirèrent de la 
Kabbale, peuvent difficilement être dits oc<;idenlaux 
quant à leur origine, sinon quant à la façon spéciale 
dont ils les interprétèrent. Les premiers préseiitctent 
leur « tradition » comme l'expression même de la 
« sagesse antique » ; les seconds, peut-être im peu 
plus modestes dans leurs prétentions, cherclièrcnt 
surtout à faire passer leur a syncrétisme » i>our ime 
« syntlièse », car il en est peu qui aient autant qu'eux 
abusé de ce dernier mot. Si les [ffemicrs se montraient 
ainsi plus ambitieux, c'est peut-être parce que, en 
fait, il y avait à l'origine de leur « mouvement » des 
influences assez énigmatiques et dont eux-mênies 
auraient sans doute été bien incapables de déterminer 
la vraie nature ; pour ce qui est des seconds, ils ne 
Bavaient que trop bien qu'il n'y avait rien derrière 



Posté par Bo^va 



332 Le règne de la quanlilé 

eux, que leur œuvre n'était véritable menl que celle 
de quelques individualités réduites à leurs propre 
moyens, et, s'il arriva cependant qne <i quelque chose n 
d'autre s'introduisît là aussi, ce ne fut certainement 
que beaucoup plus tard j il ne serait pas très dîfiîciie de 
faire à ces deux cas, considérés sous ce rapport, l'ap- 
plication de ce ^ue nous avons dit tout :» l'heure, et 
nous pouvons laisser à chacun le soin d'en tirer par 
lui-même les conséquences qui lui paraîtront en 
découler logiquement. 

Bien entendu, il n'y a jamais rien eu qui se soit 
appelé authentiquèrent « tradition orientale » ou 
« tradition occidentale », de telles dénominations 
étant manifestement beaucoup trop vagues pour 
pouvoir s'appiiquer à une forme traditionnelle défi- 
nie, puisque, à moins qu'on ne remonte à la tradition 
primordiale qui est ici hors de cause, pour des raisons 
trop faciles à comprendre, et qui d'ailleurs n'est ni 
orientale ni occidentale, il y a et il y eut toujours 
des formes traditionnelles diverses et multiples tant 
en Orient qu'en Occident. D'autres ont cru mieux 
faire et inspirer plus facilement la confiance en 
s'appropriant le nom même de quelque tradition 
ayant réellement existé à une époque plus ou moins 
lointaine, et en en faisant l'étiquette d'une cons- 
truction tout aussi hétéroclite que les précédentes, 
car, s'ils utilisent naturellement plus ou moins ce 
qu'ils peuvent arriver à savoir de cette tradition 
sur laquelle ils ont jeté leur dévolu, ils sont bien 
fcrcés de compléter ces quelques données toujours 
très fragmentaires, et souvent même en partie hypo- 
thétiques, en recourant à d'autres éléments emprun- 
tés ailleurs ou même entièrement imaginaires. Dans 
tous les cas, le moindre examen de toutes ces pro- 
ductions suffit à faire ressortir l'esprit spécifiquement 
Hiodcrne qui y a présidé, et qui se trùduit invariable- 



Posté par Bovaya 

sur iwtft^tf.swas^ahairo.corïii 



La pseudo-initiation 333 

ment par la présence de quolqucs-uncs de ces mêmes 
idées directrices » auxquelles nous avons fait allu- 
sion plus haut ; il n'y aurait donc pas besoin de 
pousser 1ns recherches plus loin et de se donner la 
peine de déterminer exactement et en détail la pro- 
venance réelle de tel ou tel élément d'un pareil en- 
semble, puisque cette seule constatation montre 
déjà bien assez, et sans laisser place au moindre doute, 
qu'on ne se trouve en présence de rien d'autre que 
d'une contrefaçon pure et simple. 

l,n des meilleurs exemples qu'on puisse donner 
de ce dernier cas, ce sont les nombreuses organisa- 
tions qui, à l'époque actuelle, s'intitulent « rosicru- 
cicnnes », et qui, cela va de soi, ne manquent pas 
d'être en contradiction les unes avec les autres, et 
même de se combattre plus ou moins ouvertement, 
tout en se prétendant également représentantes d'une 
seule et même « tradition ». En fait, on peut donner 
entièrement raison à chacune d'elles, sans aucune 
exception, quand elle dénonce ses concurrentes 
comme illégitimes et frauduleuses ; il n'y eut assu- 
rément jamais autant de gens pour se dire « rosi- 
cruciens », si ce n'est même « Rose -Croix », que depuis 
qu'il n'en est plus d'authentiques! Il est d'ailleurs 
assez peu dangereux de se faire passer pour la conti- 
nuation de quelque chose qui appaitient entièrement 
au passé, surtout lorsque les démentis sont d'autant 
moins à craindre que ce dont il s'agit a toujours été, 
comme c'est le cas, enveloppé d'une certaine obscu- 
rité, si bien que sa fin n'est pas connue plus sûrement 
que son origine ; et qui donc, parmi le public profane 
et même parmi les « pscudo- initiés », peut savoir ce 
que fut au juste la tradition qui, pendant une cer- 
taine période, se qualifia de rosicrucienne? Nous 
devons ajouter que ces remarques, concernant l'usur- 
pation du nom d'une organisation, initiatique, ne 



Posié par Bo^ya 



334 Le règne de la quantité 

s'appliquent pas à un cas comme celui de la préten- 
due « Grande Loge Blanche », dont, chose assez cu- 
rieuse, il est de plus en plus souvent question de tous 
les côtés, et non plus seulement chez les thcosophlstes; 
cette dénomination, en elîet, n'a jamais eu nulle 
part le moindre caractère autheiitiquement tradi- 
tionnel, et, si ce non^ conventionnel peut servir de 
« masque » à quelque chose qui ait une réalité quel- 
conque, ce n'est ceTtes pas, en tout cas, du côté 
initiatique qu'il convient de le chercher. 

On a assez souvent critiqué la façon dont certains 
relèguent les « Maîtrejs 6 dont ils se recommandent 
dans quelque région à peu près inaccessible de l'Asie 
centrale ou d'aSleurs ; c'est là, en eîîet, un moyen 
assez facile de rendre leurs assertions invérifiables, 
mais ce n'est pas le seul, et l'éloignement dans le 
temps peut aussi, à cet égard, jouer un rôle exacte- 
ment comparable à celui de l'éloignement dans 
respace. Aussi d'autres n'hésitent- ils pas à prétendre 
se rattacher à quelque tradition entièrement disparue 
et éteinte depuis des siècles, voire même depuis des 
milliers d'années ; il est vrai que, à moins qu'ils 
n'osent aller jusqu'à affirmer que cette tradition 
s'est perpétuée pendant tout ce temps d'une façon 
si secrète et si bien cachée que nul autre qu'eux n'en 
peut découvrir la moindre trace, cela les prive de 
l'avantage appréciable de revendiquer une liliatioo 
directe et continue, qui n'aurait même plus ici l'ap- 
parence de vraisemblance qu'elle peut avoir encore 
lorsqu'il s'agit d'une forme sonrimc toute récente 
comme l'est la tradition rosicrucienne ; mais ce 
défaut paraît n'avoir qu'assez peu d'importance à 
leurs yeux, car ils sont tellement ignorants des véri- 
tables conditions de l'initiation qu'ils s'imaginent 
volontiers qu'un simple rattachement « idéal », sans 
aucune transmission régulière, peut tenir lieu d'un 



Posté par Bo^va 

sur iwtftfiftr.awa^nhairo.corïii 



La pseudo-lnilictlion 335 

rattacliement effectif, II est d'ailleurs bien clair 
qu'une tradition se prêtera d'autant mieux à toutes 
les « reconslitutiotis d fantaisistes qu'elle est plus 
complètement perdue et oubliée, et qu'on sait moins 
à quoi s'en tenir sur la signification réelle des vestiges 
cjui en subsistent, et auxquels on pourra ainsi faire 
dire à peu près tout ce qu'on voudra ; chacuu n'y 
mettra naturellement qiie ce qui sera conforine à 
ses propres idées ; sans doute n'y a-t-il pas d'autre 
raison que celle-là à chercher pour rendre compte 
du fait que la tradition égyptienne est tout parti- 
culièrement « exploitée » sous ce rapport, et que tant 
de « pseudo- initiés » d'écoles très diverses lui témoi- 
gnent une prédilection qui ne se comprendrait guère 
autrement. Nous devons préciser, pour éviter toute 
fausse application de ce que nous disons ici, que ces 
observations ne c&ncernent aucunement les réfé- 
rences à l'Egypte ou autres choses du même genre 
qui peuvent parfois se rencontrer aussi dans certaines 
organisations initiatiques, mais qui y ont uniquement 
un caractère de « légendes » symboliques, sans aucune 
prétention à se prévaloir en fait de semblables ori- 
gines ; nous ne visons que ce qm se donne pour une 
restauration, valable comme telle, d'une tradition 
ou d'une initiation qui n'existe plus, restauration 
qui d'ailleurs, même dans l'hypothèse impossible 
où elle serait en tout point exacte et complète, n'au- 
rait encore d'autre intérêt en elîe-miême que celui 
d'une simple curiosité archéologique. 

Nous arrêtons là ces considérations déjà longues, 
et qui suffisent amplement pour faire comprendre 
ce que sont, d'une façon générale, toutes ces contre- 
façons « pseudo-initiatiques » de l'idée traditionnelle 
qui sont encore si caractéristiques de notre époque : 
un mélange plus ou moins cohérent, plutôt moins 
que plus, d'éléments en partie empruntés et en 



Posté par Bo^ya 

sur wfiww.ffiwa^aaharo.cortn 



336 Le règne de la qiuinttté 

partie inventés, le tout étant dominé par les €oncep- 
tions antitraditionnclles qui sont le propre de l'esprit 
moderne, et ne pouvant par conKéquent servir en 
délinîtîvc qu'à répandre encore davantage ces concep- 
tions en les faisant passer auprès de certains pour 
traditionnelles, sans parler de latromperie manifeste 
qui consiste à donner pour « initiation » ce qui n'a 
en réalité qu'un caractère purement profane, pour 
ne pas dire « profanateur ». Si l'on faisait remarquer 
après cela, comme une sorte de circonstance atté- 
nuante, qu'il y a presque toujours là-dedans, malgré 
tout, quelques éléments dont la provenance est 
réellement traditionnelle, noua répondrons ceci ; 
toute imitation, pour se faire accepter, doit naturel- 
lement prendre au imoins quelques-uns des traits de 
ce qu'elle simule, mais c'est bien là ce qui en aug^ 
mente encore le danger ; le mensonge le plus habile, 
et aussi le plus funeste, n'est-il pas précisément celui 
qui mélange de façon inextricable le vrai avec le 
faux, s'efîorçant ainsi de faire servir celui-là an 
triomphe de celui-ci? 



Posté par Boyava 

sur lAnAJW.fflva^staahairo.corïii 



en A FIT HE XXXVII 

La dupe fie à es « prophéties » 



IjC mélange de vr;ii cl de fyux, tjui se rencontre 
diins les « pseudo-traditions m de fal.irication moderne, 
se retrouve aussi dans les prétendues « propliéties » 
qui, en ces dernières iinnées surtout, sonl répandues 
et exploitées de toutes les façons, pour des fins dont 
le moins qu'on puisse dire est qu'elles sont fort 
cniginatiques ; nous disons prétenducSj car il doit 
être bien entendu que le mot de « propliclies » ne 
saurait s'appliquer proprement qu'aux atitionces 
d'événements futurs qui sont contenues dans les 
Livres saerés des diflérentcs traditions, et qui pro- 
viennent d'une inspiration d'ordre purement sj)irituel; 
dims tout autre cas, son emploi est absohunent 
abusif, et le seul mot qui convienne alors est celui 
de « prédictions », Ces prédictions peuvent d'ailleurs 
êtie d'origines fort divei^es ; il en est au moins quel- 
ques-unes qui ont été obtenues par l'iipplicytion de 
certaines sciences traditionnelles secondjurcs, et ce 
sont assurément les plus valables, mais à la condition 
qu'on puisse en «om prendre réellement le sens, ce 
qui n'est pas toujours des plus faciles, cyr, pour de 
multiples raisons, elles sont généralement formulées 
cil termes plus ou moins obscurs, et qui ne s éclair- 



Posté par Bo^ya 

sur iwww.fflwasfffipharo.corïii 



338 Le règne de ta quantilç 

cissenl souvent qu'après que les événements auxquels 
ils font allusion se sont réalisés ; il y a donc toujours 
lieu de se méfier, non de ces prédictions elles-mêmes, 
mais des interprétations erronées ou « tendancieuses » 
qui peuvent en Être données. Quant au reste, en ce 
qu'il a d'authentique, il émane à peu près uniquement 
de « voyants )> sincères, mais fort peu k éclairés », qui 
ont aperçu des choses confuses se rapportant plus 
ou moins exactement à un avenir assez mal déter- 
miné, le plus souvent, quant à la date et à l'ordre de 
succession des événements, et qui, les mélangeant 
inconscienunent avec leurs propres idées, les ont 
exprimées plus confusément encore, si bien qu'il ne 
sera pas dilficilc de trouver là-dedans à peu près tout 
ce qu'on voudra. 

On peut dès lors comprendre à quoi tout cela ser- 
vira dans les conditions actuelles : comme ces pré- 
dictions présentent presque toujours les choses sous 
un Jour inquiétant et même terrifiant, parce que 
c'est naturellement cet aspect des événements qui 
a le plus frappé les « voyants », il suffit, pour troubler 
la menliilité publique, de les propager tout simple- 
ment, en les accompagnant au besoin de commen- 
taires qui en feront ressortir le côté menaçant et 
présenteront les événements dont il s'agit comme 
imminents '■ ; si ces prédictions s'accordent entre 
elles, l'effet en sera renforcé, et, si elles se contre- 
disent comme cela arrive aussi, elles n'en produiront 
queplusde désordre ; dans un (?iis comme dans 1 autre, 
ce sera autant de gagné a» proiit des puissances de 

1. L'aiiDODce dt- la destruction de Paris par le fco, par exemple-, 
a été répandue main les fois de cette façon, avec fixation de dalc.-i 
prÈcises ois, bien entendu, il ne s'est ja niais rien pi-odult, sauf 
rimpressinn de (erreur que cela ne manijiic pas de susciter clli^7, 
beaucoup de freiis et qui n'est aucuneineol diminuée parées insuccfji 
répétés de la prcdictioii- 



Posté par Bo^ya 

sur iwwiftf.œwassiahairo.conri 



La 4^perie des « prophéties » 339 

suLversion. Il faut d'ailleurs ajouter que toutes ces 
clioses, qui proviennent en général de régions assez 
basses du domaine psychique, portent par là même 
avec elles des influences dcscqyilibruntes et dissol- 
vantes qui en augmentent considérablereient le dan- 
{jer ; et c'est sans doute pour cela <|ue ceux mêmes 
qui n'y ajoutent pas foi en éprouvent cependant, 
dans bien des cas, un malaise comparable à celui que 
produit, même sur des personnes très peu <(scnsitives », 
la présence de forces subtiles d'ordre inférieur. On 
ne saurait croire, par exemple, combien de gens ont 
été déséquilibrés gravement, et parfois irrémédia- 
blement, par les nombreuses prédietions où il est 
question du « Grand Pape » et du « Grand Monarque », 
et qui contiennent potirtant quelques traees de cer- 
taines vérités, mais étrangement déformées par les 
c miroirs » du psychisme inférieur, et, par surcroît, 
rapetissées à la mesure de la mentalité des « voyants s 
qui les ont en quelque sorte « matérialisées » et plus 
ou moins étroitement « localisées » pour les faire 
rentrer dans le cadre de leurs idées préconçues ', 
L:i façon dont ces clioses sont présentées par les 
« voyants » en question, qui sont souvent aussi des 
« suggestionnés « *, tient d'ailleurs de très près à 
certains a dessous » fort ténéV>reux, dont les invrai- 



i. La panïft rfttotiveniont vabîljtc des prcdîctioTJs demi il s'agît 
Eiimble se rapporter surtiiut au rôle du Mahdt et à eeEuï du dixième 
Avfilêra ; cfta choses, qui eoiit^cnictit dircctcmcïtt. hi préparation 
da « redressement n finale soitl en dehors du sujet dfi la présente 
élude ; tout ce que uous voulfins T^ire rt^rtiîirquer ici^ c'est que leur 
déformation même se prête i une cxpïortatiiin « à rebours » dans 
le sens de la siiTivcrçion, 

2, Ji faut bien comprendre que « suggestionric « ne veut nulle- 
ment dire s hallutiné " ; il y a ici, entre ces drux lerivies, la même 
diilércnee qu'entre voir dhs elioses qui oui ^ïO ^^OTibeicmment et 
volontairemeiit imaj^ées par d'autres cl les ïma'riïier soi-même 
fl subconseiemment ». 



Posté par Bo^va 

sur lAfww.ffiwas^aharo.com 



340 Le Tègn4 de la quantité 

semblables ramifications, au moins depuis !e début 
du xix^ siècle, seraient particulièrement curieisscs 
à suivre pour qui voudrait faire la véritable histoire 
de ces temps, histoire assurément bien difléreiite 
de celle qui s'enseigne « offîciellenicut » ; mais il va 
de soi que notre intention ne saurait être d'entrer 
ici dans le détail de ces choses, et que nous devons 
nous contenter de quelques remarques générales 
sur cette question très compliquée, et d'ailleurs 
manifestement embrouillée à dessein en tous ses 
aspects *, que nous n'aurions pu passer entièrement 
sous silence sans que l'énumération des principaux 
éléments caractéristiques de l'époque contempo- 
raine en soit restée par trop incomplète, car il y a 
encore là un des symptômes les plus significatifs de 
la seconde phase de l'action antîtraditionnelle. 

D'ailleurs, la simple propagation de prédictions 
comme celles dont nous venons de parler n'est en 
somme que la partie la plus élémentaire du travail 
auquel on se livre actuellement k cet égard, parce 
que, dans ce cas, le travail a été déjà fait à peu près 
entièrement, bien qu'à leur insu, par les « voyants » 
eux-mêmes ; il est d'autres cas où il faut élaborer 
des interprétations plus subtiles pour amener les 
prédictions à répondre à certains desseins. C'est ce 
qui arrive notamment pour celles qui sont basées 
sur certaines connaissances traditionnelles, et c'est 
alors leur obscurité qui est surtout mise à profit 
pour ce qu'on se propose ' ; certaines prophéties 

1. Que J'oTi Ronge, par exemple, à tout ce qui a 6té fait finur 
râTïdre compiètcnnent inextricable unft queslÈûïi historique comme 
celle dt la survivance de Loui» XVII, et Von pourra avoir par lu 
une idée de ce que nous voiiïoïis dire icL 

2. Lea prédictions de Nostradanius «ont ici l'exemple le plus 
typique et le p!ui* important ; les interprétations plus ou moins 
eTïtraordiiiaires auxqut^Ilea eliee ont doniié lieu, surtout en ces 
dernières ^nuécs, sont presque innonibrubles. 



Posté par Bo^iya 

sur iWiftTOtf.awa^^Qhairo.corïii 



La duperie des « prophéties » 341 

bibliques efles-mfiines, pour la même raison, sont 
aussi l'objet de ce genre d'interprétations « tendan- 
cieuses », dont les auteurs, du reste, sont souvent 
de bonne foi, mais comptent aussi parmi les « sug- 
gestionnés » qui servent à suggestionner les autres ; 
il y a là comme une sorte d' « épidémie » psycliique 
éminemment contagieuse, mais qui rentre trop bien 
dans le plan de subversion pour être « spontanée », 
et qui, comme toutes les autres manifestations du 
désordre m.oderne (y compris les révolutions que 
les naïfs croient aussi « spontanées »), suppose for- 
cément une volonté consciente à son point de départ. 
IjC pire aveuglement serait ceîui qui consisterait à 
ne voir là-dedans qu'une simple affaire de k mode » 
sans importance réelle ^ ; et l'on pourrait d'aUleurs 
en dire autant de la diffusion croissante de certains 
« arts divinatoires », qui ne sont certes pas aussi 
inofîensjfs qu'il peut le sembler â ceux qui ne vont 
pas au fond des choses : ce sont généralement des 
débris incompris d'anciennes sciences traditionnelles 
presque complètement perdues, et, outre le danger 
qui s'attache déjà à leur caractère de « résidus », ils 
sont encore arrangés et comî)inés de telle façon que 
leur mise en œuvre ouvre la porte, sous prétexte 
d' K intuition » {et cette rencontre avec la « philo- 
sophie nouvelle » est en elle-même assee remarquable), 
à l'intervention de toutes les influences psychiques 
d« caractère le plus douteux \ 

1. La ï modp d plle-mênie, invention eKseiitieliemcnt moderne, 
Ti'eat d'^iilleura paft, dans ea vraie si^ificaiioïi, une chose entière- 
ment dénuée d^iruportance : elle repréeente le changement inccs- 
Eant et sans hut^ en contraste avec la stabilité et Tordi'e qui régnent 
dane les civilisations traditionnelles. 

2, Il y aurait beattcoiip à dire à cet égard, en partieulier, âiir 
l'usage du Tarot, où se trouvent des vestiges d'une science tradi- 
tionnelle incontestable, quelle qu'en soit l'origine rtellc, mais qui 
a aussi des aspects fort ténébreux ; nous ne vouions paâ faii'e allu- 



Posté par Boyaya 

sur iwtftfiftr.swa^.ahairo.corïii 



342 Le règne de la quantité 

On utilise aussi, par des interprétations appro- 
priées, des prédictions dont l'origine est plutôt 
suspecte, mais d'ailleurs assez aiieienne, et qui n'ont 
peut-être pas été faîtes pour servir dans les circons- 
tances actuenes, bien que les puissances de subver- 
sion aient évidemment déjà largement exerce leur 
influence à cette époque {il s'agît surtout du temps 
auquel remontent les débuts mêmes de la déviation 
moderne, du xiv^ au xvi^ sièele), et qu'il soit dés 
lors possible qu'elles aient eu en vue, en même temps 
que des buts plus particuliers et plus immédiats, 
la prcpuration d'une action qui ne devait s'accom- 
plir qu'à longue échéance ^ Cette préparation, à 
vrai dire, n'a d'ailleurs jamais cessé ; elle s'est pour- 
snivie sous d'autres modalités, dont la suggestion 
des « voyants » modernes et l'organisation d* « appa- 
ritions i> d'un caractère peu orthodoxe représentent 
un des aspeets où se montre le plus nettement l'in- 
tervention directe des influences subtiles ; mais cet 
aspect n'est pas le seul, et, même lorsqu'il s'agit 
de prédictions apparemment h fabriquées n de toutes 
pièces, de semblables influences peuvent fort bien 
entrer également en jeu, d'abord en raison même 
de la source « contre-initiatique » d'où émane leur 
inspiration première, et aussi du fait de certains 
éléments qui sont pris pour servir de « supports » 
à cette élaboration, 

sion en cela aux nombreuses rcvetics oeeuKîstcs auxquolli-s il n 
dounf lifu, eu qui sont en grande partie ïiÉgligeables, mais h quel- 
que chose de beaucoup plus eficetif, qui rend son maiiicmtiit 
véritablement dangereux pour^quiconque n'est pas sudisanimcxit 
garanti coiilre J' action des n forces d'eu bus ». 

A. Ceux qui seraient curieux d'avoir des détails sur ce cjjtt de 
la question ixiurraient eousuller utilement, malgré les i^servi-a 
qu'il y aurait à iaire su F certains points, un livre intitulé Autour fie 
lu 'liare, par Roger Duuuikt, ouvrage posthume de quelqu'un tjiii 
a été mêlé de près à certains des « dessous » auxquels nous avoiia 



Posté par Bo^va 

sur iwwiftf.îïwasfffiaharo.corïii 



La duperie des « prophéties » 343 

En écrivant ces derniers mots, nous avons spé- 
cialement en vue un exemple tout à fait étonnant, 
tant en lui-même que pur le succès qu'il a eu dauâ 
divers niilîcuxj et qui, à ce titre, mérite ici un peu 
plus qu'une simple mention : nous voulons parier 
des soi-disant « prophéties de ïa Grande Pyramide », 
répandues en Angleterre, et de là dans le monde 
entier, pour des fins qui sont peut-être en partie 
politiques, mais qui vont certainement plus loin 
que la politique au sens ordinaire de ce mot, et qui 
se lient d'ailleurs étroitement à un autre travail 
entrepris pour persuader les Anglais qu'ils sont les 
descendants des « tribus perdues d'Israël y; mais, 
là-dessus encore, nous ne pourrions insister sans 
entrer dans des développements qui seraient pré- 
sentement hors de propos. Quoi qu'il en soit, voici 
en quelques mots ce dont il s'agit ; en mesurant, 
d'une façon qui n'est d'ailleurs pas exempte d'ar- 
bitraire {d'autant plus que, en fait, on n'est pas 
exactement fixé sur les mesures dont se servaient 
réellement les anciens Égyptiens), les différentes 
parties des couloirs et des cliamLres de la Grande 
î'yramide ', on a voulu y découvrir des « prophéties » 

Fait alluâion un peu plus liaut, et qui. à la fin de Hîi vie, a voulu 
y^jf orler ton « iémoï^iage », commf: il le dit !ui-mêniCH f^t (Contribuer 
fLins une Cfrfaiiift niesiirt à fl 6 voiler ce* « desaoïi* ^ tnystéricux ; 
Jrs raisons « peraonnelks » qu^il a pu avoir d'agir ai n&i n'importent 
p'15, CJir, en tout eaflf elfes ïi'ftnlÈvent évidermjïteïil rien à Tintèrêt 
de ses <i révélations ». 

1, Cette Grande Pyramidt^. A vrai dire, n'est pas tellomont plus 
(jriïnde que lea deux iiotrei?, et surtout que la plus voisiTie. qnc ïa 
dilTprpnoc en Eoit très frappante ; mais^ sans qu'on sache trop pour 
qnellrcK r^i^oas» c'est stii' flic quft se sont en quelque sorte » hypno- 
tiïnôs » à pf^u près cxcïusiverocïit mus les 4 eherelietirs ï modernes, 
vi c'f!^t à elle que se rapportent toujours toutes leurs hypothèses 
i(S plus fantaisistes, ou pourrait mcmc dire les plus fantastiques, y 
compris, pour eu citer seult-uieïït deux desexemples les pluebizaries, 
telle qui veut trouver dans sa disposition inléricure une earle des 



Posté par Bavava 

sur iwtftTOW.ffiwa^aahairo.corïii 



344 Lie règne de la quaritiiê 

en faisant correspondre les nombres ainsi obtenus 
à des périodes et à des dates de l'histoire. Malheu- 
reusement, il y a là-dedans une absurdité qui est 
tellement n»anîfcste qu'on peut se demander eom- 
ment il se fait que personne ne semble s'en apercevoir, 
et c'est bien ce qui montre à que] point nos contem- 
porains sont « suggestionnés ii ; en efVet, à supposer 
que les constructeurs de la Pyramide y aient réel- 
lement inclus des « prophéties b quelconques, deux 
choses seraient somme toute plausibles : c'est, ou 
que CCS « prophéties », qui devaient forcement être 
basées sur une certaine connaissance des lois ey- 
cli€[ues, se rapportent à l'histoire générale du monde 
et de l'humanité, ou qu'elles aient été adaptées de 
façon à concerner plus spécialement l'Egypte ; mais, 
en fait, il arrive que ce n'est ni l'un ni l'autre, car 
tout ce qu'on veut y trouver est ramené exclusi- 
vement au point de vue du Judaïsme d'abord et 
du Christianisme ensuite, de sorte qu'il faudrait 
logiquement conclure de là que la Pyramide n'est 
point un monument égyptien, mais un monument 
K judéo-chrétien »! Cela seul devrait suffire à faire 
justice de cette invraisemblable histoire ; encore 
convient- il d'ajouter que tout y est conçu suivant 
une soi-disant « chronologie » biblique tout à fait 
contestable, conforme au « littéralismc n le plus 
étroit et le plus protestant, sans doute parce qu'il 
fallait bien adapter ces choses à la mentalité spéciale 
du milieu où elles devaient être répandues princi- 
palement et en premier lieu. Il y aurait encore bien 
d'autres remarques curieuses à faire : ainsi, depuis 
le début de l'ère chrétienne, on n'aurait trouve 



souroca du Ki), et celle suivant laquelle Ifl " Livre des MorlB » ns 
serait pas autre cliosc qu'Uiie description explicative de tct(e mâaift 
dispos^tioFU 



Posté par Boyaya 



La duperie des « prophéties » 345 

aucune date intéressante à marquer avant celle des 
premiers chemins de fer ; il faudrait CToire, diaprés 
celaj que ces antiques constructeurs avaient une 
perspective bien moderne dans leur appréciation 
de r importai! ce des événements ; c'est là Fclément 
grotesque qui ne manque jamais dans ces sortes de 
cil oses j et par lequel se trahit précisément leur véri- 
table origine : le diable est assiiTemcnt fort habile, 
mais pourtant il ne peut jamais s'cmpÉeher d'être 
ridicule par quelque côté ^! 



1< Ncniâ ne quitterons pas la Grande Pyramide sans Eignaler 
encore incidemment u^ie autre faïitnfîïie modfïmfï : t^crtnlns attri- 
buent une importitnce consifl^rabls au fait qu'elle n^aurait jamais 
ctc achevée i Je sommet n^tai^que en effets mais tout c« qu'on peut 
dire de sûr à cet ^gard^ c^est que les plui» anciens auteurs dont on 
ait te témoigfiage, et qui sont encore relativement récents, l'ont 
toujours vue tronquéf; comme elle l'est aujourd'hui ; de là à pré- 
teïidre, comme l'a écrit textuellement un occultiste, que <* le sym- 
bolisme caché des Écritures hébraïque et ehrétieunes se rapporte 
dîrectemeïit aux faits qui curent lieu au cour» de la construction 
de la Grande P^Tnmide », il y a vraiment bien loi^j, et c'est encore 
là une assePtiou qui noua paraît tnanquer un peu trep de vraisem- 
blance sous tous Iss rapports! — Chose assez curieuse, le sceau 
oITLcict des Etats-Unis figure la Pyramide troxiquée, ûu-dcssus de 
laquelle est un triangle rayonnant qui, tout en en étant séparé, et 
méruf! isolé par le cercJe de nuages qui l'exitoure, semble en quelque 
sorte en remplacer le sommet; n^ais il y a encore dans ce sceau, 
dont certaines des organisation^ a pseudo -initiatiques » qui pul- 
lulant cïi Amérique cherchent à tirer un grand parti en l'expli- 
quant conformén:tent à hîïirs c doctrines w, d'autres détails qui sont 
au moiiïË élrarigcSj et qui semblent bien indiquer une iutcrveiition 
d ^influences suspectes : ainsi, le nombre des assises de la Pyramide, 
qui est de treize (et: nné^ne nombre revient d^ai Heurs avec quelque 
insistance dans d'autres particularités, et il est notamment celui 
des lettres qui composent la devisi: E pluribus imuin) , Gst dit corres- 
pondre à celui des tribus d'Israëi (en comptant séparément les deux 
dcmî-tribus dea lils de Joseph}, et cela n^Gst sans doute pas sans rap- 
port a vfic les origines réelles des ^prophéties delà Graride Pyramide », 
qui, comme nous venons de le voir, tendent aussi à faire de celle-ci, 
pour des fins plutôt obsciu^îS, une sorte do monument " judéû" 
chrétien », 



Posté par Bc^sya 

sur lAfiAJVtf.fflwa^sTjhairo.com 



346 Le règne de la quantité 

Ce n'est pas tout encore : de temps à autre, en s'ap- 
puyant suj les « prophéties de la Grande Pyramide » 
ou sur d'autres prédictions quelconques, et en se 
livrant à des calculs dont la base reste toujours assez 
mal définie, on annonce que telle date précise doit 
marquer <( l'entrée de l'humanité dans ime ère nou- 
velle », ou encore « ravènement d'un renouveau 
spirituel )i {nous verrons un peu plus loin comment 
il convient de l'entendre en réalité) ; plusieurs de 
ces dates sont déjà passées, et il ne scniblc pas que 
rien de particulièrement marquant s'y soit produit ; 
mais qu'est-ce que tout cela peut bien vouloir dire 
au juste? En fait, il y a là encore une autre utilisa- 
tion des prédictions (autre, voulons-nous dire, que 
celle par laquelle eUes augmentent le désordre de 
notre époque en semant un peu partout le trouble 
et le désarroi), et qui n'est peut-être pas la moins 
importante, car elle consiste à en faire un moyen de 
suggestion directe contribuant à déterminer cfTec- 
tivemicnlla production de certains événements futurs ; 
croit-on, par exemple, et pour prendre ici un cas 
très simple afin de nous faire mieux comprendre, 
que, en annonçant avec insistance une révolution 
dans tel pays et à telle époque, on n'aidera pas réel- 
lement à la faire éclater au moment voulu par ceux 
qui y ont intérêt ? Au fond, il s'agit surtout actuel- 
lement, pour certains, de créer un « état d'esprit » 
favorable à la réalisation de « quelque chose » qui 
rentre dans leurs desseins, et qui peut sans doute 
se trouver différé par l'action d'influences contraires, 
mais qu'ils espèrent bien amener ainsi à se produire 
un peu plus tôt ou un peu plus tard ; il nous reste à 
voir plus exactement à quoi tend cette entreprise 
« pseu do -spirituel le », et il faut bien dire, sans vouloir 
pour cela être aucunement « pessimiiste » (d'autant 
plus qu' a optimisme » et « pessimisme » sont, comme 



Posté par Bo^va 

SUT mwwtf.œwa^ahairo.corïii 



La duperie des « prophéties m 347 

nous l'avons explique en d'autres occasions, deux 
attitudes sentimentales opposées qui doivent rester 
également étrangÈres à notre point de vue stricte- 
ment traditionnel), que c'est là une perspective fort 
peu rassurante pour un assez prochain a\Tiiir. 



Posté par Bovaya 

sur iwwiftf.fflwa^sTïhairo.corïii 



CHAPIThe xxxviii 

De V antitradition à la contTe-tradition 



Les clioscs dont nous avons parlé en dernier heu 
ont, comme toutes celles qui appartiennent essen- 
tiellement au monde moderne, un caractfcre foneic- 
rement antlti-adilionnel ; mais, en un sens, elles vont 
encore plus loin que Y « antitradition », entendue 
ct)mme une négation pure et simple, et elles tendent 
à la constitution de ce qu'on pourrait appeler plus 
proprement une « contre-tradition », Il y a là une 
distinction semblable à celle que nous avons faite 
précédemment entre déviation et subversion, et qui 
correspond encore aux deux mêmes phases de l'action 
antitraditionnelle envisagée dans son ensemble : 
r K anti tradition » a eu son expression la plus complète 
dans le matérialisme qu'on pourrait dire « intégral », 
tel qu'il régnait vers la fin du siècle dernier ; quant 
à la K contrc-traditit)n », nous n'en voyons encore que 
les signes précurseurs, constitués précisément par 
toutes ces choses qui visent à contrefaire d'une façon 
ou d'une autre l'idée traditionnelle elle-même, ftous 
pouvons ajouter tout de suite que, de même que la 
tendance à la k solidification », exprimée par I' « anti- 
tradition », n'a pas pu atteindre sa limita extrême, 
qui aurait ûté véritablement en dehors et au-dessous 



Posté par Bo^ya 



De r antitradition à la coMre-tradition 349 

de toute existence possible, il est à prévoir que la 
tendance à la dissolution, trouvant à son tour son 
expression dans la « contre-tradition », ne le pourra 
pas davantage ; les conditions mêmes do la mani- 
festation, tant t}ue le cycle n'est pas encore entiè- 
rement achevé, exigent évidemment qu'il en soit 
ainsi ; et, pour ce qui est de la fin inême de ce cycle, 
elle suppose le « redressement !> par lequel ces ten- 
dances « maléfiques » seront « transmuées » pour un 
résultat définitivement « bénéfique n, ainsi que nous 
l'avons déjà expliqué plus haut. D'ailleurs, toutes 
les prophéties (et, bien entendu, nous prenons ici 
ce mot dans son sens véritable) indiquent que le 
triomphe apparent de la h contre- tradition » ne sera 
que passager, et que c'est au moment même où il 
semblera le plus complet qu'elle sera détruite par 
l'action d'influences spirituelles qui interviendront 
alors pour préparer immédiatement le a redresse- 
ment » final ^ ; il ne faudra, en eîïet, rien de moins 
qu'une telle intervention directe pour mettre fin, 
au moment voulu, à la plus redoutable et à la plus 
véritablement <( sataniquc d de toutes les possibilités 
incluses dans la manifestation cyclique ; mais, sans 
anticiper davantage, examinons un peu plus préci- 
sément ce que représente en réalité cette <i contre- 
tradition ». 



1, C'fst â (juoi se «-apporte réellement cctt« formule : = c'est quand 
tout semblera perflu cjue tout sera sâuv£ »^ répétée d'uDe fa^on en 
quelque sorte inaachiiiale par un ass^;z graDcl nombre do £< voyar^t* »j 
dont eijAcun Ta lUiturcUement appliquée' à ce qu'il a pu comprendic, 
et gÉuÉraieiuoDt à des é\'énemeiit£ d'une importance beaucoup 
moindre, voire m^jïie parfois? tout à fait seconJairc et sïmplomeTit 
« locale », en vertu de cette tendance o rapetissante n que nous avons 
déjà signalée i propos d«s liistoii'cs relatives au t Grand Mon:trquc », 
et qui aboutit A ne voir en 0(?iui-ci qu'un futur roi de France ; il 
va de soi que les piï>phétie^ véritablpt^ se rcfÈreiil à des clioscs d'une 
tout autre ampleur. 



Posté par Bo^va 

sur iwtftww.ffiwasfsaharo.com 



350 Le règne de la quantité 

Pour cela, nous devonfi nous reporter encore au 
rôle de Ja « contre-initiation » : en effet, c'est évi- 
demment celle-ci qui, après avoir travaillé constam- 
ment dans l'ombre pour inspirer et diriger invisi- 
blement tous les n mouvements » modernes, eu arri- 
vera en dernier lieu à « extérioriser », si l'on peut 
s'exprimer ainsi, quelque chose qui sera comme la 
contrepartie d'une véritable tradition, du moins 
aussi comiplètement et aussi eioictement que le 
permettent les limites qui s'imposent nécessairement 
à toute contrefaçon possible. Comme l'initiation est, 
ainsi que noua l'avons dit, ce qui représente effec- 
tivement Fesprit d'une tradition, la « contre- initia- 
tion » jouera elle-même un rôle semblable à l'égard 
de la tt contre-tradition » ; mais, bien entendu, il serait 
tout à fait impropre et erroné de parier ici d'esprit, 
puisqu'il s'agit précisément de ce dont l'esprit est le 
plus totalement absent, de ce qui en serait même 
l'opposé si l'esprit n'était essentiellement au-delà 
de toute opposition, et qui, en tout cas, a bien la 
prétention de s'y opposer, tout en l'imitant à la 
façon de celle ombre inversée dont nous avons parlé 
déjà à diverses reprises ; c'est pourquoi, si loin que 
soit poussée cette imitation, la k contre-tradition » 
ne pourra jamais être autre chose qu'une parodie, 
et elle sera seulement la plus extrême et la plus 
inunense de toutes les parodies, dont nous n'avons 
encore vu jusqu'ici, avec toute la falsification du 
monde moderne, que des « essais » bien partiels et 
des « préfigurations ji bien pâles en comparaison de 
ce qui se prépare poui' un avenir que certaine estiment 
prochain, en quoi la rapidité croissante des éyénc- 
Tiicnls actuels tendrait assez à leur donner raison. 
Il va de soi, d'ailleurs, que nous n'avons nullement 
l'intention de chercher à fixer ici des dates plus ou 
moins précises, à la façon des amateurs de prétendues 



Posté par Bo^fya 

sur Mnftnft?.ffl¥aï^'ohairo.com 



De Vontitradàion à la contre-tradition 351 

« prophéties »; même si la chose était rendue pos- 
sible par Tine connaissance de la durée exacte des 
périodes cyclique» (Bien qae la principale difficulté 
réside toujours, en pareil cas, dans la déterminalion 
du point de dêpajt ré«l qu'il faut prendre pour en 
effectuer le calcul), il n'en conviendïait pas moins 
de garder' la plus grande réserve à cet égard, et cela 
pour des raisc>ii9 précisément contraires à c^ea qui 
meuvent les propagateur» conscients ou inconaeienta 
de prédictions dénaturées, c'est-à-dire pour ne pas 
risquer de contribuer à augmenter encore l'inquié- 
tude et le désordre qui régnent présentement dans 
notre monde. 

Quoi qu'il en soit, ce qui permet que les choses 
puissent aller jusqu'à un tel point, c'est que la 
« contre-initiation », il faut bien le dire, ne peut pas 
être asaiinilée à une invention purement humaine, 
qui ne se distinguerait en rien, par sa nature, de la 
« pseudo-initiation » porc et simple ; à la vérité, die 
est bien plus que cïela, et, pour l'être effectivement, 
il faut nécessairement que, d'une certaine façon, 
et quant à son origine mêmCj cUe procède de la 
source unique à laquelle se rattache toute initiation, 
et aussi, plus généralement, tout ce qui manifeste 
dans notre monde un élément « non-humain » ; mais 
elle en procède par une dégénérescence allant jusqu'à 
son degré le plus extrême, c'est-à-dire jusqu'à ce 
« renversenient » qui constitue le n satanisme » pro- 
prement dît. Une telle dégénérescence est évidem- 
ment beaucoup plus profonde que celle d'une tra- 
dition simplement déviée dans une certaine mesure, 
ou même tronquée et réduite à sa partie inférieure ; 
il y a même là quelque chose de plus que dans le cas 
de CCS traditions véritablement mortes et entière- 
ment abandonnées par l'esprit, dont la a contre- 
initiation » elle-même peut utiliser les « résidus » à 



Posté par Bo^fya 

sur iw»ftnft?.»¥aMS'Qhairo.corïii 



352 Le règne de la quantité 

ses fins ainsi que nous l'avons expliqué. Cela conduit 
logiquement à penser que cette dcgénérescence doit 
remonter beaucoup plus loin dans le passé ; et, E» 
obscure que soit cette question des origines, on peut 
admettre comme vraisemblable qu'elle se rattache 
à la perversion de quelqu'une des anciennes civi- 
lisations ayant appartenu à l'un ou à l'autre des 
continents disparus dans les cataclysmes qui se sont 
produits au cours du présent Manvantara *. En tout 
cas, il est à peine besoin de dire que, dès que l'esprit 
s'est retiré, on ne peut plus aucunenr»ent parler 
d'initiation ; en fait, les représentants de la « contre- 
initiation » sont, aussi totalement et plus irrcmc- 
diablement que de simples profanes, ignorants de 
l'essentiel, c'est-à-dire de toute vérité d'ordre spiri- 
tuel et métaphysique, qui, jusque dans ses principes 
les plus élcïiientaircs, leur est devenue absolument 
étrangère depuis que <( le ciel a été fermé » pour eux *. 
Ne pouvant conduire les êtres aux états « supra- 
humains K comme l'initiation, ni d'adleurs se limiter 
au seul domaine humain, la k contre- initiation s 
les mène inévitablement vers 1* « ûifra-humain », 
et c'est justement en cela que réside ce qui lui de- 
meure de pouvoir effectif ; il n'est que trop facile 
de comprendre que c'est là tout autre chose que la 
comédie de la « pseudo- initiation ». Dans l'csoté- 
risme islamique, il est dit que celui qui se présente 
à une certaine (i porte », sans y être parvenu par une 
voie normale et légitime, voit cette porte se fermer 

1. Le chapitre vi de la Gcrifgo pourrait peul-Être fournir, sous 
une forme symbolique, cjuelqucs indications se rapportant à ces 
originel lointaines de Ta a contrtï-iiiiiiation i. 

2. On peut appliquer ici snalogîqueïnent le sjTïibolîsme àe la 
H chute des atigcs s, puisque ee dont if s'agit est ec qui y corfcEpond 
effectivement dans l'ordre humain ; et c'est d'ailleurs pourquoi 
on pput parler k cet égard de « satanisme i au sens le plus propre 
et le plus littéral du mot. 



PoGÉé par Bo^ya 

sur wfwwtf.ava^pharo.com 



De VarUUradiûon à la corUrc'tradition 353 

devant lui et est obligé de retourner en arrière, non 
pas cependant comme un simple profane, ce qui 
est désormais impossibie, mais comme sâhcr {sorcier 
ou magicien opérant dans Je domaine des possibilités 
subtiles d'ordre inférieur) ' ; nous ne saurions donner 
une expression plus nette de ce dont il s'agit ; c'est 
là la voie « infernale » qui prétend s'opposer à la voie 
« céleste », et qui présente en efFet les apparences 
extérieures d'une telle opposition, bien qu'en défi- 
nitive celle-ci ne puisse être qu'illusoire ; et, comme 
nous l'avons déjà dit plus haut à propos de la fausse 
spiritualité où vont se perdre certains êtres engagés 
dans une sorte de « réalisation à rebours », cette voie 
ne peut aboutir finalement qu'à la « désintégration » 
totale de l'être conscient et à sa dissolution sans 
retour '. 

Naturellement, pour que l'imitation par reflet 
inverse soit aussi complète que possible, il peut se 
constituer des centres auxquels se rattacheront les 
organisations qui relèvent de la a contre-initiation », 
centres uniquement « psychiques », bien entendu, 
comme les influences qu'ils utilisent et qu'ils trans- 
mettent, et non point spirituels comme dans le cas 
de l'initiation et de la tradition véritable, mais qui 
peuvent cependant, en raison de ce que nous venons 
de dire, en prendre jusqu'à un certain point les appa- 
rences extérieures, ce qui donne l'illusion de la 

1, 1*0 df^micr de^ré do ia hiérarchie a conlrc-initiatiquc n est 
orrni>é par ce qu'on ai)pe!lR Ica u saints de Satan » [aeAiyâ esk- 
Sluiytân], qui sont on quelque sorte l'inverse des véritables saints 
(QH-iiyû er-BahmoK], et qui maiiirestent ainsi l'expression la plus 
ciiniplÈte possible de la a spiritualité à rebours » (cf. Le Syntbolums 
rfe la Croix, p. ÎK6). 

S, Cet aboulissemtnt extrême, bien entendu, ne constitue en 
fait qu'un cas exceptionnel, qui est précisément celui des awlvjâ 
e^-^iai/tân ; pour ceux qui sort allés moins loin dans ce sens, il 
B*agît seulemetit d'une voie sans issue, où ils peuvent demeurer 
enfermés pour une indéfini té a éomcnne " ou cyclique. 



Posté par Bo^ya 

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354 îs règne de la quantité 

« spiritualité h rebours ». Il u'y aura d'ailleurs pas 
lieu de s'étûnuer si ces ceulres eux-mêmes, et uon 
pas seulement certaines des organisations qui leur 
sont subordonnées plus ou moins directement, peu- 
vent se trouver, dans bien des cas, en bitte les uns 
avec les autres, car le domaine où ils se situent, 
étant celui qui est le plus proche de la dissolution 
« chaotique », est par là même celui où tontes les 
oppositions se donnent libre cours, lorsqu'elles ne 
sont pas harmonisées et concili<5es par l'action directe 
d*un principe supérieur, qui ici fait nécessairement 
défaut. De là résulte souvent, en ce qui concerne 
les manifestations de ces centres ou de ce qui en 
émane, une impression de confusion et d'iiicohéreiice 
qui, elle, n'est certes pas illusoire, et qui est même 
encore une « marque » caractéristique de ces choses ; 
ils ne s'accordent que négativement, pourrait-on 
dire, pour la lutte contre les véritables centres spi- 
rituels, dans la mesure où ceux-ci se tiennent à un 
niveau qui permet à une telle lutte de s'engager, 
c'est-à-dire seulement pour ce qui se rapporte à^ un 
domaine ne dépassant pas les limites de notre état 
individuel*. Mais c'est ici qu'apparaît ce qu'on 
pourrait véritablement appeler la « sottise du diable » : 
les représentants de la « contre- initiation », en agis- 
sant ainsi, ont l'illusion de s'opposer à l'esprit même, 
auquel rien ne peut s'opposer en réalité; mais en 
même temps, malgré eux et à leur insu, ils lui sont 
pourtant subordonnés en fait et ne peuvent jamais 

1. Ce donmiiiH cM, au pniiil dp vue iiiitlafiquc, celui de cp cjui 
est désitiic corn m h les v ptttts Myslcrps » ; [lar contre, tout cp qiii 
se rapporte aiix. » gniiiils Mystères », ctaml d'ordre esseutieHeiocnt 
Buprii-liiiinam », esl par là même eKeiiii>l irmie telle opposition, 
piiisque c'cat là le domaine (pij, par sa liai arc propre, esl abscilu- 
ment inaccessible A la o contre-initiation n et à ses reprteentants â 
Ions los dl^'ifréS. 



Posté par Boyava 

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De Vantitradition à la. cûnire-iradUion 355 

cesser de J'être, de même que tout ce qui existe est, 
fût-ce inconsciemment et in volontairement, soumis 
à la volonté divine, à laquelle rien ne saurait se sous- 
traire. Ils sont donc, eux aussi, utilisés fin dérnii- 
tivc, quoique contre leur gré, et bien qu'ils puissent 
même penser tout le contrîùrcj à la réalisation du 
e plan divin dans le domaine humain » * ; ils y jouent, 
comme tous les autres êtres, le rôle qui convient à 
leur propre nature, nnais, au lieu d'être eiÏKCtivement 
conscients de ce rôle comme le sont les véritables 
initiés, ils ne sont conscients que de son côté négatif 
et inversé ; ainsi, ils en sont dupes cnx-mêrafts, fit 
d'une façon qui est bien pire pour eux que la pure 
et simple ignorance des profanes, puisque, au lieu 
de les laisser en quelque sorte au même point, elle a 
pour résultat de les rejeter toujours plus loin du 
centre pnncipiel, jusqu'à ce qu'ils tombent fina- 
lement dans les « ténèbres extérieures b. Mais, si 
l'on envisage les choses, non plus par rapport à ces 
êtres eux-mêmes, mais par rapport à l'ensemble du 
monde, on doit dire que, aussi bien que tous les 
autres, ils sont nécessaires à la place qu'ils occupent, 
en tant qu'éléments de cet ensemble, et comme ins- 
truments « providentiels », dirait-on en langage 
théologique, de la marche de ce monde dans son 
cycle de manifestation, car c'est ainsi que tous les 
désordres partiels, même quaîid ils apparaissent en 
quelque sorte comme le désordre par excellence, 
n'en doivent pas moins nécessairement coneourir 
à l'ordre total. 

Ces quelques considérations doivent aider à com- 
prendre comment la constitution d'une <( contre- 
tradition 51 est possible, mais aussi pourquoi elle ne 

1. Et-i/idohtriil-ilâhij/a}! ji'l-mamlaliatil-irwârûj/n}i, tiire d'un 
traité de Moi^viDPitf iCN Aiiaeii. 



Posté par Bo^iya 

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356 Le régne de la quantité 

pourra jamais être qii'cmiiiemment instable et pres- 
que, éphémère, ce qui ne l'empêche pas d'être vfîÛ- 
meiit en elle-même, comme nous le disions phis haut, 
la plus redoutable de toutes les possibilités. On doit 
comprendre égîilement que c'est là le but que la 
« contre- initiation » se propose réellement et qu'elle 
s'est constamment proposé dans toute la suite de 
son action, et que 1' « antitradition » négative n'en 
représentait en somme que la préparation obligée ; 
il nous reste seulement, après cela, à examiner 
encore d'un peu plus près ce qu'il est possible de 
prévoir des maintenant, d'après divers indices 
concordants, quant aux modalités suivant lesquelles 
pourra se réaliser cette « contre-tradition ». 



Posté par Bo^ya 

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CHAPITRE XXXIX 

La grande parodie 
ou la spiritualité à rebours 



Par tout ce que nous avons déjà dit, ii est facile 
de se rendre compte que la constitution de la « contre- 
tradition » et son triomphe apparent et momentané 
seront proprement ie règne de ce que nous avom 
appelé la m spiritualité à rebours '>j qui, naturellement, 
n'est qu'une parodie de la spiritualitÉ, qu'elle imite 
pour ainsi dire en sens inverse, de sorte qu'elle paraît 
en être le contraire même ; nous disons seulement 
qu'elle, le paraît, et non pas qu'elle l'est réellement, 
car, quelles que puissent être ses prétentions, )1 n y 
a ici ni symétrie ni équivalence possibli;. Il importe 
d'insister sur ce point, car beaucoup, se laissant 
tromper par les apparences, s'imaginent qti'il y a 
dans le inonde comme deux principes opposés se 
disputant la suprématie, conception erronée qui est, 
au fond, la même chose que celle qui, en langage 
théologique, me,t Satan au mÉmc niveau que Dieu, et 
que, à tort on à raison, on attribue communément 
aux Manichéens ; il y a certes actuellement bien 
des gens qui sont, en ce sens, « manichéens » sans 
s'en douter, et c'est là encore l'effet d'une « suggestion» 
des plus pernicieuses. Cette conception, en elîet, 
revient à affirmer une dualité principielle radicale- 



Posté par Boyava 

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358 Le règne de la quantité 

ment irréJiictible, on, en d'autres termes, à nier 
ru ni te suprême qui est nu -delà de toutes les oppo- 
sitions et de tous les antagonismes ; qu'une telle 
négation soit le fait des îidliérents de la « oontre- 
initi;ition », il n'y a pas lieu de s'en étonner, et elle 
peut mÊme être sincère de leur part, puisque le 
domaine métaphysique leur est complètement fermé ; 
qu'il soit nécessaire pour eux de répandre et d'im- 
poser cette conception, c'est encore plus évident, 
car c est seulement par là qu'ils peuvent réussir à 
se faire prendre pour ce qu'ils ne sont pas et ne 
peuvent pas être réellement, c'est-à-dire ponr les 
représentants de quelque chose qui pourrait être 
mis en parallèle avec la spiritualité et même l'empor- 
ter finalement sur elle. 

Cette « spiritualité à rebours » n'est donc, à vrai 
dire, qu'une fausse spiritualité, fausse même au 
degré le plus extrême qui se puisse concevoir ; mais 
on peut aussi parler de fausse spiritualité dans tous 
les cas où, par exemple, le psychique est pris pour 
le spirituel, sans aller forcément jusqu'à cette sub- 
version totale ; c'est pourquoi, pour désigner celle-ci, 
l'expression de « spiritualité à rebours » est en défi- 
nitive celle qui convient le mieux, à la condition 
d'expliquer exactement comment il convient de 
l'entendre. C'est là, en réalité, le « renouveau spiri- 
tuel B dont certains, parfois fort inconscients, annon- 
cent avec insistance le prochain avènement, ou 
encore 1' « ère nouvclJe » dans laquelle on s'efforce 
par tous les moyens de faire entrer l'humanité 
actueUe ^, et que l'état d' « attente » générale créé 



i. On 110 3imraït croire à quel point cette expression «!*« ^rft iiou- 
vpllft 11 a Hèj crt coa deniicrs temps, répandue et répétée tîans tous 
les milieux, :ivee «les sjgnî rie» lions qui soiivenl peuvent seitiiïler 
assCK clïiT^i^fijtes les uni^ des iintrcs, mais qui toutes no tonde iit 



Posté par Bo^ya 

sur lAfywAf.ffiwas^Tjharo.com 



La grande parodie oit la spirilualité à rebours 359 

par la difîusion des prédictions dont nous avons parlé 
peut lui-même contribuer à hâter efïectîvement. 
L'attrait du « phénomène », que nous avons déjà 
envisagé comme un des facteurs déterminants de 
la confusion du psychique et du spirituel, peut éga- 
lement jouer à cet égard un rôle fort important, car 
c'est par là que la phipart des hoiïimes seront pris 
et trompés au temps de la « contre-tradition », puis- 
qu'il est dit que les « faux prophètes » qui s'élèveront 
alors « feront de grands prodiges et des choses éton- 
nantes, jusqu'à séduire, s'il était possible, les élus 
eux-mêmes » ^, C'est surtout sous te rapport que les 
manifestations de la « métapsychique » et d^s diverses 
forme.s du « néo-spiritualisme « peuvent apparaître 
déjà comme une sorte de « préfiguration » de ce qui 
doit se produire par la suite, quoiqu'elles n'en don- 
nent encore qu'une bien faible idée ; il s'agit toujours, 
au fond, d'une action des mêmes forces subtiles 
inférieures, mais qui seront alors mises en oeuvre 
avec une puissance incomparablement plus grande ; 
et, quand on voit combien de gens sont toujours 
prêts à accorder aveuglément une entière confiance 
à toutes les divagations d'un simple « médium », 
uniquement parce qu'elles sont appuyées par des 
« phénomènes », comment s'étonner que la séduction 
doive être alors presque générale ? C'est pourquoi 
on ne redira jamais trop que les «. phénomènes », 
en eux-mêmes, ne prouvent absolument rien quant 
à la vérité d'une doctrine ou d'un enseignement 
quelconque, que c'est là le domaine par excellence 
de la « grande illusion », où tout ce que certains pren- 
nent trop facilement pour des signes de « spiritualité » 



en dénïiiiîve qu'à ëtabilr ï» m^jme persuasion d&ns Ja mejiiatitè 

publif^uc. 

1. Saint Mallluou^ xxiv, 24. 



Posté par Bovaya 

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3fi0 



he règne de la quantilé 



peut toujours cire simulé et contrefait par le jeu des 
forces inférievires dont il s'agit ; c'est même peut- 
être le seul cas où l'imitation puisse être vraiment 
parfaite, parce que, en fait, ce sont bien les mêmes 
« pliéiiû mènes », en prenant ce mot dans son sens 
propre d'apparences extérieures, qui se prodsiisent 
dans l'un fit l'autre cas, et que la difTérence réside 
seulement dans la nature des causes qui y intej'vien- 
iieiit respectivement, causes que la grande majorité 
des hommes est forcément incapable de déterminer, 
si bien que ce qu'il y a de mieux à faire, en définitive, 
c'est de ne pas attacher la moindre importance à tont 
ce qni est « phénomène », et même d'y voir plutôt 
a priori un signe défavorable ; mais comment le 
faire comprendre à la mentalité « expérimentale » 
de nos contemporains, mentalité qui, façonnée tout 
d'abord par le point de vue « scientiste s> de F « anti- 
tradition », devient ainsi finalement un des facteurs 
qui peuvent contribuer le plus efficace.ment au suc- 
cès de la c( contre-tradition » ? 

Le « néo-spiritualisme » et la tu pseudo- initiation » 
qui en procède sont encore comme une « préfiguration 
partielle de la « contre-tradition » sous uri autre point 
de vue : nous voulons parler de l'utilisation, que nous 
avons_ déjà signalée, d'éléments authentiquement 
traditionnels dans leur origine, mais détournés de 
leur véritable sens et mis ainsi en quelque sorte au 
service de l'erreur ; ce détournement n'est, en somme, 
qu'un acheminement vers le retournement complet 
qui doit caractériser la « contre -tradition » (et dont 
nous avons vu, d'ailleurs, un exemple significatif 
dans le cas du renversement intentionnel des sym- 
boles) ; mais alors il ne s'agira plus seulement de 
quelques éléments fragmentaires et dispersés, puis- 
qu'il faudra donner l'illusion de quelque chose de 
comparable, et même d'équivalent selon l'intentiou 



Posté par Bo^va 

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La grande parodia ou la spirilualilé à rebours 361 

de ses auteurs, à ce qui constitue l'iiitégriiîité d'une 
tradition véritable, y compris ses applications cxté- 
rienres dans tous les dom;unes. On peut remarquer 
à ce propos que la ti contre- mi tiîiti on h, tout en inven- 
tant et en propageant, pour an arriver à ses fins, 
tontes ïes idées modernes qui représentent senlement 
ï (( aiititradition » négative, est parfaitement cons- 
ciente de la fausseté de ces idées, car il est évident 
qu'elle ne sait que trop bien à quoi s'en tenir là-des- 
sus ; mais cela même indique qu'il ne peut s'agir là, 
dans son intejition, que d'nne phase transitoire et 
préliminaire, car une telle entre,prise de mensonge 
conscient ne peut pas Être, en elle-même, le véritable 
et unique but qu'elle se propose ; tout cela n'est des- 
tiné qu'à préparer la venue ultérieure d'autre ebose 
qui semble constituer un résultat plus « positif », 
et qui est précisément la « contre-tradition w. C'est 
pourquoi on voit déjà s'esquisser notamment, dans 
des productions diverses dont l'origine ou l'inspira- 
tion « contre- initiatique » n'est pas douteuse, l'idée 
d'une organisation qui serait comme bi contrepartie, 
mais aussi par là même la contrefaçon, d'une concep- 
tion traditionnelle telle que celle du « Saint-Empire », 
organisation qui doit être l'expression de la ti conlre- 
tradition » dans l'ordre social ; et c'est aussi pourquoi 
l'Antéchrist doit apparaître comme ce que nous 
pouvons appeler, suivant le langage de la tradition 
hindoue, un Chcdiravartî à rebours *. 

1. Sur le C/iaJcravarti ou <f monarque unïvcfsc>l ^^J voir L'ÉkoI^- 
risrne de Danln, p. 76, et Le jRbï du Mottdn, f\i. 17-18. — Le Cka- 
liTfivaHi est littéraloDient « colui qui fait tourner la i'ouë », ce ciuï 
imp tique qu'il est plac6 au centre nicme île toutes cKohck, t-atidis 
que rAiitéijlirbt est au couti-aÎL'o J'tt-rc qui sera le plus éloi^ié àc 
ce ccRtrc ; il jpréteudra cependant aussi c^ faire tourner la roue p, 
mais eu sens inverse du mouvetnûut cyclii^uc riormjj (ce que t f>ré- 
li^urc B d^ailieurs iucoiiscicmmeiit ridio moderne lïu « progrès ]^), 
alors que, en réalité, tout changfenieiit ciiins la rotation est inipos- 



Posté par Bo^ya 

sur wnwiftf.iïwa^ffiphairo.corïii 



362 Le règnr. dp la quantité 

Ce règne de la « roiitrc-lratiitiûn » est en efTet, 
li'fts exactenieiit, ce, qui ost désigné comme le « règne 
de rAntéf-hriKt » : eeliii-d, quelque idée qu'on s'en 
fasse d'ailleurs, est en tout cas ee qui concentrera 
et syntliétiaera en soi, pour cette nmvrc finale, 
tontes les puissances de la « contre- initiation », qu'on 
le conçoive comme un individu ou comme une col- 
lectivité ; ce peut même, en un certain sens, être à 
la fois l'un et l'autre, car il devra y avoir une eollec- 
tjvitc qui sera comicie 1' « extériorisation » de l'orga- 
nisation « contre-initiatique » ene-mcme apparais- 
sant enfin au jour, et aussi un personnage qui, placé 
à la tête de cette coIJcctivité, sera l'expression la 
plus complète et <^ûmme 1' « incarnation » même de ce 
qu'elle représentera, ne serait-ce qu'à titre de « sup- 
port » de toutes les infliiences maléfiques que, après 
les avoir concentrces en lui-même, i! devra projeter 
sur le monde ^ Ce sera évidemment un « imposteur » 
{c'est le sens du mot dajjâl par lequel on le désigne 
iiabituoîlemcîit en aratii;), puisqtic son règne ne sera 
pas autrcehosc (pie la « giande parodie » parexcellence, 
l'imitation caricaturale et k satanique » de tout ce qui 
e,st vraiment traditionnel et spirituel ; mais pour- 
tant il sera fait de telle sorte, si l'on peut dire, qu'il 
lui serait véritablement impossible de ne pas jouer 

SÎtflp -Avani Je o rfjivt^riïC'incTlt ([es pAk's », c'cst-à-dîï'C JlvanL le 
" iTcl ressèment n qui ne peut ê(rp. opéré que par l'inlervriiljon du 
fliMifnic Avalilra ; tasis jiisli^iiipnt, s'il est clêsignf comme l'Anté- 
«luist, c'est parce qu'il pitrodicrfi À sa fiiçon 1« rùie même de cet 
Avotâm lirial, qui est rcf.résenté comme le c scciiiid avènement du 
Christ » ïTans la tradition chi-ctieiine. 

1. ïl peut donc êt.rf^ consiilé«'r comme le chef tles mvliyâ c^î- 
Sliajftdn, et, comme ïl sera ic ilprnier à remplir cette fonction, en 
même temps que celui avec lequel elle aura dans le monrle l'im- 
portance la plus manifesic, on peut dire qu'il sera comme leur 
• sceau » [Ithâlejn], suivant la tcnoiinolof^c derÉsolérismcistaniique; 
il n'est pas diffieile de voir par l.'i jusqu'où sera poussée eftective- 
lueni la parodie de la tradition sous tous ara aspects- 



Posté par Bo^va 

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ha grande parodie ou la spiritualité à rebours 303 

ce rôle. Ce ne sera certes plus le « rêgiie de la quantité fl» 
qui n'était en somme que raboutisscment tle I' « anti- 
tradition M ; ce sera au contraire, sous le prétexte 
d'une fausse « restauration spirituelle », une sorte 
de réintroduction de la qualité en tontes choses, 
mais d'une qualité prise au rebours de sa valeur légi- 
time et normale * ; après 1' « cgalitarisme » de nos 
jours, il y aura de nouveau une hiérarchie affirrnée 
visiblement, mais une Isiérarchie inversée, c'est-à- 
dire proprement une c contre- hiérarchie i), dont le 
sommet sera occupé par l'être qui, en réalité, touchera 
de plus près que tout autre au fond même des « abî- 
mes infernaux ». 

Cet être, même s'il apparaît sous la forme d'un 
personnage déterminé, sera réellement moins un 
individu qu'urî symbole, et comme la synthèse même 
de tout le symbolisme inversé à l'usage de la « contre- 
initiation », qu'il manifestera d'autant plus complè- 
tement en lui-même qu'il n'aura dans ce rôle ni prédé- 
cesseur ni successeur ; pour exprimer ainsi le faux 
à son plus extrême degré, il devra, pourrait-on dire, 
être entièrement « faussé » à tous les points de vue, 
et être comme une incarnation de la fausseté même *, 
C'est d'ailleurs pour cela même, et en raison de celte 
extrême opposition au vrai sous tous ses aspects, 
que l'Antéchrist peut prendre les symboles mêmes 
du Messie, mais, bien entendu, dans un sens égale- 
ment opposé ^ ; et la prédominance donnée à l'aspect 

1. La monnaie clle-niênii^, ou et qui en tiendrii Heu, aura de 
nouveau un carnotèrc quulitalif de crllt sorlc, puisqu'il est dit que 
« nul ne pourru acheter ou vendre que celui qui aurs le csiraetèrc 
ou le nom âv la Ëêto^ ou le nomlirc de eou nom " ^Ajrocalypssc, xïti, 
17j, ce qui implique un usage ciîcelit, à cet égard, des symlioles 
inversés dr la v conLre-irailitiou », 

2. C'est encore ici l'autïthÈae du Christ dLiant : « Je suis la Vérité », 
ou d'un watt comme 1^1-Hallâj disatit de nicmc : « An el-Uo^q »*, 

3. a Ou n'a peut-Être pas suilisamnM^ut rvinarqixé Taïialc^le qui 



Posté par Bovaya 

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364 Le règne de ia quantité 

« maléfique », ou même, plus exactement, la substi- 
tution de celui- ci à l'aspect « Léuéfique », par suLver- 
sjoti du douLIe sens de ces symboles, est ce qui cons- 
titue sa marque earacténstique. De même, il peut 
et il doit y avt)ir une étrange ressemblance entre les 
désignations du Messie [El-Mesîha en arabe) et celles 
de l'Antéchrist (El-Meûkh) ' ; mais celles-ci ne sont 
réellement qu'une déformation de celles-là, comme 
l'Antéciirist lui-même est représenté comme diilorme 
dans toutes les descriptions plus ou moins symboliques 
qui en sont données, ce qui est encore bien signifi- 
catif. En effet, ces descriptions insistent surtout sur 
les dissynictries corporelles, ce qui suppose essentiel- 
lement que celles-ci sont les marques visibles de la 
nature même de l'être auquel elles sont attribuées, 
et, effectivement, elles sont toujours les signes de 
quelque déséquilibre intérieur ; c'est d'ailleurs pour- 
quoi de telles difformités constituent des « disqua- 
lifications B au point de vue initiatique, mais, en 
même temps, on conçoit sans peine qu'elles puissent 
être des « qualifications » en sens contraire, c'est-à- 
dire à l'égard de la « contre- initiation », Celle-ci, en 
effet, allant au rebours de l'initiation, par définition 
même, va par conséquent dans le sens d'un accrois- 

cv"islc entre la vraie do<^lriiïe ei Ja fau^Ne ; saïiit Hijjpnlyt^^ «lana 
son opuEcuJe sur l'AnUchrisl, fin donne un exemple méniorable 
qui n'é.tr>¥uicra point les gens qid ont. étudié ïe synll>^>lisnle : Je 
Messie et l^Antcciirtst ont tous deux pour emblème Je ïîon » (P. Vm.- 
LïAi;u, La Kaftbalt: /ttit*, t* II, p. 373). — La raison profonde, au 
point de vue Itabbalisliquc, en est dans la considéralitm dis deux 
faces lumineuse et «liscure de Afiiiatron ; f 'e^t également pourquoi 
Je /uïmLre apotalj'ptiijue CCC, le « nombi'e de la JiHc », est aussi un 
niHuljre BiJaire (rf. ie fini du Monde, pp. 34-35). 

1. II j-a ini une double signification ijui est intiïiduisilJc : Medkli 
peut êti-e pris comme une détorniution de Mcifia, par simple ad- 
jonetion d'un point à la lelli'e finale ; niais, en mÉnie temps, ce 
mol lui-nii^nie veut dire aussi « tliiïfïrjue », re f|ui exprime propre- 
ment le caractèie de rAntcclirist, 



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La grande parodie ou la spiritualité à rebours 365 

sèment c!ii déséquilibre dts êtxes, dont le terme 
extrême est la dissolution ou la k désintégration » 
dont nous avons parle ; l'Antcclirist doit évidemment 
être aussi près que possible de cette « désintégration », 
de sorte qu'on pourrait dire que son individualité, 
en même temps qu'elle est développée d'une façon 
monstrueuse, est pourtant déjà presque anniliilcc, 
réalisant ainsi l'inverse de l'elfacement du « moi » 
devant le « Soi », ou, en d'autres termes, la confusion 
dans le « ehaos » au lieu de la fusion dans l'Unité 
principicllc ; et ect état, figuré par les diflormitcs 
mêmes et les disproportions de sa forme corporelle, 
est véritable ment sur la limite inférieure des possi- 
Lilités de notre état individuel, de sorte que le som- 
met de la « contre- liiérareliie )i est Lien la place qui, 
lui convient proprement dans ce <f monde renverse », 
qui sera le sien. D'autre part, même au point de ^,1le ' 
purement symbolique, et en tant qu'il représente la 
K contre- tradition », l'Antéchrist n'est pas moins 
nécessairement difforme : nous disions tout à T heure, 
en effet, qu'il ne peut y avoir là qu'une caricature 
de la tradition, et qui dit caricature dit par là même 
difformité ; du reste, s'il en était autrement, il n'y 
aiirait en somme extérieurement aucun moyen de 
distinguer la « contre-tradition » de la tradition 
véritaLlc, et il faut bien, pour que les « élus » tout au 
moins ne soient pas séduits, qu'elle porte en elle- 
même la « marque du diable ». Au surplus, le faux 
est forcément aussi 1' h artificiel », et, à cet égard, la 
« contre- tradition » ne pourra pas manquer d'avoir 
encore, malgré tout, ce caractère « mécanique » qui 
est celui de toutes les productions du monde moderne 
dont elle sera la dernière ; plus exactement encore, 
il y aura en elle quelque chose de comparable à 
l'automatisme de ces « cadavres psychiques » dont 
nous avons parlé précédemment, et elle ne sera 



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300 Le règne de la quantité 

d'ainewrs, comme eux, faite que de « résidus » animés 
artifideliement et momentan émeut, ce qui explique 
encore qu'il ne puisse y avoir là rien de durable ; 
cet amas de « résidus » galvanisé, si l'on peut dire, 
par une volonté « infernale », est bien, assurément, 
ce qui donne l'idée la plus nelte de quelque chose 
qui est arrivé aux confins mêmes de la dissolution. 
Nous ne pensons pas qu'il y ait lieu d'insister 
davantage sur toutes ces choses ; il serait peu utile, 
au fond, de chercher à prévoir en détail comment sera 
constituée la « contre- tradition », et d'ailleurs ces 
indications générales seraient déjà presque suflisantes 
pour ecux qui voudraient en faire par eux-mêmes 
l'application à des points plus particuliers, ce qui 
ne peut en tout cas rentrer dans notre propos. Quoi 
qu'il en soit, nous sommes arrivés là au dernier 
terme de l'action aiititraditionnelle qui doit mener 
ce monde vers sa fin ; après ee règne passager de la 
n conti'e-tradition », il ne peut plus y avoir, pour 
parvenir au moment ultime du cycle actuel, que le 
« redressement » qui, remettant soudain toutes chtises 
à leur place normale alors même que la suhversion 
semblait complète, préparera immédiatement 1' « âge 
d'or » du cycle futur. 



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CHAPITRE XI, 

La fin d'un monde 



Tout ce que nous avons décrit au cours de cette 
étude constitue en somme, d'une façon générale, ce 
qu'on peut appeler les n signes des temps », suivant 
l'expression évangélique, c'est-à-dire les signes pré- 
curseurs de la « (in d'un monde )) ou d'un cycle, qui 
n'apparaît comme la « fîïi du monde », sans restriction 
ni spécification d'aucune sorte, que pour ceux qui 
ne voient rien au-delà des limites de ce cycle même, 
erreur de perspective très excusable assurément, 
mais qui n'en a pas moins des conséquences fâcheuses 
par les terreurs excessives et injustifiées qu'elle fait 
naître chez ceux qui ne sont pas suffisamment déta- 
chés de l'existence terrestre ; et, bien entendu, ce 
sont justement ceux-là qui se font trop facilement 
cette conception erronée, en raison de l'étroitesse 
même de leur point de vue, A la vérité, il peut y 
avoir ainsi bien des « fins du inonde «, puisqu'il y a 
des cycles de durée très diverse, contenus en quelque 
sort* les uns dans les autres, et que la môme nptîon 
peut toujours s'appliquer analogiquement à tous les 
degrés et à tous les niveaux ; mais il est évident 
qu'elles sont d'importance fort inégale, comn\e les 
cycles mêmes auxquels elles se rapportent, et, à cet 



Posté par Bo^ya 

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368 Le règne de la quanlilé 

égard, on doit reconnaître que celle que nous envisa- 
geons ici a ineontestablcmcrit une portée plus consi- 
dérable que beaucoup d'autres, puisqu'elle est la 
fin d'un Manvantara tout entier, c'est-à-dire de 
l'existence temporelle de ee qu'on peut appeler pro- 
prement une humanité, ce qui, encore une fois, ne 
vejit nullement dire qu'elle soit la fin du monde ter- 
restre lui-même, puisque, par le « redressement )> qui 
s'opère au moment ultime, cette fin même dc-v'icndra 
immédiatement le commencement d'un autre Man- 
vardara. 

A ce propos, il est encore un point sur lequel nous 
devons nous expliquer d'une façon plus précise ; les 
partisans du « progrès » ont coutume cfe dire que 
1' « âge d'or » n'est pas dans le passe, mais dans 
l'avenir ; la vérité, au contraire, est que, en ce qui 
concerne notre Marwantaru, il est bien réellement 
dans le passé, puisqu'il n'est pas autre chose que 
r « état primordial » lui-même. En un sens, cependant, 
il est à la fois dans le passé et dans l'avenir, mais à 
la condition de ne pas se borner au présent Manvan,' 
tara et de considérer la succession des cycles terrestres, 
car, en ce qui concerne l'avenir, c'est de T « âge d'or » 
d'un autre Manpantara qu'il s'agit nécessairement ; 
il est donc sépare de notre époque par une n barrière » 
qui est véritablement infranchissable pour les pro- 
fanes qui parlent ainsi, et qui ne savent ce qu'ils 
disent quand ils annoncent la prochaine venue d'une 
« ère nouvelle » en la rapportant à l'humanité actuelle. 
Leur erreur, portée à son degré le plus extrême, sera 
celle do l'Antéchrist lui-même prétendant instaurer 
r K âge d'or » par le règne de la « contre- tradition », 
cl en donnant même l'apparence, de la façon la 
plus trompeuse et aussi la plus éphémère, par la 
contrefaçon de l'idée traditionnelle du Sanctum 
lîegnuni ; on peut comprendre par là pourquoi. 



Posté par Bo^va 



La fin ffun monde 369 

dans toutes les « pscudo -traditions » qui ne sont 
encore que des « préfigurations » bien partielles et 
bien faibles de la « contre- tradition », mais qwi ten- 
dent inconsciemment à la préparer plus directement 
sans doute que toute autre chose, les conceptions 
«t évolutionnîstes » jouent constamment le rôle pré- 
pondérant qiîe no«s a^'ons signalé. Bien entendu, la 
« barrière » dont nous parlions tcnt à l'heure, et qui 
obb'ge en quelque sorte ceux pciir qui elle existe à 
tout renfermer à l'intérieur du cycle actuel, est un 
obstacle plus absolu encore pour les représentants 
de la « contre-initiation n que pour les simples pro- 
fanes, car, étant orientes uniquement vers la disso- 
lution, ils sont vraiment ceux pour qui nen ne saurait 
plus exister au-delà de ce cydc, et ainsi c'est pour eux 
surtout que la fin de celui-ci doit être réellement la 
« fin du monde », dans le sens le plus intégral que l'on 
puisse donner à cette expression. 

Ceci soulève encore une autre question connexe 
dont nous dirons quelques mots, bien que, à vrai 
dire, quelques-unes des considérations précédentes 
y apportent déjà une réponse implicit* ; dans quelle 
mesure ceux mÉmes qui représentent le plus complè- 
tement la « contre-initiation » sont-ils effectivement 
conscients du rôle qu'ils jouent, et dans quelle mesure 
ne sont-ils au contraire que des instruments d'une 
volonté qui les dépasse, et qu'ils ignorent d'ailleurs 
par Ih même, tout en lui étant inévitablement subor- 
donnés ? D'après ce que nous avons dit plus haut, 
la limite entre ces deux points de vue sous lesquels 
on peut envisager leur action est forcement déter- 
miné^ par la limite même du monde spirituel, dans 
lequel iJs ne peuvent pénétrer en aucune façon ; ils 
peuvent avoir des connaissances aussi étendues qu'on 
voudra le supposer quant aux possibilités du « monde 
intermédiaire », mais ces connaissances n'en seront 



Posté par Bovava 

sur lATOWiftf.ffiwasraaharo.corïii 



37@ Ije règne de la quanta 



pas îûoîns toujours irréiné diablement faussées par 
l'absence de i'csprit qui seul pourrait leur donner leur 
véritable sens. Évidemnient, de tels êtres ne peuvent 
jamais étj-e des mccanistes ni des matérialistes, ni 
même des v progressistes » ou des « évolulionnistes » 
au sens vulgaire -de ees naots, et, quand ils lan(^nt 
dans îe monde les idées ^ue ceux-ci expriment, ils 
le trompent sciemment ; mais «eci ne concerne ea 
somme que 1' « antitradition » négative, qui n'est 
pour eux qu'un moyen et non un but, et ils pourraient, 
tout comme d'autres, chercher à excuser cette trom- 
perie en disant que « la fin justifie les moyens », 
Leur erreur est d'un ordre beaucoup plus profond 
que celle des hommes qu'ils influencent et k stig- 
gestionnent » par de telles idées, car elle n'est pas 
autre chose que la conséquence même de leur igno- 
rance totale et invincible de la vraie nature de toute 
spiritualité ; c'est pourquoi il est beaucoup plus 
difficile de dire exactement jusqu'à quel point ils 
peuvent Être conscients de la fausseté de la « contre- 
tradition B qu'ils visent à constituer, puisqu'ils 
peuvent croire très réeUement qu'en cela ik s'oppo- 
sent à l'esprit, tel qu'il se manifeste dans toute tra- 
dition normale et régulière, et qu'ils se situent aa 
même niveau que ceux qui le représentent en ee 
monde ; et, en ce sens, l'Antéchrist sera assurément 
le plus « illusionné r> de tous les êtres. Cette illusion 
a sa racine dans l'erreur -« dualiste » dont nous avons 
parlé ; et le dualisme, sous «ne forme ou sous une 
autJ-e, est le fait de tous ceux dont l'horizon s'arrête 
à certaines îimites, fût-ce celles du monde manifesté 
tout entier, et qui, ne pouvant ainsi résoudre, en la 
ramenant à un principe supérieur, la dualité qu'ils 
constatent en toutes choses à l'intérieur de ces 
limites, !a croient vraiment irréductible et sont amenés 
par îâ même à !a négation de rUaité suprême, qui 



Posté par Bo^va 

sur mfwnftf.îswasfffiiaharo.corïii 



La fin ^un monde 371 

en effet est pour eux comme si eMe n'était pas. C'est 
pouïquoi nous avons pu dire que les représentants 
de la « contre-initiatioîi » sont finalement dupes de 
leur propre rôle, et que leur illusion est même véri- 
tablement la pire de toutes, puisque, en définitive, 
elle est la seule par laquelle un être puisse, non pas 
être simplement égaré plus ou moins gravement, 
mais être réellement perdu sans retour; mais évî- 
demnient, s'ib n'avaient pas cette illusion, ils ne 
rempliraient pas une fonction qui, pourtant, doit 
nécessairement être remplie comme toute autre pour 
l'accomplissement même du plan divin en ce monde. 
Nous sommes ainsi ramenés à la considération 
du double aspect « tênélique » et « maléfique t) sous 
lequel se présente la mareiie même du monde, en 
tant que manifestation cyclique, et qui est vraiment 
la « clef » de toute explication traditionnelle des 
conditions dans lesquelles se développe cette mani- 
festation, surtout quand on l'envisage, comme nous 
l'avons fait ici, dans la période qui mène directement 
à sa fin. D'un côté, si l'on prend simplement cette 
manifestation en elle-mêine, sans la rapporter à im 
ensemble plus vaste, sa marche tout entière, du oom- 
inencement à la fin, est évidemment une <c descente» 
ou une M dégradation » progressive, et c'est là ce qu'on 
peut appel «• son sens « maléfique s ; mais, d'un autre 
côté, cette même manifestation, replacée dans l'en- 
semble dont elle fait partie, produit des résultats 
qui ont une valeur réellement « positive » dans l'exis- 
tence universelle, et il faut que son développement 
se poursuive jusqu'au bout, y compris celui des 
possibilités inférieures de 1' « âge sombre y>, pour que 
]* H intégration » de ces résultats soit possible et 
devienne le principe immédiat d'un autre cycle de 
MiEimfestation, et c'est là ce qui constitue son sens 
« bénéfique ». II en est encore ainsi quand on eonsi- 



Posté par Bo^ya 



372 £« règne de la quantité 

dèrc la fin même du cycle : au point de vue particulier 
de ce qui doit alors être détruit, parce que sa mani- 
festation est achevée et coirime épuisée, cette fin 
est naturellement « catastrophique », au sens éty- 
mologique où ce mot évoque l'idée d'une « chute )) 
soudaine et irrémédiable ; mais, d'autre part, au 
point de vue où la manifestation, en disparaissant 
comme telle, se trouve ramenée à son principe dans 
tout ce qu'elle a d'existence positive, cette même 
fin apparaît au contraire comme le « redressement » 
par lequel, ainsi que nous l'avons dit, toutes choses 
sont non moins soudainement rétatlies dans leur 
G étal primordial ». Ceci peut d'ailleurs s'appliquer 
analogiquement à tous les degrés, qu'il s'agisse d'un 
être ou d'un monde : c'est toujours, en somme, le 
point de vue partiel qui est n maléfique », et le point 
de vue total, ou relativement tel par rapport au 
premier, qui est k Lcnélique », parce que tous les 
désordres possibles ne sont tels qu'en tant qu'on les 
en^'isage en eux-mêmes et « scparativement », et 
que ces désordres partiels s'effacent entièrement 
devant l'ordre total dans lequel ils rentrent finale- 
ment, et dont, dépouillés de leur aspect k négatif », 
ils sont des éléments constitutifs au même titre que 
toute autre chose ; en définitive, il n'y a de « malé- 
fique » que la limitation qui conditionne nécessaire- 
ment toute existence contingente, et cette limitation 
n'a elle-même en réalité qu'une existence purement 
négative. Nous avons parlé tout d'abord comme si 
les deux points de vue k bénéfique » et « maléfique » 
étaient en quelque sorte symétriques ; mais il est 
facile de comprendre qu'il n'en est rien, et que le 
second n'exprime que quelque chose d'instable et de 
transitoire, tandis que ce que représen^ le premier 
a seul un caractère permanent et définitif, de sorte 
que l'aspect « bénéfique » ne peut pas ne pas l'em- 



Posté par Bo^ya 

sur iwtftww.ffiwasîsahairo.corïii 



La fin étun monde 373 

porter finalement, alors que l'aspect « maléfique » 
s'évanouit, entièrement, parce que, au fond, il n'était 
qu'une illusion inhérente à la « scparativité ». Seu- 
lement, à \Tai dire, on ne peut plus alors parler 
proprement de « bénéfique )i, non plus que de « malé- 
fique », en tant que ces deux termes sont essentielle- 
ment corrélatifs et marquent une opposition qui 
n'existe plus, car, comme toute opposition, die 
appartient exclusivement à un certain domaine 
relatif et limité ; dès qu'elle est dépassée, il y a sim- 
plement ce qui est, et qui ne peut pas ne pas être, ni 
être autre que ce qu'il est ; et c'est ainsi que, si l'on 
veut aller jusqu'à la réalité de l'ordre le plus profond, 
on peut dire en toute rigueur que la « fin d'un monde » 
n'tet jamais et ne peut jamais étte autre chose que 
la fin d'une illusion. 



Posté par Bova^ 



Posté par Bo^va 

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AVATCT-PROPOS 3 

I. Qiudité et quantité, 21 

H. « Maleria signala quantitaie t>, 28 

iri. Mesure et manifestation. 37 

IV. Quantité spatiale et espace qualifié. 48 

V. Les déterminations qualitatives du 

temps. 57 

VI. Le principe d^indii>idualion. 66 

vii. L'uniformité contre F unité, 71 

Viii. Métiers anciens et industrie moderne. 79 

IX, Le double sens de l'anonymat, 88 

X. L'illusion des staiistiques, 96 

XI. Unité et a simplicité ». l04 

XII. La haine du secret, 114 

XIII, Les postulats du rationalisme, 123 

XIV. Mécanisme et matérialisme, 132 



Posté par Bo^va 

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376 Le règne de la quantité 

XV. L'illusion de lad fie ordinaire », 139 

XVI, La dégénérescence de la monnaie, 147 

XVII. Solidification du monde. 154 
xvin. Mythologie scientifique et culgari' 

sation. 163 

xjx, Lfis limites de Vhhtoira et de la géo- 
graphie, 174 

XX. De la sphère au cube. 186 

xxr, Caîn et Abel. 195 

XXII. Signification de la métallurgie. 205 

XXIII. Le temps changé en espace. 214 

XXIV. Vera la dissolution. 221 
XXV. Les fiissures de la Grande Muraille 230 

XXVI, Chamanisme et sorcellerie, 237 

XXVII. Résidus psychiques. 247 

XXVIII. Les étapes de l'action antilradition- 

netle. 255 

xxtx. Déçiatlon et subi>ersion 262 

XXX. Le renpersement des symboles, 269 

XXXI, Tradition et traditionalisme. 277 

XXXII, Le néo-spiritualisme. 287 

X^XXIii. L' intuitionnisme contemporain. 294 

XXXIV, Les méfaits de, la psychanalyse. 303 

XXXV, La confusion du psychique et du 

spiritud. 314 

xxxvf. La pseudo-initiation, 322 

XXXVII. La duperie des V. prophéties ■», 337 



Posté par Bovaya 



Tabk 377 

xxxviii, Z)e VanlUradition à la contre-tradition. 348 

XXXIX. La grande parodie ou la spiritualité 

à rebours. 357 

XI.. Lm fin tTun monde, 367 



Posté par Bovaya 

sur w»ftfw.awa3«aphere.conn 



Posté par Bo^va 



DEFrrÈnES pauutiohs 



91. AJIred Mctrauï 

92. Jacques Madaule 

93. Lucien GoMmann 
9^1. E. M. Cioran 

as. Albert OlUvier 

96. Jean Fourastië 

97. Joël Carmicliad 
9R. Jacques INiatlauIe 
99. IIciii'ï Leîebvre 

100. Paul Valéry 

101. Jean-I'aul Sartre 

102. Abram Kardioer et 

Edward PrebJu 

103. HclmuL Schelslcy 

104. CîejieviÈve Seireau 

105. Thure vcm Uexkûll 

106. 

107. Eiigène Ionesco 

108. Jaeijues Madaiile 

109. Karl Marx 

110. Henri Fiu chère 

111. Jean Hostaud 
ÉtienJjlo 
Nietzsche 
Antonin Artaud 
Jean Duvignaiid 
M. -A, Buniier 



112. 
113. 
ll'i. 

115. 
116. 



i'îÏB de Pûqiiea. 

Histoire île France, tome I. 

Pmtr une sociologie du romatu 

l^rêcis tle dicoinponitiou* 

La Commune. 

Les condiliotis de l'esprit 

scientifique. 
Histoire de la JiM'oUilion nisse. 
Histoire, île Frarwe, tome II. 
Le langage et ta société, 
Lidée fixe. 
L imaginaire. 

Jtilroduction à l'ethnologie. 

Sociologie de la sexiialiti. 

Histoire du e nouveau théâ- 
tre ». 

La médecine psijchosoma- 
tique. 

Kierkegaard vUHlnt. 

Noies et contre-not^.s. 

IliRtoire de Fraru:e, tome III 

Œuvres choisies, tome II. 

Shakespeare. 

Maternité et biologie. 

Conff.tciits. 

La généalogie de la morale. 

Le théâtre et son doutile. 

Introduction à la sociologie. 

Le.s existentialistes et la po- 
litique. 



Posté par Bo^ya 

sur mwwtf.ffiwa^pharo.corïii 



117. Jean CaKerieuve 

118. Edgar Faure 

119. Gabriel Jlarcel 

120. Gilbert Lely 

121. Michel Carrouges 

122. André Chandernagor 

123. Robert Lafont 

124. Richard Poptin 

125. Roger Cailiois 

126. Jérôme Peïgnot 

127. Jean Servier 

128. Georges Bataille 

129. Liidwig Marcuso 

130. José Ortega Y Gasset 

131. Georges Friedmanii 

132. Grégorio Marafion 

133. Monta%oo 

134. Joaii Grenier 
135. 

136. Jean Giraudoux 
137. 

138. Sigmund Freud. 

139. Proudhon 

140. Jean-Paul Sartro 

141. Lénine 

142. Lucien Bïanco 

143. Paul Béiiichou 

144. Denis de Rougemont 

145. Ezra Pound 

146. Lucion Goldmann 

147. 

148. Christopher Layton 

149. R. S. et W. S. Cburchill 

150. Platon 

151. Emmanuel Berl 
Î52. SimonR de Beauvoir 
153. Simone de Beauvoir 



Bonheur et r.ivilîsation. 

Prêfoir le présent. 

Essai de philosophie conerhlE. 

Sade. 

André Breton et les données 

fondamentales du. surréalisme. 
Un Parlement, pour quoi faire ? 
La révolution régioimlisle. 
Les assassins de Kennedy. 
Les jeux et les hommes. 
De l'écriture à la typographie-. 
Histoire de Vuiopie. 
La litférature et le mal. 
La philosophie américaine. 
La. réiioltc, des masses. 
Où va le travail humain P 
Don Juan et h donjuanisme. 
Apologie de Raimond Sebonà. 
Essai sur l'esprit cTortliodoxie. 
La médecine contemporaine. 
Littérature. 
Science et Synthèse. 
Moïse et le monothéisme. 
Œiwres choisies. 
Questions de méthode. 
Cahiers sw la diale.ctique de 

Hegel. _ 
Les origines de la réfolittion 

chinoise. 
Morales du grand siècle. 
Les mythes de l'amow. 
A. S. C. de la leelure. 
Introduction à ta philosophie 

de Kant. 
Tribunal Russell. 
L'Europe et les investissements 

américains. 
Victoire dans le désert. 
Apologie de Socrate, Criton, 

PliÂdon. 
Nasser tel qu'on le loue. 
Le deuxième sexe, tome I. 
Le deuadème sexe, tome II. 



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sur mwwtf.swa^KSiaharo.corïii 



154. Sîgmund Freud 

155. Maurice Blanchot 

156. Henri Laborit 

157. Gaétan Picon 

158. Yves Battistini 

159. Saint-Just 
IGO. Alain 

161. Claude Roy 

1G2. Henri Lefebvre 

163. Gustave Cohen 
1G4. 

165. James Baldwin 

166. Sylvain ZegeJ 

167. G. Fouchard 

et M. Davrancho 

168. A. de Tocqueville 

169. Sipnund Freud 

170. J.-M. Font et 
J.-C. Quiniou 

171. Roger Garavidy 

172. U. Bei^mann, 
R. Dutschke, 
W. Lefèvre 
et B, ïlabehl 

173. Paul Hazard 

174. Paul Hazard 

175. Raymond Aron 

176. Cliarles Péguy 

177. René Gu6non 

178. Alain 

179. Lao-tseu 

180. A. Sakharov 

181. Albert Memrai 

182. Marcel Jouhandeau 

183. Paul Valéry 

184. Marc Forro 

185. Sigmund Freud 

186. Jean Lecerf 



Métapst/eki^gie. 

L'espace littéraire. 

Biologie et structure. 

hecture de Proust. 

Trois présocratiques, 

Œuitres choisies. 

Études. 

Défend âe la liliêrature. 

La vie quoiidien/ie dans le 

inonde moderne. 
La gratide darté du Moyen Age, 
Tribunal Russdl, II. 
La prochaine fois, le feu. 
Les idées de mai. 

EriquMc swr la j'eu.ne.wr. 

De la démocratie en Amérique. 

Ma vie et la psychanalyse. 

Les ordinaieiifs mythes et réa- 
lités, 

Pow un modèle français du 
socialisme. 

La révolte des éludiai^s aile' 
mands. 

La crise de la conscience euro- 
pétmne, tome I. 

La crise de la conscience euro- 
péenne, tome II. 

L'opium des intellectuels. 

Kotre jeunesse, 

La crise du monde moderne. 

Mars ou la guerre jugée. 

Tao tô king. 

La liberté intellectuelle en 
V. R. S. S.etlacoexistence. 

Portrait d'un juif. 

Algèbre des valeurs morales. 

Monsieur Teste. 

La Grande Guerre 1914-1018. 

Le rêve et son interprétation. 

L'or et les monnaies. 



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sur iwwiftf.swassaaharo.corïii 



187. Georges Bernanos 

188. Michel Butor 

189. Brassai 

190. Paul Claudel 

191. Mircea Ellade 

192. Jean ZiOgler 

193. Soeren Kierkegaard 

194. Oswald Spengler 

195. L. Leprince-lîinguet 

196. Nietzsche 



197. S, Kierkegaard 

198. Sigmurid Freud 

199. Emmanuel Berl 

200. Gandhi 

201. Ilegei 

202. Hegel 

203. Deacartes 

204. Roger Garaudy 

205. André Breton 

206. François Perroux 

207. Jean-Marie Benoist 

208. Albert Camus 

209. Raymond Aron 

210. KietKSche 

211. Montesquieu 

212. A. Mitsclierlich 

213. André Breton 

214. Jean Cazeneuve 

215. Marcel Proust 

216. Henri Leîebvre 

217. Henri Leîebvre 

218. Maurice Nadeau 

219. Il^ûl 

220. Hegel 

221. Marquis de Sade 



Fj-arifals, si fous sawez. 

Essais sur le roman. 

Conservations fu>£c Picasso. 

Mémoires improvisés. 

Le myth^ de l'éternel retour. 

Sociologie et contestation. 

Le concejp! de l'angoisse. 

L'homme et la technique. 

Des atomes et des hommes. 

La, naisscatce du la philo- 
sophie à l'époque da la 
tragédie grecque. 

Riens phihsophiquea. 

Le tftot d'esprit et ses rapports 
aveu t'ini.onscienl. 

Europe et Asie. 

Tous les hommes sont frères. 

Morceaux choisis^ tome I. 

Morceaux choisis, tome II. 

Les passions de rame. 

Le grand tournant du socia- 
lisme. 

Les pas perdus. 

Aliénation et société indus- 
trielle.. 

Marx est mort. 

L'envers et l'ttndroiL 

Marxismes imaginaires. 

La naissance de la tragédie. 

De l'esprit des lois. 

L'idée de paix et l'agressivité 
humaine. 

Point du jour. 

Les fjoiivoirs de la télévision. 

Pastiches et mélanges. 

La révoUdion urliaine. 

Le manife^ste difjércntialîftte. 

Le roman français depuis la 
guerre. 

Leçons sur l'histoire de la 
philosophie tome I. 

L^ons sur l'histoire de la 
philosophie tome II 

Journal inédit 



Posté par Bovaya 



ACHEVÉ d'imprimer LE 

20 OCTOBRE 1970 SUR LES 
PRESSEE DC l'imprime RIS 

BussiÈRE, sai>;t-amand (CUCI!) 



N" d'édit. 15385. — KO d'imp. 977. 
DÉput légal : 4** trimestre 1970* 

Imprimé e« France